Naviguant entre films, théâtre et performances, Pierre Emö - jeune français exilé à Berlin - est une figure montante du cinéma underground. Il est actuellement à l’affiche de la Berlinale et jouit d’une liberté rare dans le 7e art : Il joue à nu avec son corps pour offrir un supplément d’âme à ses personnages. Sans fausse pudeur ni garde fous. Il y a fort à parier que Pierre Emö joue bientôt dans la cour des grands.
Strobo : As-tu toujours rêvé de faire du spectacle ?
Pierre Emö : À l’école, mes profs me demandaient tout le temps pourquoi « je jouais ». Comme la plupart des enfants queer, je subissais les carcans d’une société dans laquelle je ne me reconnaissais pas, et j’avais un besoin de dramatisation, de fantaisie, d’imaginaire. Je ne comprenais pas pourquoi on pensait que « je jouais » alors que je voulais juste « être moi », tout simplement. Je me suis réfugié dans le cinéma et j’ai vécu en m’imprégnant d’images, de gestuelles, de situations, de différentes peaux. Je ne savais pas quoi faire de mon corps, je ne tenais pas en place. Aujourd’hui c’est comme cela que j’explore ce métier : je suis toujours à la recherche d’une nouvelle peau dans laquelle me glisser. Trouver une nouvelle facette, un nouveau mensonge, pour trouver ma propre vérité.
Ton choix d’alterner films d’auteurs et films érotiques séduit de plus en plus de réalisateurs renommés à l’international. Est-ce que le fait de vivre à Berlin t’a permis de te libérer des carcans imposés par le cinéma français traditionnel ?
Je n’ai jamais vraiment osé jouer à Paris, je ne m’y sentais pas légitime. Un parcours comme le mien est peut-être davantage possible aujourd’hui, même si des cases existent encore. Ça reste un combat de faire bouger les lignes, d’explorer des zones hybrides voire impures... Même à Berlin qui est la ville de tous les possibles. Moi je me suis laissé prendre par cette ville et j’y ai pris goût. Je n’ai pas appris à jouer et je ne sais sans doute pas tout jouer, mais j’ai appris à me dire que si l’on aimait jouer, il fallait le faire.
Tu tiens aujourd’hui le premier rôle du dernier film de Noel Alejandro : Remember I am dead. Sa photographie parfaite et ton interprétation si juste plongent la scène d’amour (aussi centrale qu’explicite) au cœur d’un cinéma inédit où s’entrechoquent les genres. Si ce film est inclassable, comment choisirais-tu d’en parler aux lecteurs de Strobo pour leur donner envie de le découvrir ?
Dans ce film de Noel Alejandro, les personnages se retrouvent après la mort. Le désir se frotte à la mélancolie, le sexe est une question de vie et de mort. Il y a quelque chose de très fort sur la perte, le retour inespéré de l’être aimé, les illusions qui font vivre et qui tuent, inévitablement, aussi. C’est un film à l’atmosphère étrange, rurale, ténébreuse, qui porte la signature de son auteur.
Tu as joué avec Félix Maritaud et Vanessa Paradis dans le film (déjà culte) de Yann Gonzalez, Un couteau dans le cœur, ovationné à Cannes. Raconte-nous.
J’étais déjà tombé amoureux des court-métrages de Yann Gonzalez quelques années plus tôt. J’apprenais par cœur certains dialogues, pour le plaisir du verbe, et pour le plaisir transgressif des mots crus et sophistiqués, presque Sadiens parfois. Jouer dans Un couteau dans le cœur fut un rêve devenu réalité. Et le présenter à Cannes, en compétition, fit l’effet d’un braquage : quand le queer enflamme la croisette, et sème la pagaille parmi les festivaliers. Il y avait le public pour et le public contre. Quant à Vanessa Paradis, difficile de ne pas être impressionné par ce mélange de douceur, de sagesse, d’intelligence. Elle est totalement star et a aussi solidement les pieds sur terre.
On entend de toi que tu es le « Isabelle Huppert du trash » ou « le nouveau dandy de Basher ». Comment réagis-tu à ces comparaisons ? Es-tu conscient de devenir « la coqueluche de l’underground » ?
Ces références me parlent, ce sont des idoles. Je pense que cela vient du goût que j’ai à me salir tout en gardant un certain dandysme. Même si je voulais m’en dépêtrer, j’aurais du mal.
Tu joues sur les planches aussi : dans Macbeth au Deutsche Oper de Berlin. Raconte-nous cette expérience.
