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Melissa Camara : « l’enjeu actuellement au niveau européen, c'est de ne perdre aucun droit »

Xavier Héraud

Quelles perspectives pour les droits LGBT+ dans un Parlement Européen très à droite ? Nous avons posé la question à l’eurodéputée lesbienne Melissa Camara, membre des Écologistes, élue en juin 2024.

STROBO MAG: Avec une Commission et un Parlement plus à droite que lors de la précédente législature, les droits LGBT sont-ils menacés? 

Mélissa Camara: Oui, on le voit depuis le début de ce mandat, les attaques contre les droits des personnes LGBT sont clairement dans l'agenda de l'extrême droite européenne. On le savait depuis des années, parce que quand ils arrivent au pouvoir un peu partout en Europe, les législations qui attaquent les droits des personnes LGBT sont vraiment au top de leurs priorités. On le voit en Hongrie, là on le voit en Bulgarie…  En Italie, quand Giorgia Meloni est arrivée, elle a attaqué directement les mères lesbiennes. Donc c'est quelque chose qu'on voit en pratique. C'était peut-être un peu moins visible au Parlement européen à la dernière législature, parce qu'on avait quand même une majorité progressiste qui arrivait à se dégager.

Là, on a le plus gros contingent d'extrême droite que le Parlement ait jamais eu. On a trois groupes d'extrême droite et ça se ressent notamment dans les commissions. Moi je suis dans la commission FEMM ( commission des droits des femmes et de l'égalité des genres) et dès la première commission ils ont donné le ton. Par exemple Laurence Trochu qui est du groupe ECR, donc le groupe de Giorgia Meloni, et qui était sur la liste d’Eric Zemmour, a clairement dit les choses, c'est-à-dire que par exemple pour elle, les trois menaces aujourd'hui en Europe pour les femmes, ce sont les migrants, le « transgenrisme » et la GPA, parce qu'ils utilisent la GPA comme cheval de Troie pour parler homoparentalité et LGBT. C'est toujours les mêmes obsessions. Donc oui, aujourd'hui, on se retrouve dans une situation où nos droits sont menacés clairement.

Est-ce que vous êtes membre de l'intergroupe LGBT ? Et vous, si vous avez eu le temps de vous réunir, quels sont les principaux chantiers ?

Oui, je suis membre de cet intergroupe, je l'ai soutenu. On n'a pas encore eu le temps de se réunir, on a fait une première rencontre en début de mandat pour avoir le soutien, donc ça reste l'un des intergroupes les plus soutenus, avec le plus de parlementaires en son sein, étrangement aussi. Après, l'intergroupe a commencé à travailler notamment dans le cadre de l'élection de la future commission. Je sais qu'ils ont rencontré notamment Ursula von der Leyen pour qu'elle s'engage sur des sujets. Elle s'est engagée notamment sur les thérapies de conversion. Ils ont rencontré la commissaire Lahbib (État de préparation, gestion des crises et égalité), le commissaire McGrath (Démocratie, justice et état de droit), pour les questions d'État de droit, parce qu'on sait que le recul de l'État de droit est fortement lié aux droits des personnes LGBT. Donc voilà, ils ont fait ce type de rencontre. Après, quand il y a des législations LGBTphobes, comme on a pu le voir en Bulgarie, ils ont pu faire un courrier, ils nous ont permis en tant que député.es de rencontrer les activistes bulgares. Ils agissent dès que nos droits sont attaqués dans un pays. Et là, le plus gros du travail en tant que parlementaires, c'était vraiment le lobbying auprès de la Commission pour s'assurer qu'on ait des engagements.

Lors de la  précédente législature, Ursula von der Leyen avait  une feuille de route LGBT. Est-ce que là ça va être le cas aussi? Est-ce que les Commissaires que vous avez rencontrés sont sensibles à ces questions ?

