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Brahim Naït-Balk, d'Homomicro : « faire cette émission, ça me répare de tout ce que j’ai subi »

Xavier Héraud

Voilà déjà 20 ans que Brahim Naït-Balk et son équipe de chroniqueur.euses passent en revue chaque semaine l’actualité LGBT+ au sein de l’émission Homomicro. Son créateur et animateur nous parle de ce que représente l’émission pour lui et de ses envies pour la développer.

Strobo mag : Cet anniversaire, 20 ans, que t’inspire-t-il ? 

Brahim Naït-Balk: Quand je repense à mes débuts, où j'avais encore du mal à assumer pleinement mon homosexualité, je me dis que cette aventure a été une forme de compensation. En même temps, cela me rappelle à quel point le temps passe vite et qu'il reste encore tant à accomplir dans ce combat. Je suis toujours content de tenir ce rendez-vous et de continuer à lutter au sein de la communauté. A l'origine de cette émission, il y a quelque chose d'assez personnel...Effectivement. Au tout début, j’étais passionné de radio et j’ai fait une émission consacrée au sport pendant de nombreuses années. A un moment donné, j'ai eu envie de faire autre chose dans le domaine radiophonique. J'avais cette histoire perso en effet : j'étais homo, j'avais du mal à m'assumer et j’avais envie de me lancer,  j'avais envie de profiter du micro de la radio pour faire passer un certain nombre de messages. Donc j'ai osé présenter un concept avec des sujets sur l'homosexualité. Je n’y croyais pas trop. Je pensais qu’ils me diraient non et finalement c'était oui. Et voilà, alors l'aventure s'est lancée. J'ai eu l'idée de faire appel à l'association Contact qui a accepté d'être partenaire. L’émission s’est appelée Les Clés de Contact. Donc je faisais souvent intervenir les membres ou des intervenants qui passaient par l'association. Et ça m'a fait grandir pendant deux ans. Après ça, on a roulé notre bosse et on a décidé d'appeler l'émission Homomicro pour vraiment nous identifier. Le temps est passé, et quand je vois maintenant le nombre de chroniqueurs qui sont passés par Homomicro, il y en a au moins une petite cinquantaine. Et là j'ai une petite équipe de dix qui sont avec moi aujourd'hui, et c'est formidable. Je suis fier de ce combat et de ce parcours. D'autant plus qu'il y a non seulement Homomicro mais il y a le livre Un homo dans la cité (publié en 2009), et la pièce La Hchouma, avec laquelle j'interviens dans les écoles pour mettre en avant toute mon histoire et  tout mon travail. Pour moi, c'est vraiment constructif et ça me répare avec tout ce que j'ai subi. Homomicro, c'est vraiment une réussite personnelle. 

Comment définis-tu la ligne éditoriale de l’émission? 

D'abord je suis entouré de personnes de culture. Il y a des journalistes, il y a des gens qui ne sont pas journalistes, mais qui savent parler, qui ont des messages à faire passer. Et la ligne éditoriale, c'est une émission LGBTQI+, mais qui intéresse toute la communauté dans son ensemble. C'est l'actualité, c'est aussi bien des chroniqueurs qui me disent « tiens, j'ai un invité que je peux proposer parce qu'il a des choses intéressantes à dire concernant notre communauté. » Donc tout de suite, on envisage un rendez-vous pour qu'il ou elle intervienne. C'est une ligne éditoriale qui est faite pour la France, mais c'est aussi en dehors de la France parce que je vois par exemple des gens de la communauté maghrébine qui nous écoutent depuis le Maroc, la Tunisie ou l’Algérie grâce au podcast, des gens de Pologne, de la Belgique… Donc on élargit et le podcast nous aide aussi à communiquer. Finalement même si les choses chez nous vont plus ou moins bien, à deux pas de chez nous, en Pologne ou autre, l'homophobie domine, et quand les gens nous écoutent depuis leur pays, ça les aide en quelque sorte. Je me dis qu'on a vraiment un rôle aujourd'hui à jouer dans ce domaine.

As-tu des souvenirs plus marquants que d'autres pendant ces 20 ans?

Le souvenir le plus marquant, c'est un jour quand ma sœur a appris que j'animais une émission qui traitait d’homophobie. Et elle a demandé à ma mère d'écouter. Elle savait que j'étais homo mais elle ne connaissait pas ce rendez-vous-là. Et elle a aussi branché mes frères et sœurs, qui pour certains étaient un peu homophobes ou ne comprenaient pas. Au départ, je me suis demandé pourquoi elle avait fait ça. Et avec le temps je me suis dit que finalement elle avait raison. Ils ont fini petit à petit par comprendre. Par comprendre et me comprendre, même si tout n'est pas encore réparé. J'ai encore une nièce qui a une trentaine d'années et qui, il y a quelques années, m'a interpellé. On avait échangé sur le sujet de l'homosexualité, elle m'a dit « Tonton, je t'aime bien, je t'accepte, je te comprends, mais nous, dans notre culture et chez les musulmans, on n'accepte pas ». Quand c'est une fille de 30 ans qui te dit ça, alors que tu as 60 balais, tu te dis « merde, il y a encore un problème chez nous en France », alors qu'elle est née en France, ses parents sont français d'origine marocaine et tunisienne. Il y a encore du boulot. 

Pour la suite, je crois que tu veux faire évoluer l’émission…

Jusqu’à maintenant grâce à la radio libre, à Fréquence Paris Plurielle, on est diffusés, on assure les émissions comme il faut et ça nous permet de transférer tout ça sur les différentes plateformes. Mais après, la radio libre n’est pas éternelle. Il y a de moins en moins de subventions. Les radios n’ont pas de moyens et elles sont en train de s’essouffler. Chaque année, je donne 200 € pour participer à la vie de la radio. Et là on sait que les budgets baissent de plus en plus. On fait tout pour supprimer les radios libres. Et maintenant que le podcast évolue, j'envisage d'acheter une table de mixage avec 4 micros et de voyager. Et dans ce cas là je pourrais me passer de la radio. Mon idée c'est d'aller vers les autres, d'inviter les personnes pour mettre en avant la communauté mais aussi qu'il y ait des bruits d'ambiance et être au cœur de la vie LGBTQ+.

Je vais avoir 61 ans en décembre prochain. Dans deux ans je serai à la retraite et je vais commencer à travailler sur ce concept-là, de me passer de la radio et de mettre en avant et de développer le podcast en allant un peu partout, dans les librairies, les bars, enfin tout ce qu'on peut imaginer comme site où on est visible. Et pourquoi pas même aller en dehors de Paris. 

Photos: Xavier Héraud

Homomicro, le lundi soir à 20h30 sur Fréquence Paris Plurielle, 106.3, ou sur toutes les plateformes de podcast (Spotify, Deezer, Apple, etc.)

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