Commencer sa sexualité homo ou bisexuelle dans les années 2020 est-il plus facile qu’avant? Quels sont les écueils auxquels les jeunes peuvent être confrontés? Y a-t-il une "recette pour bien débuter sa vie sexuelle" ? Nous en avons discuté avec le médecin sexologue Patrick Papazian, qui exerce dans les hôpitaux de la Pitié Salpêtrière et Bichat, à Paris.
Quelle est l’importance des premières relations sexuelles ?
Les premières relations sexuelles, dans les entretiens qu’on peut avoir — je ne parle pas d’un corpus théorique, je parle de la pratique en sexologie — c’est quelque chose qui est important parce que c’est ce qui va donner le ton et permettre à la personne de se projeter dans une sexualité adulte et une sexualité qui sera plus mature et plus expérimentée. Donc les premières relations, c’est la première vision qu’on a de tout ça et comme on dit, on n’a pas deux fois l’occasion de faire une bonne première impression. Donc, une très mauvaise impression lors des premières expériences peut évidemment devenir un problème qu’on va se traîner un peu après. En distinguant bien deux types de premières expériences, c’est vraiment important : les sexualités consenties et les sexualités non consenties. C’est toujours important de rappeler que les sexualités non consenties, ce n’est pas de la sexualité, c’est de l’agression, c’est de la violence. Ce qu’on va appeler l’entrée en sexualité, c’est vraiment dans le cadre des rapports consentis souhaités. C’est vraiment de ça dont on parle.
Avez-vous le sentiment que les jeunes gays et bis qui ont 18 ou 20 ans aujourd’hui sont un peu mieux armés qu’il y a 15 ou 20 ans ?
On va dire qu’il y a des choses qui semblent un peu plus simples. Et il y a aussi du coup les inconvénients de ces avantages, c’est-à-dire qu’il y a des bénéfices qui sont arrivés ces dernières décennies, mais avec aussi des problèmes qui y sont liés. L’accès à de l’information sur la manière dont la sexualité peut se dérouler entre hommes me semble un tout petit peu plus facile qu’au temps d’avant Internet. Mais c’est surtout avant les réseaux sociaux globalement, où c’était quand même très mystérieux et il n’y avait pas de d’échange tellement possible, simple. Que ce soit des échanges anonymes ou des échanges même un peu théoriques sur comment on s’y prend, qu’est-ce qui se passe… puisqu’on était quand même dans des modèles très hétéronormés. En conséquence, les jeunes qui entraient en sexualité avaient tendance à calquer ce modèle hétéronormé, n’ayant aucune autre référence. En se disant en plus qu’ils ne savaient pas très bien ce qu’ils faisaient parce qu’ils n’étaient même pas bien sûrs que ça existait, que c’était bien ou pas bien. Et il y avait tout un cortège de tabous et d’inconnues autour de ça qui faisaient qu’on tâtonnait vraiment. Aujourd’hui, on peut penser qu’avec les réseaux sociaux et les sites, y compris d’ailleurs les sites qui sont faits sur la sexualité pour les hommes qui ont des relations sexuelles avec des hommes (HSH), on a accès à plus d’informations qu’avant.
Donc j’ai l’impression qu’il y a de bonnes nouvelles par rapport à ça et qu’il y a un climat global qui n’invalide pas ces sexualités. Quand vous faites des recherches, vous pouvez trouver des ressources qui vous disent que ce que vous faites n’est pas complètement délirant, n’est pas forcément un péché ou n’est pas quelque chose qui va vous attirer des tas de problèmes. Il y a aussi des choses, des messages positifs qu’on peut trouver.
Ces dernières années, il y a aussi eu une multiplication des contenus pornographiques, notamment avec le phénomène OnlyFans. Est-ce que ça, c’est un problème ?
C’est exactement la partie des inconvénients attachés à ces avantages. L’accès à des contenus pornographiques HSH s’est grandement facilité. Lorsqu’avant il fallait attraper la petite revue en haut de l’étagère et la présenter à la personne du kiosque — ou la voler! — on avait très peu d’infos et très peu de sources de renseignements ou d’excitation.
Aujourd’hui en revanche, l’offre est assez pléthorique, que ce soit une offre de professionnels ou de semi-professionnels. Et du coup, ça laisse accès à tout un tas de contenus, mais qui sont également très normés, sur des codes de pornographie. C’est un peu la mauvaise nouvelle. Avant, il y avait un côté très inconnu pour ce qui était de la sexualité homosexuelle. Mais du coup, qui était moins lié à des représentations pornographiques que la sexualité hétéro, qui avait déjà un train d’avance en termes de représentations pornographiques dans la société.
Aujourd’hui, les deux se sont rattrapés. Nous sommes face à des stéréotypes liés aux rôles sexuels — l’actif dominant, le passif dominé — liés à la performance, liés très concrètement à la durée de l’acte, à ce qu’il faut dire pendant l’acte, à la violence pendant l’acte… Ces schémas-là, les jeunes ont tendance à les appliquer, puisque c’est le seul modèle qu’ils ont.
Il y a aussi l’importance de la représentation des corps.