C’est mon dernier projet en date ! Je suis encore amoureux de mon personnage... Je suis allé à un casting, sans trop savoir à quoi m’attendre, et c’est souvent dans ce genre de nonchalance que les plus belles surprises arrivent. C’était dingue de découvrir l’univers de l’Opéra. Une expérience proche de celle d’un blockbuster. Je me suis retrouvé là, sans être soliste, pour incarner une créature mi-homme, mi-cerf, une vision de Macbeth. Un rôle muet et mystérieux pour lequel je porte un masque énorme et majestueux. Ce qui m’a amusé c’est que peu importe là où je joue, je finis toujours par m’y retrouver nu !
Parallèlement à ce double métier d’acteur, tu es aussi devenu la muse des grands photographes (souvent sulfureux comme Bruce LaBruce, Marc Martin, Florian Hetz…). Quelles sont tes critères pour collaborer avec tel ou tel artiste ?
Les critères varient… J’ai participé à l’exposition de Marc Martin sur les pissotières parce qu’il a mis de la beauté dans le dégoût habituellement associé aux toilettes publiques. Chez Florian Hetz, j’aime la sensualité dans la crudité, le feu sous la glace.
Ton profil instagram regorge de portraits de toi qui font références aux légendes : du marin de Jean Genet à la poésie de Jean Cocteau en passant par l’Homme blessé de Patrice Chéreau. N’as-tu jamais pensé à incarner une figure iconique pour Pierre et Gilles ?
Bien sûr ! D’ailleurs, Gilles vient comme moi du Havre, on doit avoir des points communs. J’ai grandi avec leurs images iconiques, une photo de Jean-Paul Gaultier ou un disque de Lio qui trainaient à la maison quand j’étais gosse. Un jour, je leur ai écrit une lettre. Et je ne leur ai jamais envoyée. J’ai du culot parfois, mais je peux être paralysé par la timidité aussi. J’espère donc que Pierre et Gilles lisent Strobo ! Je rêve d’une rencontre avec eux.
Ton nom est aussi associé aux emblématiques soirées Pornceptual à Berlin. Leur philosophie colle à la tienne en somme.
J’ai croisé la route de Pornceptual la première semaine où je suis arrivé à Berlin, il y a presque neuf ans, un peu par hasard, en emménageant avec l’organisateur de ces soirées. Et comme le hasard fait bien les choses, on s’est bien entendu. L’excès, la folie, le sans-concession et le caractère très démocratique de la nuit berlinoise m’ont évidemment séduit et donne envie d’en être, et de transmettre cet état d’esprit à chaque soirée. Et comme toujours, de se réinventer à chaque costume.
Quelle est ton actualité, tes projets ?
Un film au festival de Rotterdam, Endless de Wojciech Puś, un autre à la Berlinale, Janine moves to the country de Jan Eilhardt, et en mars, Circé, une performance de Matthieu Hocquemiller à la Balsamine à Bruxelles. Puis un nouveau tournage avec Wojciech Puś plus tard…
Quel est le message que tu souhaiterais passer aux lecteurs de Strobo ?
Du courage, par les temps qui courent. Et de l’amour !
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La Berlinale et les Teddy
Créé en 1951, le Festival international du film de Berlin ou Berlinale est un festival généraliste de cinéma, le deuxième le plus important du monde juste après l’indéboulonnable Festival de Cannes et juste avant la Mostra de Venise. Pendant 10 jours, à la mi-février, la communauté de cinéma se retrouve dans la capitale allemande pour découvrir de nombreux films inédits présentés en compétition officielle ou dans les sections parallèles comme la très en vue Panorama qui accueille de nombreux films politiques et engagés. Cette année, c’est le réalisateur Todd Haynes (Loin du paradis, Carol, May december) qui présidera le jury de la compétition officielle et le palmarès de cette 75ème édition est attendu le 23 février. Mais quelques jours avant la remise de l’Ours d’or, l’équivalent berlinois de la Palme d’or cannoise, seront décernés lors d’un événement festif suivie d’une soirée qui fait figure d’incontournable, les Teddy Awards.
Créés en 1987, les Teddy rassemblent chaque année un jury de programmateur.rices de festivals qui visionnent tous les films traitant de sujets queers (fiction, documentaire, courts métrages…) dans toutes les sélections du festival pour décerner ses prix. Le premier Teddy award de l’histoire, et son trophée en forme d’ourson doré créé par l’illustrateur Ralf König, a récompensé la Loi du désir, sixième long métrage d’un jeune réalisateur espagnol encore underground, Pedro Almodóvar. Todd Haynes, le président du jury de la Berlinale 2025, n’est pas en reste, il a reçu le Teddy award en 1991 pour Poison, son premier long métrage.