A tout juste trente ans, ce nantais d’adoption est aujourd’hui l’un des booktubers les plus suivis en France. Ses chroniques littéraires souvent très drôles, son émotion à fleur de peau et ses problèmes capillaires ont séduit lecteurs et maisons d’éditions. Même Amélie Nothomb est fan !
Rencontre avec un amoureux des livres qui amuse et s’amuse sans rien masquer de sa gaytitude. Nous, on l’adore !
Peux-tu te présenter à nos lecteurs ?
Bonjour aux lecteurs de Strobo ! Vous allez bien ? Je m'appelle Cédrik Armen, j'aurai trente ans bientôt et je suis taureau ascendant cancer. Je vis sur Nantes depuis plus de deux ans. J'aime la musique de Bjork, de U2, de Moby, et là, plaisir coupable, la dernière chanson de Lady Gaga. Je suis d'un naturel optimiste et pacifique. Un amoureux de l'amour, mais surtout de la vie.
Ta chaîne YouTube consacrée à la littérature rallie près de 7000 followers, Amélie Nothomb herself est fan... Comment est né cette grande aventure ?
Elle est née d'une solitude et d'une envie de guérison, de renouveau. Au début, je faisais ça pour moi, pour accepter mon image, suivre l'évolution. Accepter de se voir, s'entendre et s'écouter n'était pas une mince affaire. Et j'ai vu que ça fonctionnait. J'ai appris entretemps à me lâcher un peu plus, à prendre du recul, à apprendre le montage vidéo aussi. Quand on voit les premières vidéos et aujourd'hui, il y a eu un avant et un après. Depuis ça fait cinq ans que ça dure et c'est formidable. Et j'ai pu grâce à ce travail mettre un pied dans le monde de la littérature. Sans cette chaîne, je n'aurai jamais pu prendre une heure et demie de mon temps en compagnie d'Amélie Nothomb, réaliser notre entretien. Même si nous étions amis bien avant.
Tu n'as jamais caché ton homosexualité, invitant même ton compagnon dans tes posts. As-tu eu à gérer des messages homophobes ?
Non, jamais caché, au contraire, plus on cache et moins on vit. C'était naturel, à prendre ou à laisser, point barre. Pour les messages homophobes, j'en ai eu. Peu. Ils sont supprimés et les utilisateurs bloqués aussitôt. Et ça ne me fait plus rien. Je ne ressens rien. Ni haine, ni pitié. Rien. Je ne cherche pas à comprendre. Des commentaires négatifs ou malveillants n'ont pas du tout leur place. Je purge et je passe à autre chose direct.
Tu écris beaucoup sur l'hypersensibilité, peux-tu nous en dire plus ? C'est un combat ?
L'hypersensibilité. Ressentir, en tout, puissance mille. Vraiment tout. Les cinq sens sont plus développés que la moyenne. La vue : sensible à la lumière, trop de lumière, alors que ton voisin te dirait Bah c'est de la lumière quoi. L'ouïe, le son, le bruit, avoir la migraine facile. J'aime le calme, le silence MAIS je ne peux pas me passer de musique. J'ai besoin de musique, tous les jours, nuit, jour, matin, soir. Un vrai mélomane. Être sensible au toucher. Si je n'ai pas mes papouilles sur les bras, le dos, la nuque, je deviens grognon. Je vous laisse imaginer quand le corps est opérationnel, chaque cellule de la peau se transforme en un volcan. L'amour devient un feu d'artifice. Il y a aussi le sixième sens, comme les animaux : l'instinct. C'est ressentir quand quelque chose va se produire, c'est écouter la petite voix dans sa tête. Suivre son instinct, pour moi, c'est important, c'est la voix du cœur. Mais cela ne concerne pas que les sens. Là je dresse un portrait très positif mais il y a la face sombre. L'hypersensibilité c'est un cadeau bonus de la vie - mais que tu traînes comme un fardeau. C'est un énorme boulet doré attaché à ta cheville. Déjà, ton cerveau bouillonne, en permanence. Tu penses trop. Le jour mais la nuit, c'est pire, c'est l'enfer, la nuit tu ne dors pas, tu dors très mal. Tu te poses des millions de questions, en arborescence, comme une toile d'araignée, un véritable réseau qui circule très vite. C'est se remettre en question tout le temps, c'est se sentir à côté de la plaque, comme un extraterrestre, c'est la culpabilité chaque jour, c'est se dévaloriser, n'avoir aucune confiance en soi, être rassuré et réconforté en permanence, une grande solitude, les gens hypersensibles sont de grands solitaires, ils ont besoin d'être coupé du monde et des écrans pour recharger les batteries. C'est surtout une personne qui ressent les émotions des gens, qui les garde pour soi. Et quand on garde tout pour soi, ce qui est mon cas, je suis une véritable éponge, j'explose. Combien de fois ça m'est arrivé d'entrer dans un supermarché et d'être déjà mort d'épuisement au bout de cinq minutes ? Entre la musique qui te dit quelque chose mais tu ne sais pas laquelle, entre la lumière des néons qui te filent la migraine, entre les gens qui font la gueule, sans oublier leur fatigue que tu ressens, le choix des produits, tu restes une heure dans un rayon car tu ne sais pas choisir entre du lait de soja et du lait d'avoine, les douleurs qui arrivent fissa, au plexus solaire et au sternum, le stress, l'angoisse, puis passer à la caisse, contenir son angoisse car on ne sait pas si la carte bleue sera acceptée, ranger les courses, vite, très vite, et rentrer chez soi avec le sourire, pour un hypersensible, qui aime prendre son temps et qui a peur de la foule, bonjour l'ambiance. Être hypersensible, c'est plein de bons côtés positifs, mais il y a un énorme prix à payer. C'est un combat, ce sera toujours un combat, mais parfois ça devient une aventure.
