Après une série de courts métrages remarqués, Alexis Langlois réalise « les Reines du drame », son flamboyant premier long placé sous le signe du mélo et de la pop avec notamment Bilal Hassani. Rencontre.
Dès les premières minutes du film, alors que l’action se situe dans l’univers de la pop, on est frappé par la B.O. orchestrale avec ces violons magnifiques qui font penser aux mélos de l’âge d’or hollywoodien. Vous vouliez mélanger les genres ?
Tout à fait. L’idée première du film était de raconter l’histoire de ces deux chanteuses, Mimi Madamour et Billie Kohler, qui ne peuvent pas s’aimer parce que le monde extérieur les en empêche. Et cela m’a vraiment rappelé des « rise and fall » comme Une étoile est née de George Cukor ou les mélodrames hollywoodiens de Douglas Sirk où les personnages sont condamnés à ne pas pouvoir s’aimer parce que la société leur interdit. J’adore ces films, leur élan romanesque mais aussi leur portée politique. J’avais envie de faire le lien entre ces films des années 50 que j’aime passionnément et des personnages queers qui me ressemblent. Mélanger ces personnages romanesques avec la culture pop, qu’on peut juger légère et parfois un peu triviale, c’est affirmer que les grandes histoires peuvent être partout, c’est se mettre à la hauteur de ces chanteuses que parfois les gens trouvent soit ringardes, soit pas très intéressantes. J’avais envie que les gens les regardent avec l’amour que moi je leur porte.
Dans le film, l’une des héroïnes dit : « si j’ai lu Monique Wittig, c’est grâce aux Spice Girls ». Cette idée qu’il n’y a pas la culture noble d’un côté et la culture populaire de l’autre, ça reflète votre parcours ?
Complètement. Cette phrase, c’est vraiment moi (rires). Ne venant pas d’un milieu cinéphile, j’ai commencé par regarder la télé, j’étais très fan de la série Buffy contre les vampires. Et je le suis toujours d’ailleurs. Ce qui est marrant, c’est que ma cinéphilie est venue grâce à cette série très geek qui n’arrêtait pas de citer des films. De Buffy je suis passé à Fassbinder, j’exagère à peine ! Je pense aussi à la phrase de Werner Schroeter qui disait qu’il adorait aller au Louvre regarder la Joconde en écoutant Sylvie Vartan. Les Reines du drame est vraiment un film qui essaye de créer du lien, entre les époques, entre les différentes générations, entre des choses qui a priori dit-on, ne vont pas ensemble.
Il y a énormément de références dans votre film, notamment à Brian De Palma. Or lui-même cite aussi très directement un cinéaste comme Hitchcock dans son œuvre et il a été largement incompris pour ça. Vous en tant que cinéaste, il y a aussi cette volonté d’assumer pleinement l’utilisation de références ?
Je pense qu’on ne crée jamais rien sans rien. Quand dans mon film je cite aussi directement une scène de Carrie de Brian De Palma, c’est à la fois un hommage mais aussi pour dire que j’ai appris à faire du cinéma grâce aux films des autres. Je trouve que c’est assez humble de dire : voilà, on vient de là. Par ailleurs, et c’est ce que j’aime aussi chez De Palma, c’est que par exemple dans son film Body Double, il cite Hitchcock, mais il est aussi dans le présent : le milieu du porno des années 80. J’ai voulu faire un geste similaire avec mon film : ça vient à la fois de Fassbinder, Sirk ou Cukor et en même temps on est dans des histoires tout à fait contemporaines avec les télé-crochets et la musique pop.
Dans Body Double justement, il y a une séquence assez démente où surgit tout à coup une intervention musicale de Frankie Goes Hollywood avec leur tube Relax. Cette idée de l’hybridation, elle parcourt aussi votre film…
J’adore cette séquence. Mon film est aussi une comédie musicale. Il y a une dimension expressionniste, c’est-à-dire que les émotions des personnages vont complètement transformer le décor et la séquence. Chaque chanson du film nous amène vers les sentiments du personnage. Je pense par exemple à la chanson de rupture : on plonge dans le chagrin et le désespoir absolu de Billy. Ce qui peut paraître artificiel n’est finalement que le reflet de l’intériorité des personnages. Dans le film, il n’y a aucune autre manière d’exprimer ses sentiments sincèrement qu’avec l’artifice, c’est une idée qui me plaît beaucoup.
Le personnage de Billie exprime ici aussi une forme de rage non ?
Tout le film parle de la difficulté d’être queer : lorsque qu’on est queer et « loud and proud », c’est difficile encore aujourd’hui d’exister. La rage, c’est l’histoire-même du film : on empêche les héroïnes de s’aimer parce qu’elles ne correspondraient pas à la norme et à un moment donné, cette norme, elle va s’infiltrer en elles. Cela va effectivement faire exploser les personnages qui ont envie de se débattre, de mettre à mal cette norme, mais ce n’est pas toujours facile.
