Pour contrer l’invisibilisation des lesbiennes, deux livres sortent coup sur coup cet automne. D’un côté, Le déni lesbien, de Sophie Pointurier et Sarah Jean-Jacques, de l’autre Gouines, un livre collectif coordonné par Marie Kirschen et Maëlle Le Corre. Deux ouvrages aussi différents qu’essentiels.
Une voix lesbienne s’éteint, mais d’autres s’élèvent. L’écrivaine américaine Dorothy Allison, autrice du culte Peau, est morte début novembre. De l’autre côté de l’Atlantique, chez nous en France, deux livres sortent à quelques semaines d’intervalle pour donner la parole aux lesbiennes et tenter de lutter contre un mal qui touche particulièrement les femmes qui aiment les femmes: l’invisibilisation.
Le déni lesbien : les liens entre la lesbophobie et le manque de visibilité
Pour les autrices du Déni Lesbien — clin d’œil au formidable essai d’Alice Coffin, Le génie lesbien — tout part d’un constat : le manque de données sur les lesbiennes en France. Sophie Pointurier et Sarah Jean-Jacques recueillent des témoignages de lesbophobie, via le Tumblr Paye ta gouine dans un premier temps, puis via un site, créé en 2022, l’Observatoire de la lesbophobie, pour lequel elles recueillent plus de 600 témoignages. « Face à cette lesbophobie manifeste, un livre choral sur la condition lesbienne nous a paru utile, non seulement aux lesbiennes mais aussi à leur famille, leurs amis, et pourquoi pas au reste de la société », écrivent-elles. Elles décident alors de donner la parole aux lesbiennes visibles françaises. Une démarche plus compliquée qu’il n’y paraît. Il faut d’abord identifier les personnes concernées. De tête, elles ne pensent qu’à une dizaine. « Devant ce chiffre, une question nous revenait sans cesse en tête : y avait-il un lien de cause à effet entre la violence des témoignages lesbophobes que nous recevions depuis six ans et le peu de lesbiennes présentes dans le paysage médiatique ? Nous soupçonnions évidemment que oui. Mais on ne mesurait pas à quel point.»
En élargissant leurs critères, elles en identifient 50. Parmi elles, seules une vingtaine acceptent de participer aux livres : la sénatrice Mélanie Vogel, la militante Alice Coffin, la journaliste Marie Labory, la cycliste paralympique Marie Patouillet, l’avocate Caroline Mécary ou les humoristes Shirley Souagnon et Tahnee… On remarque donc en creux l’absence des plus célèbres d’entre elles, Amélie Mauresmo, Muriel Robin, Hoshi, Adèle Haenel ou Céline Sciamma, pour ne citer qu’elles.
Avec leurs interviewées, Sarah Jean-Jacques et Sophie Pointurier creusent le thème de la visibilité et en premier lieu du manque de celle-ci. « Comment se construire lorsque rien ne parle de ce que nous ressentons, ni autour de nous, ni dans la littérature, ni sur les écrans ? », écrivent-elles. La plupart des témoins expliquent qu’elles ont grandi sans avoir le moindre modèle de lesbienne visible dans l’espace public, à l’exception de la chanteuse Melissa Laveaux, qui a elle vécu au Canada avant de venir en France. Là bas, les modèles LGBT étaient beaucoup plus nombreux que dans l’Hexagone.
