Une excellente biographie de l’écrivain publiée récemment offre l’occasion de se pencher sur la vie et l'œuvre de cet auteur américain majeur.
Il aurait cent ans aujourd’hui. L’écrivain américain James Baldwin est né le 2 août 1924 dans le quartier de Harlem à New York. L’esclavage est aboli depuis près de 60 ans aux États-Unis, mais il a été remplacé par des lois, dites « Jim Crow », instaurant la ségrégation un peu partout sur le territoire et la haine des Noirs reste tenace. Sa mère a d’ailleurs suivi le mouvement de la Grande migration, qui a vu de nombreux noirs fuir le Sud raciste des États-Unis et s’installer dans les grandes villes du Nord en espérant y trouver une vie meilleure.
Né d’un père inconnu, celui qu'on surnomme Jimmy trouve un père adoptif avec le nouveau mari de sa mère, David Baldwin, dont il prend le nom de famille. La famille vit chichement et même si New York n’est pas l’Alabama le racisme et la ségrégation y demeurent omniprésents. Avec sa constitution chétive, le jeune James ne semble pas très bien armé pour affronter ce monde si dur. Mais il a un atout dans sa manche : son intelligence, vite remarquée par ses professeurs. Et cette vivacité d’esprit va s’exprimer petit à petit dans l’écriture, qui sera pour lui à la fois un moyen d’expression artistique et un moyen d’exprimer ses idées.
Ecœuré par l’hypocrisie de l’Eglise
Adolescent, il découvre qu’il aime les garçons. La religion, très importante dans la communauté noire, lui offre un refuge pour mettre son trouble de côté. Pendant plusieurs années, il est un prédicateur très apprécié. Puis, écœuré par l’hypocrisie de l’Eglise et de beaucoup de ses fidèles, le jeune homme prend ses distances. Et à 24 ans, comme de nombreux autres artistes américains, James Baldwin fuit l’Amérique pour Paris, où il découvre le bouillonnement de la vie artistique de Saint-Germain-des-Prés.
Son premier roman sort cinq ans plus tard. La conversion, un récit semi-autobiographique. Le livre évoque principalement son expérience avec la religion, et reste encore aujourd’hui considéré comme l’un des grands romans américains du XXème siècle. En 1956, il publie La chambre de Giovanni, qui met en scène une histoire d’amour entre deux hommes à Paris. Est-il utile de préciser qu’à cette époque-là, les récits impliquant deux personnages masculins qui aiment les hommes ne sont guère monnaie courante? A son grand soulagement, La chambre... est bien reçu par la critique et devient lui aussi un classique. Il y aura d’autres personnages non-hétéros dans ses romans par la suite : l’un des personnages principaux d’Un autre pays, Rufus, est bisexuel. Harlem Quartet, son dernier roman, s’ouvre avec la mort du frère du narrateur, homosexuel.
Outre son activité romanesque, Baldwin publie régulièrement articles, essais et critiques qui en font une voix américaine qui compte. Il est ami avec la poétesse Maya Angelou, qu’il convainc d’écrire son autobiographie (ce qu’elle fait avec I know why the caged bird sings) et l’écrivaine Toni Morrison, future Prix Nobel de littérature. Il fréquente Martin Luther King, Malcolm X ou le militant Medgar Evers, dont les meurtres successifs au cours des années 60 le laissent particulièrement blessé et amer. Dans ses écrits ou ses interventions, il se fait le porte-parole de la souffrance des Noirs et pointe avec une acuité rare la violence et l’hypocrisie des Blancs à l’égard des Noirs. Dans son essai non terminé, Remember this house, il le résume ainsi : « L’homme noir tire sa haine de la rage. Ce n'est pas tant qu'il déteste l'homme blanc, mais qu'il ne veut plus l'avoir sur son chemin, et, surtout, sur le chemin de ses enfants. L'homme blanc tire sa haine de la terreur, une terreur sans fond ni nom qui se focalise sur le noir comme figure d'effroi sur une entité qui n'existe que dans son esprit. »
Pas dupe d'une « Amérique changée »
C’est ce texte qu’utilise justement le cinéaste haïtien Raoul Peck, en 2016 pour créer le documentaire I am not your negro. La juxtaposition d’images d’archives anciennes et récentes montre de manière saisissante que ce que dénonçait Baldwin il y a 60 ans, demeure, dans son essence, d’actualité. Pour Yannick M. Blec, cela tient à la nature même de la pensée de l’écrivain : « Le mot clé lorsque l'on pense à Baldwin est « universalité » , explique-t-il. Il ne s'agit nullement de constater un universalisme de façade, mais plutôt de tenter de saisir l'expérience humaine dans son ensemble. Baldwin s'intéresse en particulier aux expériences des Noirs aux États-Unis et en fait son cheval de bataille. Il a lui-même été victime de la ségrégation qui faisait encore rage dans sa jeunesse, et il n'a pas été dupe lorsque certain.e.s ont évoqué une « Amérique changée » quand les droits civiques ont été acquis. Lorsque Barack Obama a été élu en 2008, beaucoup ont voulu croire en une « Amérique post-raciale ». Tout comme à l'époque de Baldwin, ce n'était pas vrai et je pense que c'est l'une des raisons pour lesquelles sa pensée a été remise en avant, notamment dans le cadre du mouvement Black Lives Matter. »
Pour le biographe, un autre des aspects modernes de Baldwin, c’est son intérêt pour l’intersectionnalité, en citant le personnage de Tish, la narratrice de Si Beale Street pouvait parler, qui est une femme noire. « Il voulait tenter de donner une voix aux personnes des minorités, qu'elles soient raciales, de genre, de sexualité, de classe, résume Yannick M. Blec. Baldwin est un auteur qui pense le monde dans son ensemble, mais sous l'angle de celles et ceux qui subissent les éléments normatifs de la société.» Beale Street a d’ailleurs été adapté avec succès en 2018 par Barry Jenkins, réalisateur oscarisé de Moonlight.
