Dans plusieurs études, les bisexuels sont les minorités les plus victimes de violences intimes. Mais par manque de représentation au sein dela société et dans la communauté LGBTQIA+,ces traumatismes sont silenciés.
Depuis qu’iel est adolescent.e, Sarah*, bisexuel.le, se souvient avoir été sexualisé.e et violenté.e par plusieurs hommes. En 2017, iel confie avoir subi un viol correctif à l’âge de 26 ans, c’est-à-dire un viol dans l'optique de faire changer son orientation sexuelle. Son compagnon de l’époque voulait lia punir parce qu’iel aurait dragué une serveuse devant lui. « Je n’avais pas le choix, il fallait que je couche avec lui pour lui prouver que je n’étais pas attiré.e par cette femme », raconte lia strasbourgeois.e.Un an auparavant, son ex avec qui iel était depuis trois ans ne supporte pas non plus sa bisexualité. Et tente de l’étrangler lorsque, selon lui, iel flirte avec une amie de longue date. Au bout du fil, Sarah se remémore les hommes qui ont fantasmé sa bisexualité et l’ont poussé à faire des plans à trois. Iel regrette qu’encore aujourd’hui les violences conjugales subies par les bisexuels soient un impensé dans notre société, « un angle mort » au sein de la communauté LGTBQIA+.Pourtant, les rares études existantes sur les bi indiquent qu’ils font partie des minorités les plus violentées. Mathieu Trachman, sociologue spécialisé sur ce sujet, précise que l’absence de données s'explique en partie par la non prise en compte des trajectoires bi. « Jusqu’à très récemment, ils étaient catégorisés soit comme homosexuels soit comme hétérosexuels ».Si les chiffres sont difficiles à produire et discutés, le professeur spécialisé dans les études de genres, Adam Messinger, relate notamment dans son livre LGBTQ Intimate Partner Violence (2017) que 58 % des femmes bisexuelles et 53 % des lesbiennes ont subi des violences physiques de la part de leurs partenaires intimes (Chen et al., 2023;Messinger, 2017). « Les femmes bi relationnent avec des hommes, contrairement aux lesbiennes, et elles ont une vie sexuelle plus diversifiée en moyenne que les hétérosexuelles », explique Mathieu Trachman.
La biphobie entre queer
De 2021 à 2023, Luna, psychologue pour les queer, dit avoir vécu une relation lesbienne jonchée de ruptures et de réconciliations. Lors d’une de leur séparation, la femme de 34 ans a un rapport sexuel avec un homme. C’est un « bug total » pour celle qui a une biphobie intériorisée, en plus d’une misandrie (méfiance, hostilité envers les hommes en réaction à la misogynie, ndlr) et d’un féminisme omniprésent dans sa vie. « Si j'avais eu le choix, je serais lesbienne… », souffle celle qui vit à Montpellier.
Peu de temps après, Luna et sa conjointe se remettent ensemble, mais cette fois elles décident d’être en couple libre. Sa compagne, victime de violences sexuelles enfant, ne supporte pas qu’elle fréquente un homme car « ça réactive son trauma ». Lorsqu’elles se disputent, cette dernière lui lance des phrases comme « mais moi au moins, je ne me fais pas tringler par des mecs. » Ces mots percutent Luna car elles sont « un obstacle » pour qu’elle s’assume en tant que bi.Au moment de leur séparation en mars 2023, sa conjointe lui demande si elle compte revoir l’homme en question. Lorsqu’elle lui répond positivement s’en suit « 48 heures de messages et d’appels » où son ex déferle « des propos abominables » à son égard. « Elle m’a dit que j’avais été pendant trois ans son alibi lesbien pour me permettre d’être alignée à mes valeurs politiques. » Luna se rappelle de sa sidération et de l’impact de ces mots sur sa vie intime après : « la première fois que j'ai couché avec un autre garçon que celui que je fréquentais déjà, j'avais la voix de mon ex dans ma tête qui me répétait que je n'étais qu'une hétéro. »
Sarah témoigne iel aussi de propos biphobes de la part de deux anciennes compagnes lesbiennes en 2005 et 2015. « Il y a dix ans qui séparent ces relations mais les discours sont les mêmes. Toutes les deux me balançaient des vacheries ». « J’étais perçu.e comme un.e hétéro-infiltré.e dans le milieu queer », résume-t-iel.