Un point sur lequel les femmes interviewées s’accordent aussi, c’est la difficulté de parler publiquement de son orientation sexuelle. Il y a la crainte du retour de bâton, ou celle de n’être « réduite qu’à ça », comme l’exprime l’écrivaine Fatima Daas. Une crainte justifiée d’ailleurs. Il y a d’un côté le fameux universalisme français, qui refuse de voir les couleurs de peau ou les orientations sexuelles qui sortent de la norme, l’hypersexualisation des lesbiennes, sans cesse renvoyées à des fantasmes du porno hétéro et puis bien sûr les insultes, « sale lesbienne » en tête, ou les agressions. Mélanie Vogel et Alice Coffin disent recevoir des milliers de messages lesbophobes dès qu’elles prennent la parole publiquement. Ou la lesbophobie peut être plus subtile, comme dans le cas de Marie Labory qui se heurte au plafond de verre lorsqu’elle veut évoluer dans sa chaîne ou lorsqu’elle postule ailleurs. On lui assure que le souci n’est jamais son homosexualité. Mais alors quoi d’autre, vu qu’elle a toutes les compétences et coche toutes les cases requises? Le déni lesbien c’est avant tout le déni de la société vis à vis de l’existence et de la légitimité des lesbiennes. Parce que tout n’est pas noir, les personnalités interviewées disent aussi de la joie d’être lesbienne et rapportent la reconnaissance qu’elles reçoivent du fait de leur visibilité. Au final, il s’agit de casser le cercle vicieux de la lesbophobie, qui décourage toute visibilité, alors que celle-ci est essentielle pour justement lutter contre les préjugés et la haine.
Gouines: réaffirmer l’identité lesbienne
Vous aviez aimé Pédés, le livre collectif coordonné par Florent Manelli, voici Gouines, son pendant lesbien, coordonné par les journalistes Marie Kirschen (Têtu, Les Inrocks, Well Well Well) et Maëlle Le Corre (Yagg, Komitid, Mademoizelle). Comme dans Pédés (et dans Sororité, l’équivalent féministe), plusieurs autrices d’horizons variés prennent la parole avec de courts textes à la thématique libre. Une parole résolument à la première personne où l’intime se mêle au politique.
Là aussi, il s’agit ici de réaffirmer l’identité lesbienne, y compris en se réappropriant le mot qui a longtemps servi à dénigrer les femmes qui aimaient les femmes : Gouine. Les autrices rappellent le sens originel du mot : « Initialement le mot gouine désignait les travailleuses du sexe. Le Dictionnaire universel de Furetière (1690) indique à l’entrée Gouine : « Femme prostituée qui hante les lieux de débauche ». Dès le départ, la gouine est donc du côté de la marge, de la sexualité déviante. Une cible à pointer du doigt. Depuis, la gouine est devenue une « homosexuelle », selon la définition actuelle du Robert. Mais le caractère injurieux, lui, est toujours là. » Pour celles et ceux qui ne retiendraient justement que ce côté insultant, les autrices explicitent leur démarche : « En revendiquant le terme, nous lui enlevons sa violence, le poids de la honte et nous l’emplissons de fierté ».
Contrairement au Déni Lesbien, le livre collectif laisse de côté la question de la visibilité publique au profit de thématiques plus intimes. Marcia Burnier ouvre le livre avec un texte où elle parle de littérature (et notamment de Dorothy Allison) et d’amour ; Maëlle Le Corre revient sur son parcours de « lesbienne bancale » ; Meryem Alqamar évoque sa grand-mère ; Marie Kirschen parle de ce cliché qui veut que les lesbiennes restent amies avec leur ex, ce qui est son cas. La rédactrice en chef de Well Well Well a d’ailleurs cette belle formule : « Nos cercles lesbiens sont des baumes qui nous consolent de la laideur du monde ». Noemie Grunenwald livre un long et beau poème ; No Anger écrit une lettre poignante à l’enfant qu’elle a été. Dans un texte très fort, Erika Nomeini donne la parole à ses deux « amies », Solitude et Sobriété. A l’occasion, les autrices n’hésite pas à formuler des critiques sur les communautés lesbiennes elles-mêmes. Erika Nomeini glisse ainsi quelques mots sur les formes de violence qu’elle a pu rencontrer dans les milieux lesbiens parce qu’elle est noire. Amandine Agić analyse sa place de prolétaire dans les espaces lesbiens et féministes. Autant de voix différentes qui semblent pourtant vibrer à l’unisson pour dire et redire la fierté lesbienne, la fierté gouine.
Photo: Sophie Pointurier et Sarah Jean-Jacques, par Marie Rouge.
Le déni lesbien, de Sarah Jean-Jacques et Sophie Pointurier, HarperCollins
Gouines, collectif coordonné par Marie Kirschen et Maëlle Le Corre, Points.