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Kompromat, la machine à danser

Jean Jacob

Le duo formé par Vitalic et Rebeka Warrior revient avec Playing/praying, un second album d’électro en tension qui invite à la communion queer.

En 2019, le public accueillait à bras ouverts l’association du producteur Vitalic et de l’artiste Rebeka Warrior au sein du duo Kompromat, avec la volonté de rendre hommage et de moderniser l’EBM, ou Electronic Body Music. Une déviation plus dure et martiale de la new wave, aux reflets très homoérotiques, apparue dans les années 1980 et portée par des groupes comme les Allemands D.A.F., les Anglais Nitzer Ebb ou les Belges Front 242, qui avaient fait de leurs machines de redoutables instruments à danser. En un album – Traum und existenz – et une cover princière de D.A.F., le duo, en choisissant de chanter majoritairement en allemand, s’appropriait le genre, le modernisait, tout en révélant sa persistance et sa modernité quarante ans plus tard, notamment auprès de la jeune génération queer. « C’est un style qui nous rassemble à la perfection, explique Vitalic, et qui, surtout, traverse le temps. Je joue souvent de vieux morceaux d’EBM, remixés ou édités, et je suis toujours stupéfait de voir les jeunes générations danser à fond et penser que ce sont des tracks actuels, alors que ce sont de vieux Front 242 ! » Pour leur retour, accompagné de concerts chauffés à blanc alors même que le disque n’était pas encore dans les bacs, Kompromat a laissé tomber l’EBM pour une électro sombre et énervée, parcourue de moments de liesse collective. « C’est une autre facette de Kompromat, déclare Rebeka. On a défini une esthétique forte avec le premier album et on joue avec, on se donne la liberté de ne pas se laisser enfermer. C’est un album moins sombre que le premier, on y évoque beaucoup l’extase, la liesse et la transe collective. »

Porté par des tubes électro noirs et ravageurs comme I let myself go blind ou Lift me up, entrecoupés de balades synthétiques poignantes, conviant Rahim Redcar (ex-Christine & The Queens), Vimala Pons, Sonia Deville et Farah du label Italians Do It Better, Playing/praying  est aussi un disque qui revendique fièrement ses ambitions queer. Rebeka et Vitalic, avec leurs labels respectifs (Warrio Records pour l’une et Clivage Music et Citizen pour l’autre) et leurs propres productions, se sont positionnés ces dernières années comme les héros d’une scène électro-queer qui grandit à vue d’œil, redécouvre et se réapproprie avec envie l’Italo-disco, la Hi-NRG ou la cold wave et leurs liens étroits entretenus de longue date avec la scène LGBTQ+. Histoire d’appuyer encore un peu plus sur le côté camp, l’album s’inspire du film Orphée de Cocteau. Petit miracle de la culture gay, en forme de réinterprétation moderne du mythe grec d’Orphée, le film suit un poète incarné par Jean Marais, obsédé par la quête de la beauté et de l’inspiration, qui se retrouve inévitablement confronté à la mort. « Je suis fascinée par Orphée, explique Rebeka, et j’ai déroulé tout ce qui s’y raconte à travers le disque, mais aussi les visuels et les vidéos qui l’accompagnent. Tout l’album est traversé par cette idée de franchir les mondes, de passer de celui des vivants à celui des morts, et réciproquement, car c’est pour moi un des pouvoirs de la musique. »

Disque choral, parcouru de moments de tension et de respirations nécessaires, Playing/praying prend toute son ampleur sur scène, avec Vitalic opérant derrière ses machines tel un sorcier fou, tandis que Rebeka, avec sa présence scénique et physique, envoûte littéralement le public dans un tourbillon d’énergie à haute tension. Mais, au-delà de toutes ces considérations, Kompromat est aussi l’histoire de deux artistes qui se sont trouvés et dont l’évidence de la communion force le respect. Comme le rappelle Vitalic : « travailler ensemble est vraiment hyper fluide. Julia (le véritable prénom de Rebeka) est excessivement impliquée, elle tient à ses idées, elle est capable d’enregistrer ses parties vocales de nombreuses fois jusqu’à atteindre l’équilibre parfait, elle tient à la profondeur des morceaux. Ce fut un peu dur de faire redémarrer la machine Kompromat après plusieurs années d’arrêt. Le premier morceau nous a pris des plombes, mais très vite, on avait de quoi remplir au moins deux albums ! » 

Kompromat : Playing/praying (Warrio Records)

Crédit photo : Maxime Ballesteros

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