De booktuber à auteur, il n'y a qu'un pas. Un roman dans les tuyaux ?
J'écris depuis toujours. J'écris depuis que j'ai appris mon alphabet très tôt, je savais même déjà lire avant les autres. J'avais de l'avance. J'ai écrit mon premier manuscrit à treize ans. Là je suis sur un roman depuis plus de deux ans. Je l'ai terminé en juillet 2019. Je suis en plein dans les corrections. Croisons les doigts.
Ton humour, ta folie... Le secret pour faire naître ou renaître l'amour de la littérature chez les plus jeunes ?
Le secret ? Les boîtes de bâtonnets de poissons congelés. Criquette ? Brenda ? Non, plus sérieusement. Le secret, c'est tout bête : lire. Lire, lire, lire, en bouffer, en bouffer. Il y a tellement de romans qu'il y en a forcément un qui te sera destiné. Celui-là sera le premier roman fondateur de ta future vie de lecteur. Comme en amour, il y a tellement de gens qu'il y en a forcément quelqu'un pour toi dans le lot. La littérature, même topo : si tu n'essaies pas, si tu ne lis pas, si tu ne vis pas, tu ne sauras pas. Tu ne sauras jamais. Nombre de jeunes ont contracté le virus de la lecture (le seul virus qui vous veut du bien hein) grâce à J.K. Rowling, Amélie Nothomb, Stephen King, Victor Hugo, Emile Zola... Pour moi, le livre qui a changé ma vie reste et restera Le Parfum - Patrick Suskind. Lu au collège. Je me suis dit, ça y est, on y est. Bon, j'aimais lire avant hein, et puis quand j'ai découvert Amélie Nothomb à l'âge de vingt ans, tout a explosé. Et quand j'ai ouvert ma chaîne littéraire, cinq ans plus tard, mon amour pour la littérature s'est multiplié par quatre. Si tu aimes lire, même si tu lis un roman tous les six mois, tu es lecteur. Dédramatise la situation et cours en librairie, en médiathèque, des centaines de pépites te tendent les bras. La littérature est un excellent moyen de connaître plus en profondeur le genre humain, les différences, les inégalités, l'injustice, le monde extérieur, la psychologie humaine. Mais surtout, la littérature nous permet de jouir d'une meilleure santé, elle combat la dépression, prolonge l’espérance de vie et diminue le stress de plus de 60% ! Allez, les jeunes, avant de dormir, on éteint Netflix et on lit quelques pages !
Quels sont tes derniers coups de cœur littéraires ?
Derniers coups de cœur en date. J'ai découvert l'auteur allemand Edgar Hilsenrath et je suis tombé amoureux grave. Son roman Le nazi et le barbier, m'a rendu interdit. Dès que j'ai fermé le livre, j'ai pleuré, j'avais la gorge serrée. Il m'a fallu du temps pour m'en remettre. C'est rare quand un roman me cueille et me choppe comme ça avec autant de force et d'humour. Je découvre aussi l'auteur Abdellah Taïa, auteur marocain, et homosexuel. Sa sensibilité me touche profondément. Sa vision du monde est passionnante, enrichissante. Si vous voulez de l'émotion, le roman Une voix dans la nuit, qui m'a foutu les larmes, je le conseille à tout homosexuel qui a du mal avec l'amour. Et pour ceux qui ont envie de légèreté et d'humour en ces temps difficiles, je vous conseille Joyeux suicide et bonne année, Sophie de Villenoisy.