Les bi, nulle part à leur place
Flora Bolter, co-directrice de l’observatoire LGBT+ de la Fondation Jean Jaurès, constate que la biphobie au sein de la communauté LGBTQIA+ peut empêcher la libération de la parole des bi sur les violences qu’ils subissent. « Ça m'est arrivé d'entendre dans des événements lesbiens que les femmes bi étaient des traîtresses », illustre-t-elle.La politiste a aussi été marquée par le témoignages de femmes, qui après avoir rencontré des femmes, sont victimes de violences conjugales par leur ex-compagnon. « Elles ne savent pas où s'adresser et n'ont pas l'impression que les associations LGBT+ pourront les aider », regrette-t-elle.D’autant plus qu’en France, les associations (Bi’cause, Collectif Bi Pan Paris, Front d’action Bisexuel…) et les lieux inclusifs bi se comptent sur les doigts de la main. Cette minorité peut alors être confrontée à des propos déplacés, voire des violences, dans des lieux queer comme dans des lieux hétéros.De son côté, le sociologue Mathieu Trachman observe que les violences intimes que décrivent les témoignantes s’appuient sur des stigmates, des stéréotypes propres aux bi. « Ils sont perçus comme des personnes manipulatrices, menteuses, infidèles…», liste Floralie Resa, militante bisexuelle.
« Il n’a pas supporté que notre bisexualité ne soit pas à son service »
« On m'a déjà dit « t’es bi, donc t'es une salope ». Il y a cette idée qu’on est forcément ouvertes, consentantes pour avoir des relations sexuelles », constate Gabrielle**. En 2011 et pendant trois ans, la costumière strasbourgeoise a vécu une relation avec un homme qu’elle résume en deux mots « alcool et violences ».
La femme de 36 ans se rappelle qu’à la nuit tombée, son compagnon boit énormément d’alcool, la pousse contre un mur, l’étrangle ou la viole jusqu’à ce qu’elle en vomisse. « Il m’humiliait, me faisait croire que je perdais la mémoire », confie celle qui décrit des violences psychologiques. Leur relation évolue lorsque le couple devient un trouple. Rapidement, l’histoire à trois devient « bizarre ». « Ils nous montaient l’une contre l’autre. Je pense qu’il n’a pas supporté de voir qu’on avait une relation à deux et que notre bisexualité n’était pas à son service », analyse-t-elle.
Aujourd’hui, l’homme est visé par une plainte pour violences conjugales. Gabrielle est témoin dans cette affaire. À l’époque, elle n’a pas pu porter plainte, car la prescription était de trois ans, et c’est le temps qu’il lui a fallu « pour recoller les morceaux ».
La solitude des bi
La militante Floralie Resa estime que les violences faites aux bi sont intrinsèquement liées au manque de représentation, de visibilité au sein de la société : « il y a des bi qui ont 40 ans et qui pensent que leur orientation sexuelle n’existe pas », remarque-t-elle. D’après l’activiste, les bi grandissant « dans un doute absolu » seraient plus fragiles psychologiquement que les autres. « On est moins à même de nous défendre, de reconnaître des comportements problématiques », développe-t-elle. Les violences conjugales faites aux bi, sont donc difficiles à analyser car il n’y a ni lieu ni mot pour les dire puisque « la biphobie n’est pas perçue comme une oppression mais comme une opinion ». « On est seul.e.s face aux violences », résume-t-elle.
* iel préfère que son métier et son prénom soient anonymisés
** le prénom a été modifié