La pensée de Baldwin ne se contente pas de poser un diagnostic sur les relations entre oppresseurs et opprimés, elle dessine une porte de sortie, le vivre-ensemble et la réconciliation, quoique sans angélisme. Et surtout, elle propose une éthique de l’action, résumée par cette citation célèbre, extraite d’un de ses essais : « Tout ce à quoi l’on fait face ne peut pas être changé, mais rien ne peut changé tant que l’on n'y fait pas face.»
Des relations pas toujours heureuses avec les hommes
On ne peut pas se pencher sur Baldwin sans parler de son homosexualité. Dans sa biographie, Yannick M. Blec revient sur les relations amoureuses de l’écrivain avec les hommes, pas toujours heureuses. Des relations que, contrairement à certains de ses contemporains, il n’a jamais cachées. Mais alors qu’il se trouvait au cœur du mouvement pour les droits civiques des noirs, il s’est tenu à l’écart du mouvement homosexuel. « Baldwin était très discret sur ses relations amoureuses et sur ses relations intimes, commente le biographe. Il ne souhaitait pas revendiquer son homosexualité, non pas parce qu'il en avait honte ou qu'il la cachait, mais parce qu'il se refusait à toute catégorisation. Il a eu des relations homosexuelles et hétérosexuelles, malgré une attirance amoureuse plus marquée pour les hommes. Il le disait dans une interview : il ne voulait pas être intégré dans une unique catégorie. Dans ses romans, l'homosexualité et la bisexualité sont présents sans autres représentations queer. Cela est peut-être dû à l'époque de l'écriture où ces questions étaient relativement moins posées. Mais il ne faut pas oublier que pour James Baldwin, sexualité et race étaient liées, pour diverses raisons que je ne peux pas développer ici. Ce lien est d'autant plus essentiel que les expériences d'une minorité à une autre peuvent être rapprochées en termes de lutte contre les discriminations. Baldwin n'aurait pas voulu que l'on dissocie les deux, c'est-à-dire engagement pour les droits civiques et revendications sexuelles. Encore une fois, il faut que cela soit corrélé à un refus de catégorisations qu'il a revendiqué toute sa vie.»
Après avoir multiplié les aller-retours entre la France et les Etats-Unis, et vécu quelques années en Turquie, Baldwin a fini par s’établir dans le village de Saint Paul de Vence. C’est là qu’il est mort en 1987.
Si vous ne connaissez pas l'œuvre de Baldwin, Yannick M. Blec recommande La chambre de Giovanni, le premier qu’il a lu de l’artiste américain : « C'était à l'époque où j'ai commencé à lire beaucoup de littérature gay, alors ce livre était un de plus. Cependant, j'ai été saisi par la verve de l'auteur et la façon dont, même si les personnages sont blancs, ils me semblaient noirs (et gays). C'est ce qui m'a donné envie de connaître davantage les œuvres de James Baldwin. Ce roman, bien qu'il se passe dans les années 1950, me semble très actuel et être un bon moyen d'entrer dans la pensée de Baldwin car, s'il y traite, parmi d'autres sujets, de relations homosexuelles et d'homophobie intériorisée, il est surtout question d'acceptation de soi dans une société qui vous rejette. Cela rejoint ce que je disais plus tôt quand je parlais de cette apparente dichotomie entre race et sexualité, mais qui, du point de vue de Baldwin, n'existe pas.»
Photo : Allan Warren
James Baldwin, de Yannick M. Blec, Folio, 315 pages, 10,40€