Gio Ventura qui incarne Billie a confié dans une interview qu’il rigolait bien avec vous sur le tournage au sujet du fait que « c’était sûrement la première fois qu’une meuf cis serait jouée par un T-boy ». Il y a un débat qui agite actuellement le monde du cinéma : est-ce que les personnages queers doivent forcément être interprétés par des acteurices queers ? Vous en pensez quoi ?
Je pense que dans l’absolu tout le monde peut – presque – tout jouer. Mais, vu le peu de place faite aux acteurices queers dans le cinéma, le peu de rôles qu’iels peuvent espérer jouer, il faut absolument les leur donner. Le problème c’est encore une fois celui de la norme et des minorités. Jamais un cinéaste mainstream ne castera une actrice ou un acteur trans pour jouer un personnage cis. Concernant Gio, il est venu sur le projet en me disant : moi ce qui m’intéresse c’est le cinéma queer, quel que soit le rôle que j’ai à jouer. En plus, son personnage évolue dans le film. Au départ, c’est une meuf cis butch puis elle devient non-binaire. Gio me disait qu’il était très heureux de jouer dans un film queer et moi j’étais tellement heureuse de ne filmer quasiment que des acteurices queers. Au final, j’ai l’impression que dans le cinéma queer tout le monde peut tout jouer.
C’est votre premier long-métrage. Avez-vous ressenti une forme de pression ?
Pas de la part de la production, puisque Ines Daïen Dasi, ma productrice, c’est vraiment une alliée, c’est quelqu’un qui me comprend. Mon équipe et moi on était vraiment libres. C’est très important de le dire aux gens qui veulent faire du cinéma : il faut toujours s’entourer de personnes qui nous ressemblent, sinon c’est très difficile d’exister. En revanche, aller chercher de l’argent pour faire le film, oh mon dieu ! (rires) Certaines commissions de financement nous ont dit : « ah, c’est pas mal, mais on y aurait sans doute plus cru si c’était une histoire hétéro ». On a eu droit aussi à : « c’est un film qui préfère faire la révolution plutôt que du cinéma ». Ou des remarques sur la manière qu’ont les personnages d’exprimer leurs émotions. Ce sont des personnages qui luttent contre la norme. Ils vivent la violence, c’est important de la montrer. Après, heureusement, il y a eu quand même des gens qui nous ont aidés et qui ont été ému par l’histoire d’amour. C’est toujours la même chose, quand une minorité essaie de prendre la parole, on essaie toujours de minimiser sa parole. Le cinéma n’est pas différent du reste du monde. Ensuite, c’était plutôt une surprise d’être sélectionné à Cannes et de voir que les retours étaient plutôt positifs, on a même été le film préféré du magazine le Point (rires). J’ai tout à fait conscience que ça reste un film queer. Dès le prologue, Steevyshady, le personnage joué par Bilal Hassani dit : « si vous êtes de droite, sortez ! ». Donc j’imagine que ça va irriter pas mal de gens, la « menace woke », tout ça… (rires).
Comment Bilal Hassani est-il arrivé sur le film ?
Cela s’est fait en deux temps. D’abord il y a six ans, j’ai découvert une vidéo où il racontait son coming-out. Elle m’a touchée parce qu’il le faisait avec une certaine légèreté, une certaine distance : c’est une grande force ! J’étais aussi étonnée de voir comment il communiquait avec sa communauté et la proximité qu’il avait avec elle. Je me disais : c’est fou, les youtubeurs sont un peu les conteurs des temps modernes. C’est à partir de cette vidéo que j’ai eu l’idée du narrateur dans le film qui raconterait l’histoire dans les années 2050. Un an après, Bilal m’a taguée sur une story parce qu’il avait aimé l’un de mes courts métrages, on a échangé, un lien s’est créé, avec ma productrice on a provoqué une rencontre, et le projet l’a tout de suite excité. On a en commun une passion pour l’histoire de la pop. Je trouve que c’est vraiment un acteur formidable. J’ai un amour pour la composition, je pense que ça se voit dans le film, ce n’est pas vraiment du jeu naturaliste. Je pense qu’il a eu du plaisir à composer un personnage, presque à l’américaine.
Est-ce qu’Alexis Langlois est une reine du drame ?
D’après vous ? (rires) Il y en a deux en moi. La reine du drame théâtrale qui en fait des caisses. Et puis celle qui se love dans son chagrin. Bon, il faut peut-être l’évincer un peu celle-ci (rires). C’est pour ça que j’aime les divas, qu’elles soient chanteuses ou actrices. Il y a chez elles une forme de flamboyance qui nous touche et aussi une fragilité. C’est Madonna qui disait que son public se voyait lui-même en elle. C’est ça, nous personnes queers on se reconnaît en elles, leur force et leur fragilité résonnent en nous.