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Edito Strobo #37 décembre2024/janvier 2025 : un coming-out discutable

Franck Desbordes

On pourrait le trouver mignon avec ses petits yeux plissés, sa barbe et sa petite moustache 1920. Il aime bien manger, il aime aussi les chats, il est amoureux et il a l’air vraiment très heureux. De prime abord, ce bel épicurien ressemble à nounours comme ceux qu’on aime tant dans la communauté Bears. Il est gay et vient de faire son coming-out.
Youpiiiii ! … Non, pas youpi !

Car cet homme-là est aussi Ministre de la Fonction publique, il se nomme Guillaume Kasbarian et deux jours après cette prise de parole dans les colonnes de Paris-Match, les fonctionnaires étaient en grève (annoncée plusieurs semaines plus tôt) suite à des négociations avortées avec le même Ministre. Le timing de la révélation de son homosexualité était donc parfait. Deux jours avant les reproches de la rue, notre ministre « bénéficiait » d’un espace médiatique bien sympathique, marketé comme il se doit quand il s’agit d’une personne publique. Avec en toile de fond un message fort : l’amour est plus fort que tout. Dans la séquence, on peut comprendre : plus fort que la haine des fonctionnaires et des syndicalistes.

Sauf que « la haine » – convenons que le terme n'est pas forcément approprié – n’est pas forcément dans ce camp-là. Quelques jours plus tôt, le Ministre de la Fonction publique félicitait Elon Musk pour son arrivée dans le gouvernement de Donald Trump au ministère de « l’efficacité gouvernementale », avec pour objectif de virer des centaines voire des milliers de fonctionnaires dont une partie va ensuite se retrouver en très grandes difficultés. Avec la volonté de notre ministre de – je cite – « partager les bonnes pratiques » avec le très libertarien Elon Musk. Monsieur Kasbarian est ultra libéral, c’est bien connu. C’est le même qui, dans le gouvernement précédent, avait fait voter sa loi anti-squat qui simplifie et accélère les procédures d’expulsion pour les locaux à usage d’habitation. Comprenez que grâce à ce monsieur, il est plus facile de mettre des familles entières à la rue. Sachant qu’en France, les personnes expulsées ne sont pas ou peu relogées, et qu’en 2023, 735 personnes sans domicile fixe sont mortes (selon le collectif les Morts dans la rue). De fait, cette loi est absolument cynique. Enfin, notre bon vivant vient de proposer dans le JDD que personne ne soit exclu dans les négociations pour constituer le prochain gouvernement, y compris le Rassemblement national…Le portrait est peut-être partial, mais il permet de mettre en exergue l’opportunité de ce coming-out, et au-delà du cas Kasbarian, de nous poser quelques questions pas du tout politiquement correctes. 

Comme celle-ci : un coming-out en vaut-il un autre ? Personnellement, je pense qu’un coming-out d’un gamin qui doit affronter les regards désapprobateurs de ses parents est des millions fois plus éprouvant qu’un coming-out bourgeois réalisé sous les objectifs de Paris-Match dans la résidence très cossue de leurs propriétaires à la campagne. Des adolescent.e.s se suicident ou sont expulsé.e.s du domicile familial à la suite de cette difficile épreuve. Le ministre (démissionnaire puisque le gouvernement a été censuré) n’est pas du tout dans cette situation.

Une autre question se pose : est-ce que le coming-out d’une personne clivante, ultralibérale, est aussi réjouissant pour notre communauté LGBTQ+ que celui d’une personne qui prône le vivre-ensemble et se bat à nos côtés pour faire avancer nos droits ? Les militant.e.s peuvent avoir logiquement le sentiment d’une réappropriation et d’un inversion des valeurs. Un peu comme si ce coming-out était aussi un affront pour la communauté militante LGBTQ+ qui défend pour l’essentiel des valeurs bien opposées à celles portées par les libéraux, les ultralibéraux et l’extrême-droite. Un peu comme si l’on abimait ou volait l’une de nos luttes.

Et puis, pour finir : n’y-a-t-il pas, quand on est un.e parlementaire dans la tourmente, un bon moment pour se livrer publiquement ? En dehors des périodes de crise par exemple, histoire de ne pas être soupçonné d’opportunisme et de marketing politicien.

Bien sûr, chacun a le droit de faire son coming-out quand et comme il le souhaite, mais décidément, tous ces moments n’ont pas le même poids sur la balance de l’égalité. Dans des draps de soie, les pets sont décidément toujours plus délicats. 

Mais bon, il y a paraît-il en tout homme une part d’humanité…

Franck Desbordes, directeur de la publication

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