Sur ces sujets, j’ai rencontré la commissaire Lahbib et le commissaire McGrath qui se sont engagés à travailler avec nous pour sanctionner les pays, pour faire avancer les sujets, notamment la question des thérapies de conversion. Ils se sont engagés à travailler avec nous sur la stratégie LGBTQIA+, qui doit être révisée. Ils se sont engagés à protéger la société civile un peu partout en Europe. Et ça, c'était aussi une chose que j'ai réclamée fortement parce qu'on a des activistes LGBT qui sont attaqués un peu partout en Europe. Il est important que la Commission écoute ces activistes, les protège, parce que c'est ça aussi qui protège nos démocraties. Donc j'ai eu des engagements en ce sens de la commissaire Lahbib et du commissaire McGrath.

Après, on ne va pas se mentir, et je le leur ai dit, la présence de Raffaele Fitto à la vice-présidence, un membre de Fratelli d’Italia et proche de Giorgia Meloni, au plus haut dans la Commission, ça n’envoie pas un signal très positif sur la priorisation qui est faite sur nos droits. Et aussi, lors du dernier mandat, on avait une commissaire à l'égalité avec un portefeuille plein et entier. Aujourd'hui, la commissaire Lahbib a plusieurs éléments dans son portefeuille. Il y a l'égalité, le management de crise et la préparation. Et ça non plus ça n’envoie pas un signal très positif sur la mise à l’agenda de la lutte contre les discriminations.

On a par ailleurs Kaja Kallas qui a fait voter l'ouverture du mariage en Estonie. Elle a été nommée haute représentante pour les affaires étrangères. Est-ce que pour vous les questions LGBT peuvent entrer en ligne de compte dans la diplomatie européenne ?

Elles doivent entrer en ligne de compte, comme la question du genre. Pour tout vous dire, Kallas, on l'a interrogée au titre de la commission FEMM sur la question, notamment, de l'égalité de genre dans les politiques extérieures européennes. La réponse, pour l'instant, était assez faible, donc on attend de voir. Après, c'est des auditions de 3 heures, parfois ils sont fatigués… Mais la question des droits LGBT, la question des droits des femmes dans la politique extérieure européenne doit être centrale. Et ça doit vraiment être l'un des enjeux majeurs de notre politique extérieure.

Le 19 novembre, la Cour de Justice Européenne a examiné la procédure d'infraction vis-à-vis de la Hongrie. Vous êtes optimiste sur ce jugement, qui est attendu dans le courant de l’année prochaine ?

Oui, plutôt, et surtout, en fait, si le jugement va au bout, et que la Hongrie est à la fin punie en s'appuyant sur l'article 2, ce sera un précédent majeur. C'est-à-dire que les Etats ne pourront plus revenir sur nos droits. Si ce jugement condamne la Hongrie concernant la violation des droits fondamentaux en s'appuyant sur l'article 2, ça crée un cas d'école majeur et je pense que les pays réfléchiront à deux fois avant de procéder à toute loi discriminatoire. Parce qu'on voit qu'il y a un effet tache d'huile en Europe: il y a eu la Hongrie, la Bulgarie et dans des pays qui veulent intégrer l'Union Européenne, on le voit aussi en ce moment notamment avec la Géorgie. Mais vraiment ces lois totalement inspirées du Kremlin et par les pro-russes, vont être amenées à se multiplier si on ne met pas le holà tout de suite. Et donc j'ai vraiment beaucoup d'espoir sur cette décision de justice qui créera un précédent.

Qu’en est-il d’une éventuelle procédure d'infraction concernant la Bulgarie ? 

Personnellement, j'ai fait un courrier à la Commission, je vais renvoyer un courrier à la nouvelle Commission, je sais que l'Intergroupe l'a fait. J'ai rencontré l'ambassadeur de France ici à Bruxelles, pour qu’il essaie d’utiliser les leviers diplomatiques. On a fait venir des activistes, ils ont rencontré des membres de la Commission aussi, mais pour l'instant il n'y a rien, et il faut agir au plus vite, parce que quand on laisse les années filer, on atteint un point de non-retour. On le voit en Hongrie, où au fil des ans la Constitution a été changée, la séparation des pouvoirs a été entachée, la liberté de la presse et les droits des activistes ont été réduits à néant. Parce que l'Europe n'a rien dit et a laissé faire pendant des années. 

