Jean-Luc Roméro-Michel est adjoint chargé de la lutte contre les discriminations à la mairie de Paris. Nous l’avons rencontré pour évoquer ses dossiers en cours et tirer un premier bilan de son action.
Strobo : Quels enseignements tirez-vous des derniers chiffres sur les contaminations du VIH ?
Jean-Luc Roméro-Michel : Ce que ça m’inspire, c'est qu'on est toujours dans cet espoir de la fin du transmission du VIH en 2030 et qu'on se rend compte que malheureusement, aujourd'hui, malgré tout ce qui a pu être mis en place, on n'est pas à la hauteur de ce qu'on voudrait. Alors, ce qui est rassurant, c'est de voir qu'il y a une large diffusion de la PrEP. Ça a mis du temps à se mettre en place et que là on commence à avoir dans ce domaine plutôt des bons résultats. On est toujours à un nombre d’infections qui reste extrêmement important, mais qui plafonne. La fin de la transmission, c’est un objectif fou, surtout pour ma génération, mais c’est aujourd'hui une vraie réalité. Sauf qu'il n'y a plus de volonté politique. Je le vois en continuant le travail qu'on fait à Élus Locaux contre le sida, je vois le travail que je fais ici, je vois le travail que la maire de Paris a fait avec l'appel de Paris, qui a réuni en 10 ans plus de 500 villes dans le monde, des villes qui ont montré une certaine efficacité. On voit bien qu'il manque encore quelque chose. Ce quelque chose, c'est aujourd'hui que ce n'est plus un sujet politique ni médiatique. Et qu'il n'y a plus personne au niveau mondial qui porte la lutte contre le sida comme on a pu avoir à une époque Chirac et Lula qui le portaient. Alors que, aujourd'hui sans vaccin on sait qu'avec les modèles mathématiques on peut comme pour les hépatites réussir, grâce aux traitements qu'on a, à faire que si on arrive à dépister tout le monde et les mettre sous traitement, le VIH va mourir de sa belle mort. C'est un objectif fantastique et on ne peut plus dire que les organisations internationales soient en pointe là-dessus. Heureusement qu'il y a quand même les collectivités. Parce que je reconnais que le travail qui est fait, et moi j'en rends vraiment hommage à Anne Hidalgo, parce qu'aujourd'hui, ça a montré que dès que des villes s'engagent, on peut arriver à la fin du VIH, comme des villes y arrivent peu à peu, comme San Francisco, comme Paris y arrivera peut-être aussi d’ailleurs, je l’espère.
Aides a fait une campagne il y a quelques mois sur le thème « Vieillir avec le VIH ». Pour vous qui vivez depuis longtemps avec le VIH, le virus est-il encore un important sujet dans votre santé?
Oui. Ceux qui disent que non, je ne sais pas comment c’est possible. Moi, je l'ai su en 87, je pense que ça remonte à 85, donc ça fait plus de 35 ans largement de vie avec le VIH. C’est une chance incroyable d’avoir pu vivre, travailler, militer. Mais, je sens bien que j'ai malgré tout des problèmes réguliers qui ne se sont quand même jamais arrêtés, que certains des traitements du début ont fait des dégâts, dont j'ai toujours des conséquences aujourd'hui. Donc ce n'est pas si simple que ça. C'est pour ça que je dis aux gens, il vaut mieux ne pas vivre avec le VIH. Mais en tout cas, vieillir, c'est aujourd'hui quelque chose qui était impossible à imaginer pour des gens de ma génération, et celle d’avant. Et c'est une vraie réalité, qu'on n'a pas assez anticipée d'ailleurs. Mais on ne peut pas le reprocher aux militants qui pendant longtemps devaient s'occuper du quotidien. Ça fait une dizaine d'années qu'on réfléchit vraiment bien cette fois-ci à cette question et on voit que là on a un vrai travail à faire. Parce que, quoi qu'on puisse dire, ces traitements aussi ont cassé un certain nombre de choses. On n’arrive pas forcément dans le meilleur des états. Tout le monde dit qu'on a la même espérance de vie. Peut-être, mais pensons à ceux qui ont pris les premières trithérapies avec des effets secondaires affreux. Donc une chance extraordinaire, oui, mais en même temps pas simple de vivre avec. Et puis il y a une nécessité aujourd'hui qu'on mette tous les moyens sur le bien vieillir. Avec ce travail qu'ont fait des associations comme Grey Pride, qui est essentiel parce qu'on voit aujourd'hui de plus en plus de vieux séropos gays qui se retrouvent dans des Ehpad qui ont premièrement leur homosexualité à porter alors qu'ils ont été out dans toute leur vie. Parfois ils retournent dans le placard pour leur fin de leur vie, c’est terrifiant d'imaginer ça. Et deuxièmement ces hommes peuvent être dans une terreur que leur VIH soit connu. Le travail dans les Ehpad a commencé, notamment avec les labels que fait Grey Pride. Et le travail de formation des personnels, de formation des gens, de formation des familles, est aujourd’hui loin d'être généralisé. Tout le monde heureusement n'ira pas en Ehpad, mais ça représente quand même beaucoup de gens.
