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Meta choisit la collaboration

Franck Desbordes

Entre résistance et collaboration, sous la menace de représailles allant parfois jusqu’à la prison, Mark Zuckerberg, PDG de Meta a choisi de retourner sa veste jusqu’à se coucher devant Donald Trump et épouser sa doctrine extrémiste.

Les nouvelles règles

« Malades mentaux ! » Il reste interdit d’insulter une personne en ces termes sur les outils du groupe Meta : Facebook, Instagram, Messenger, WhatsApp et Threads … SAUF si « les allégations de maladie mentale ou d'anormalité sont fondées sur le genre ou l'orientation sexuelle, compte tenu du discours politique et religieux sur le transgendérisme et l'homosexualité, et de l’utilisation courante et non sérieuse de mots tels que « bizarre » ». C’est ce que disent désormais les conditions d’utilisation de ces applis et sites web.

Ainsi donc, il est désormais possible d’écrire que les gays sont des animaux, des monstres, des pécheurs ou que les personnes transgenres sont anormales, immorales,… (Notons l’utilisation du terme « transgendérisme » au lieu du terme consensuel et respectueux « transidentité », cet excès de langage n’est pas anodin et reflète un changement politique profond, offensif, des idées de Mark Zuckerberg).

Mais les personnes LGBTQ+ ne sont pas les seules prochaines victimes de cette nouvelle politique : les femmes (qui pourront désormais être considérées comme des objets (!)) ou les migrants pourront subir des insultes avec la bénédiction de Meta. Plus précisément, les insultes sur l’apparence d’une personne en raison de sa race, de son origine ethnique, de son handicap, de son appartenance religieuse, de son orientation sexuelle, de son sexe ou encore de son identité de genre ne sont désormais plus interdites sur le plus gros réseau social au monde (environ 3 milliards d’abonné.e.s).

Au-delà de la permission de ces insultes, le PDG de Meta annonce aussi la fin de la modération et du fact-checking (lutte contre la diffusion de fausses informations). A la place, de simples notes à l’image de celles que l’on trouve en commentaires de certains tweets sur X. Ainsi donc, Mark Zuckerberg s’aligne totalement sur le positionnement libertarien d’Elon Musk et de Donald Trump. Et Facebook, Instagram qui pouvaient être considérés comme de relatifs « oasis » vont devenir des enfers pour les minorités. Et évidemment, avec de telles audiences, ces nouvelles mesures vont avoir un impact important sur nos modèles démocratiques, nos droits, nos vies et notre sécurité.

Les raisons de ces changements

Et pourtant, Meta avait investi des sommes astronomiques dans la modération, dans le fact-checking et dans des équipes un peu partout dans le monde pour régler les conflits et s’assurer que les conditions d’utilisation étaient bien respectées sur ses plateformes. Mais que s’est-il donc passé dans la tête de Mark Zuckerberg pour qu’il change d’avis aussi radicalement en aussi peu de temps ? L’élection de Donald Trump évidemment, ce dernier lui ayant promis « la prison à vie » s’il prenait position publiquement dans les élections présidentielles américaines de 2024, Trump n’ayant pas digéré son bannissement de Facebook à la suite de ses encouragements pour l’assaut du Capitole.

De même, le PDG de Meta dit prendre acte du basculement idéologique américain vers l’extrême-droite et affirme : « les récentes élections semblent être un point de bascule culturel donnant, de nouveau, la priorité à la liberté d’expression ». Fort de ce constat, il entend « mettre fin à un certain nombre de limites concernant des sujets, tels que l’immigration et le genre, qui ne sont plus dans les discours dominants » et déclare que « les vérificateurs ont été trop orientés politiquement et ont plus participé à réduire la confiance qu’ils ne l’ont améliorée, en particulier aux États-Unis ». Cela démontre son absence de convictions politiques, certains allant jusqu’à qualifier Zuckerberg de « girouette » sur les réseaux sociaux puisque ces changements sont directement influencés par le résultat d’un vote.