L'une des obsessions de l'extrême droite en ce moment, ce sont les questions qui touchent les personnes trans. Est-ce qu'on peut faire avancer les droits des personnes trans au niveau européen ?

Pour tout vous dire, l’enjeu actuellement au niveau européen, vu l'état du débat parlementaire et le nombre de fascistes qui sont ici, c'est de ne perdre aucun droit. C'est-à-dire que là, on la joue plutôt défensive. Par exemple, on a eu un débat sur les lois anti-LGBT en Europe. C'était assez hallucinant. J'y ai assisté une heure et demie. L'extrême internationale fasciste est venue sur scène pour nous dire que nous étions malades, que nous étions des pédophiles et qu'il fallait laisser leurs enfants tranquilles. On en est là au Parlement européen. Et donc, par contre, l'enjeu, et c'est ce que je fais, c'est de contrer le discours sur les femmes, notamment sur les femmes trans, puisque en Commission FEMM l'extrême droite, à chaque fois nous parle de ces femmes qui ne seraient pas des femmes biologiquement, etc. Donc, mon but pendant ces cinq ans c’est d’intégrer à chaque fois la question des L-G-B-T. Et de ne jamais oublier le T, parce que vraiment, il est important de contrer leur narratif sur les femmes trans. Il y a vraiment une offensive. Par exemple, on devait désigner des expert.es pour un comité d’expertise à côté du Parlement sur les questions de genre. L'extrême droite européenne a proposé Marguerite Stern. Comme experte. On en est là. Et donc, vraiment, l'enjeu, c'est de contrer ce narratif et de toujours rappeler que oui, les femmes trans sont des femmes et qu'il faut les intégrer dans nos politiques. Ensuite, il va y avoir la stratégie LGBT qui va être réalisée et il va falloir, à ce niveau-là, être très vigilant pour que soient représentées toutes les lettres de LGBTQIA+, parce que c'est un enjeu quand on a ces discours transphobes.

Dans le livre « Le déni lesbien » (voir Strobo n°36), les autrices pointent le lien entre le manque de visibilité des lesbiennes et les violences lesbophobes. Est-ce que c'est quelque chose que vous avez en tête en étant ouvertement lesbienne? 

Oui, ce que je ressens surtout, c'est que le manque de représentation, le manque de représentativité, a un impact aussi sur les politiques publiques. Là, je sors de la Commission FEMM et on y a évoqué les femmes en situation de handicap. Ce qui se fait sans les gens se fait toujours contre les gens. Le manque de lesbiennes dans les assemblées, que ce soit ici au Parlement ou dans d'autres assemblées, ça fait qu'on a des politiques publiques inefficaces, qui n'ont pas à 100% une perspective intersectionnelle. C'est-à-dire que nos vécus, nos vies, nos besoins, nos attentes ne sont pas représentés dans les assemblées. Et donc, à partir de là, c'est compliqué d'avoir une politique publique qui y répond. C'est très difficile de faire une politique publique sans les premiers concernés. C'est en ça qu'il est important d'entrer en politique. Et c'est aussi notamment pour ça que je me suis dit que je voulais être le changement que je souhaitais voir. J'étais absolument agacée par le manque de représentativité, par le manque de perspectives intersectionnelles. Et je me suis dit, vas-y, et change les choses. Tu feras des politiques publiques qui répondent aux besoins du plus grand nombre. Et c'est en ça que ça peut aussi avoir un impact sur les violences, parce qu'avoir des personnes concernées, des personnes qui vivent dans leur chair des politiques publiques mal conçues, ça change aussi la donne. Et par exemple, je pense ici au combat pour les familles homoparentales. Moi, en tant que mère lesbienne, je sais très bien ce que ça peut avoir comme impact dans ma vie de ne pas avoir de reconnaissance dans tous les États membres de ma filiation. Si demain, je perds toute filiation avec mon enfant parce que j'ai changé de pays, c'est absolument horrible, je n'ose même pas l'imaginer en fait. Et c'est pour ça qu'il est important d'avoir aussi des personnes concernées un peu partout. 

2ème photo: Xavier Héraud

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