Cela fait quatre ans que vous êtes adjoint à la lutte contre la discrimination à Paris. Quel premier bilan tirez-vous de votre action sur les questions LGBT?
J'avais une feuille de route par la maire qui, je pense, a été tenue avec des réalisations qui sont importantes pour nous. Je pense à La bulle, un lieu qu'on a vraiment voulu, qui concerne ceux qui ont le plus de difficultés au sein de la communauté LGBT, les personnes trans et les réfugiés. Je crois que c'est le plus beau lieu LGBT à Paris, c'est un signal qu'on avait besoin d’envoyer, et ce travail qu'on a fait longtemps avec Ian Brossat (ancien adjoint au logement, aujourd’hui sénateur) sur l'accueil notamment des réfugiés LGBT, où on a créé beaucoup de place en peu de temps, qui était un vrai défi, donc ça c'est une vraie satisfaction.
Ce monument [aux victimes du nazisme et de l’homophobie] qu’on a longtemps attendu devrait être dévoilé le 17 mai. Le lieu est trouvé, l'œuvre est trouvée, le financement est là. C’est la ville qui le finance intégralement, même si c’est un monument national. On a pris nos responsabilités. C'est important parce que je pense que dans notre ville c'est quelque chose qui qui manquait.
Le soutien aux associations, j'aurais aimé encore plus, on ne savait pas qu’on traverserait une période de vaches maigres comme cela. En tout cas il a été considérablement renforcé. Alors c'est vrai que ces dernières années j'ai aussi un peu lissé sur certaines qui avaient plus pour rééquilibrer en faveur de nouvelles ou d’autres associations qui avaient moins. On n'a pas fini, je pense qu'il faut continuer encore ce rééquilibrage mais on essaie de faire que quand on parle de LGBTQIA+, personne ne soit oublié.
On n'a pas lésiné sur les symboles et la mémoire. Il y a 10 ans je faisais le rapport à Anne Hidalgo avec notamment des propositions pour (re)nommer des rues ou des places. Je ne sais plus combien il y en a maintenant tellement nous en avons inaugurés. Les rues, ça va devenir de plus en plus compliqué parce que cette ville ne peut plus s'étendre. Mais des hommages ont été faits. Au niveau de la symbolique, je pense que ça a été important.
Le prix international LGBT+ de Paris, qui prend de la consistance chaque année. Paris est la seule ville au monde à avoir un prix international qu'elle remet le 17 mai. Et puis aussi dans la symbolique le Bal de l'Amour qui a eu deux éditions qui va, on espère, qui seront aussi, qui feront partie comme maintenant le prix des rendez-vous incontournables. On a eu eu dix mille personnes l'année dernière. Voilà pour les symboles.
Je ne parle pas de tout ce qu'on a fait, en termes de communication et de soutien, de travail interne. Il y a 50 000 salariés ici, que c'était important. Donc chacun se sent bien, en célébrant ici toutes les journées de visibilité lesbienne, trans, intersexe, etc. La formation de nos personnels sur l'accueil, avec un gros travail qui a été mené notamment sur l'accueil des personnes trans, puisque les rares problèmes qu'on a pu avoir concernaient des personnes trans, même s’il s’agissait à chaque moins de transphobie que de gens qui ne savaient pas comment accueillir.
