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Exposition : les énergies communautaires de Tony Regazzoni

Jean Jacob

Avec High energies, sa nouvelle exposition, l’artiste s’empare de la Hi-NRG, ce courant musical des années 80 plus queer que jamais, pour mieux le projeter dans l’avenir des luttes.

Queer jusqu’au bout des ongles, Tony Regazzoni a fait de la culture club, et notamment des discothèques, le cœur de son œuvre. Pour High energies, celui qui est aussi membre du remuant et radical collectif Les Inverti.e.s s’est penché sur la Hi-NRG, un dérivé 100 % électronique et résolument gay du disco, né à San Francisco à la fin des années 1970. Ce genre musical s’est rapidement imposé comme la bande-son des immenses clubs gays de l’époque : le Trocadero Transfer à San Francisco, le Saint à New York, le Palace à Paris ou encore le Heaven à Londres. Avec son rythme machinique, ses paroles invitant à la débauche sexuelle et son irrésistible pouvoir d’entraînement sur la piste de danse, la Hi-NRG a marqué l’histoire de la musique par de nombreux hits, du Do you wanna funk de Sylvester à Menergy de Patrick Cowley, en passant par High energy d’Evelyn Thomas et You spin me round de Dead Or Alive – et bien d’autres encore. L’intelligence de l’exposition de Tony Regazzoni réside dans l’entrelacement de la Hi-NRG et des luttes communautaires, tout en jouant avec les époques et les techniques. Il cite aussi bien le FHAR (Front homosexuel d’action révolutionnaire), association turbulente des années 1970, que le jeune collectif Les Inverti.e.s, et reprend leurs slogans mordants et ironiques tels que « Prolétaires de tous les pays, caressez-vous » ou « Prolétaires de tous les pays, invertissez-vous ».

En trois espaces – Le Musée des slogans, La Chapelle et Bande Organisée – Tony déploie un univers foisonnant : drapeaux réinventés, t-shirt à slogans, coussins ornés de paroles piquées à l’icône Divine (égérie des films de John Waters et chanteuse de Hi-NRG), hommages pyrogravés aux figures du genre que sont Patrick Cowley ou Sylvester, tandis que des bandes jaunes fluorescentes quadrillent la galerie, rappelant le design des flacons de poppers. L’artiste nous entraîne aussi dans un périple ultra-émouvant à la recherche des discothèques italiennes des années 1970, ces gigantesques temples de la danse qui brillaient par leurs audaces architecturales et technologiques, aujourd’hui réduites à l’état de ruines. Chevauchant des mobylettes customisées – ces véhicules populaires qui permettaient aux jeunes queer de province, dès 14 ans, d’accéder à leur liberté et surtout de sortir en boîte –, il est ainsi possible de se sevrer des récits fantasques de virées nocturnes, imaginés par des artistes queer comme Naelle Dariya, Gorge Bataille ou Aurélie Faure. Sur ce dancefloor réinventé, à travers ses salles et ses ambiances, Tony Regazzoni nous invite à réfléchir sur la notion de communauté, sur l’ancrage activiste, mais surtout sur la manière dont la mémoire LGBTQ+ et ses archives circulent, nourrissant ainsi les luttes à venir. n

Tony Regazzoni, High energies, Galerie Eric Mouchet, Paris. 

Jusqu’au 22 mars 2025.

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