Ces déclarations font aussi suite à une invitation de Trump dans sa résidence de Mar-a-Lago fin novembre, une rencontre pendant laquelle l’homme d’affaires aurait découvert en Trump un défenseur des entreprises américaines contre l’Union européenne qui souhaite plus de modération et une mise en responsabilité accrue des géants de la tech, ce qu’il considère être des « attaques » puisque les amendes pourraient être très élevées en cas d’infraction avérées (jusqu’à 6% du chiffre d’affaires mondial). Pour le milliardaire Zuckerberg, « money is money » et vues les sommes risquées par le groupe Meta dont la modération et la gestion des données personnelles laissent franchement à désirer, mieux vaut être du bon côté de la barrière, quitte à retourner sa veste. 

Pour couronner le tout, au-delà de toutes ces considérations opération-nelles, l’homme dit avoir personnellement changé depuis qu’il s’est mis à la pratique des arts martiaux et adopte désormais un positionnement personnel masculiniste. Il défend par exemple « une culture qui valorise un peu plus l’agressivité » ainsi que « l’énergie masculine » dont « la société est remplie », en souhaitant l'intégrer plus dans le monde professionnel. Le milliardaire se présente désormais comme un macho radical.

En toute logique, l’application Facebook Messenger vient de supprimer son thème « non-binaire », Meta vient de retirer les tampons dans les toilettes hommes pour les hommes trans et les personnes non-binaires. L’entreprise vient aussi d’abandonner les programmes de diversité, équité et inclusion (DEI), tout comme Mac Donald’s, Ford, Walmart, Amazon, etc. 

Quelles conséquences ?

Il y a de quoi déconcerter salariés et abonné.e.s LGBTQ+ et leurs allié.e.s aux services de Meta ! Cet alignement sur le positionnement idéologique d’extrême-droite de Elon Musk propriétaire de X (ex-Twitter) a surpris et déçu partout dans le monde. On nous annonce d’ailleurs un « chaos total » chez Meta. Les salarié.e.s LGBTQ+ démissionneraient en masse ou réduiraient leur temps de travail pour prendre en compte leur nouvelle « maladie ».

En France et en Europe, ces modifications des conditions d’utilisation et ces nouvelles règles de modération (plus exactement d’absence de modération) ne sont pas conformes à notre droit. Les discriminations basées sur le genre, l’ethnicité, l’orientation sexuelle et sur le handicap sont interdites et les plateformes sont dans l’obligation de modérer les contenus. Si vous êtes victimes d’insultes ou de harcèlement sur une plateforme, il est donc logique en cas d’absence de modération, de porter plainte conjointement contre vos agresseurs ET contre la plateforme sur laquelle cette agression s’est produite.

Dans notre communauté, nombeux.euses sont celleux qui viennent de quitter X pour Bluesky suite aux propos haineux de Musk et de Trump. Faudrait-il maintenant se désengager d’Instagram, Facebook, Messenger, WhatsApp, Threads ? La question est désormais ouverte mais nombre d’entre nous attendrons de constater les conséquences réelles de ces nouveaux arbitrages pour décider. Ainsi que les moyens de riposte européens (de fait limités puisque les États-membres ne sont pas à l’unisson sur le cas Musk, Orban (Hongrie) et Meloni (Italie) étant, entre autres, de fervents supporters de Musk). A suivre donc… Et puis, chacun pourrait aussi se dire que le moment de faire une pause numérique, de penser un peu à soi et se défaire des univers toxiques est arrivé. Pour revivre mieux dans le monde réel.

Le cas Apple :

A titre personnel, le PDG d’Apple Tim Cook, a décidé de participer aux frais de la cérémonie d’investiture à la présidence de Donald Trump en versant un million de dollars. Cette décision concerne le PDG mais pas l’entreprise Apple. D’ailleurs, le samedi 11 janvier, à rebours d’autres grandes enseignes américaines, le conseil d’administration d’Apple a refusé de suspendre le DEI (programmes de diversité, équité et inclusion), notamment dans son application concernant la diversité dans les recrutements. Sous la pression d’un groupe lobbyiste conservateur, Apple était invité à revoir sa copie. Ce à quoi l'entreprise vient de réponse que ce dernier cherche « de manière inappropriée de restreindre la capacité d’Apple à gérer ses propres opérations commerciales ordinaires, son personnel et ses équipes, ainsi que ses stratégies commerciales ». Apple est ainsi la première entreprise américaine multinationale à se positionner contre Trump. A suivre… 

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