Vous avez lancé une pétition pour interpeller les pouvoirs publics sur la question du chemsex. Que peut faire la municipalité à son niveau?
Anne Hidalgo a été, je crois, la seule candidate à mettre la question du chemsex dans son programme. On a un comité stratégique avec un plan C'est un travail qui est en œuvre, qu'on a à la demande de la maire lancé avec Anne Souyris d'abord, qu'on continue aujourd'hui avec Anne-Claire Boux, puisque Anne est partie au Sénat. Ça a été une vraie volonté, parce qu'aujourd'hui l'État ne mettant pas en place les recommandations du rapport Benyamina, vu la situation ce n'était plus possible d’attendre. Je pense qu'on a bien fait, d'abord parce qu'on a fait travailler ensemble des tas d'acteurs qui ne travaillent pas ensemble et qui n'avaient aucun endroit où ils pouvaient se réunir. Ça a permis de réunir toute la communauté qui allait, évidemment des associations aux professionnels de santé, en passant par l'éducation, l’Agence Régionale de Santé (ARS) qui n'est pas là depuis si longtemps que ça. Ce qu'on n'a pas encore réussi à avoir, c’est la police. J'en ai encore parlé au Préfet de police la semaine dernière quand je l'ai rencontré. J’espère qu'elle sera là parce qu'on espère bien qu'une expérimentation pourra être menée à Paris. Le but est d’éviter que les gens continuent à mourir quand les gens n'osent pas appeler les secours. C’est aberrant d’être dans une situation comme ça à Paris.
Donc nous on s'est investi dans ce plan, cette campagne (d’affichage) qui évidemment continue, cette carte interactive qui est extrêmement importante parce qu'aujourd'hui n'importe quelle personne qui pratique du chemsex va sur le site de la mairie de Paris — il n'y a d’autre capitale qui a ça, et peut savoir où tester ses produits, ce qui est pour nous une des vraies préoccupations. Un exemple : on sait qu'aujourd'hui, des gens croient prendre de la 3-MMC, sans savoir que ça n'existe quasiment plus, et ils tombe souvent sur d’autres choses, dont la 2-MMC. Et pour ceux qui s'injectent, les résultats sont terribles.
On va avoir bientôt une nouvelle réunion pour déterminer les prochains objectifs. Donc ça c'est pour Paris qui continue son engagement, en plus avec tous les ans un colloque aussi, pour faire le point sur la situation, avec en plus des internationaux, pour voir ce qui se passe dans les autres villes et dans les autres pays. Le manifeste sur change.org, je reconnais que publiquement, ce n'est pas une grande réussite. Les gens ne s'en emparent pas beaucoup. Mais ce qui est important, c'est qu’on continue à essayer d'avoir beaucoup de décideurs et que sur les parlementaires, ça commence à devenir assez intéressant. On a dépassé, je crois, les 60. Le but étant, mais on n'y arrivera pas pour mercredi, pour le procès Palmade [l’entretien s’est déroulé quelques jours avant], j'aurais voulu 100. Il y a énormément de maires de grandes villes qu'on a réussi à mobiliser. Et on attend de voir ce qui se passe avec le procès pour voir si on ré-interpelle la ministre de la Santé avec la liste des signataires
Un mot sur les archives. Où en est le dossier de votre côté?
Un local a été proposé depuis plus d’un an au collectif Archives LGBTQI+. Ce local présente un certain nombre de problèmes dont on est tout à fait conscients. Nous avons été réactifs chaque fois qu'on nous l'a demandé. Le collectif a besoin d'études complémentaires pour décider définitivement. Cela représente 18 000 euros. J'ai fait voter ces 18 000 euros. La ville de Paris s’est aussi engagée à hauteur de 300 000 euros [pour les travaux d’aménagement du local]. On verra s'il faut plus mais jusqu’ici, nous tenons nos engagements. On espère que tout ça va se dénouer d'ici la fin de l’année. Il ne faut pas oublier que le local est immobilisé depuis presque deux ans maintenant, que c’est un local qui pourrait servir aussi à d'autres causes. Donc j'espère que ça va vite se décider. En tout cas, nous on a fait tout ce qu'on a pu à notre niveau.
Photos: Xavier Héraud