Là aussi la représentation des corps est assez stéréotypée, souvent sous forme de niche. C’est-à-dire qu’il y a une espèce de segmentation, avec des catégories bien claires en fonction du type de corps, du type de fantasme. On peut compter sur les doigts d’une main, éventuellement des deux mains, les types de représentations du corps. On n’est pas dans une diversité, un mélange de représentations qui pourraient être inspirantes pour les jeunes. On est dans une case et il faut être attiré par quelque chose. Le corps lambda est, évidemment, assez peu représenté, y compris sur les comptes Onlyfans. Ceux qui marchent sont souvent des comptes de personnes qui ont un corps très stéréotypé, soit musclé, soit avec des caractéristiques physiques qui font que c’est attirant pour leurs fans.
Quels sont les problèmes des jeunes que vous voyez en consultation ?
Le problème numéro un, ça reste la rencontre. Ça peut sembler tout à fait paradoxal à l’heure des applis, des réseaux sociaux, où tout semble hyper simple. Mais le fait d’arriver à se rencontrer, à faire une vraie rencontre, c’est quelque chose qui est systématiquement abordé, dans les grandes villes comme Paris, mais aussi dans les campagnes, pour d’autres raisons. C’est la difficulté d’arriver à se rencontrer entre jeunes. Et quand je dis se rencontrer, ce n’est pas simplement se rencontrer pour un acte sexuel, consommé rapidement et sans lendemain. Ça, c’est faisable. Mais c’est une rencontre comme, peut-être, les hétéros arrivent à faire dans la vraie vie. C’est-à-dire, pour schématiser, une rencontre qui peut être graduelle, qui va commencer par quelque chose de non sexuel et qui va aller petit à petit vers du sexuel. Je reçois beaucoup de jeunes qui s’en plaignent en disant « on a l’impression d’avoir sauté une case, d’être passé directement du fantasme dans la tête en prenant conscience de notre sexualité à un passage à l’acte complet. Et de ne pas avoir eu toute cette phase de flirt, cette phase où on découvre d’abord les premiers baisers, etc.
Le processus c’est « je vais sur une appli, je crée un profil, je me dis que ça va être pour rencontrer des gens comme moi, pour discuter avec eux, etc. Et très vite, je me retrouve avec ma première relation sexuelle. Alors que finalement, ce n’est pas forcément le moment. À la fois, j’étais très excité, donc je l’ai fait, et voilà. Mais j’aurais peut-être préféré un truc un petit peu plus progressif. »
Et d’ailleurs, ce que recherchent parfois après les hommes qui ont des relations sexuelles avec des hommes (HSH), cette idée de dire au fond, « on va essayer de rechercher cette étape de câlins, de flirt, de sexualité non pénétrative, parce qu’on a basculé assez vite dans une sexualité totale, alors qu’on n’avait pas forcément envie de ça ».
On entend de plus en plus souvent des récits de jeunes qui commencent leur sexualité avec le chemsex. Qu’en dire ?
Par rapport à ce qu’on sait de la sexualité masculine, à travers différentes études, on a l’impression que le chemsex permet de court-circuiter un certain nombre de difficultés qui restent présentes dans la tête. Alors ça peut être parfois de l’homophobie intériorisée, mais je crois que sans aller jusque-là, ça peut être simplement de l’appréhension du passage à l’acte. On ne sait pas très bien de ce qu’on doit faire, ce qu’on doit ressentir, ce qu’on doit éprouver, faute de modèles. Il y a des modèles liés à la pornographie, qui peuvent sembler un peu compliquées lorsqu’on commence sa sexualité. Tout de suite, c’est le plongeon dans le grand bain, et du coup, la prise de drogue va permettre de faire des choses qui sont un peu plus difficiles, et de se détendre. Je dirais que c’est presque un peu la même chose chez les hétéros: les hommes demandent beaucoup de Viagra, Cialis et cie, pour leur première fois. C’est vraiment une tendance que l’on voit depuis quelques années, cette appréhension de la première fois qui semble ingérable, et ils veulent une béquille chimique. Et j’ai l’impression que la béquille chimique, pour les hommes gays et bis, ça va être des drogues ou des produits, qui permettent un peu de court-circuiter finalement toute cette anxiété liée à l’entrée en sexualité.
Pour finir sur une note peut-être plus positive, qu’est-ce que ça représente une sexualité épanouie pour une personne jeune ?
Je n’aime pas trop l’expression « sexualité épanouie ». C’est ce que je dis souvent aux patients qui emploient ce terme, c’est qu’avec « épanouie », il y a presque une notion de performance au fond, de performance du bonheur. Une sexualité épanouie, moi je ne sais pas ce que c’est en tant que sexologue. Est-ce que vraiment la sexualité peut vous épanouir, ou est-ce que votre sexualité peut être épanouie ? On peut peut-être trouver d’autres termes, parce que vouloir une « sexualité épanouie », c’est peut-être mettre la barre très haut. Il y aura sans doute des moments dans votre vie où vous ressentirez ça, mais vous savez, la plupart du temps, une sexualité, ça peut être agréable, ça peut être heureux, ça peut être sans problème.
Tout ça pour dire que, oui, bien sûr qu’on peut avoir des débuts de sexualité qui sont très agréables. J’entends ce type d’histoire chez des personnes qui viennent me voir pour tout à fait autre chose, quand on refait un peu leur anamnèse sexuelle, on a des entrées en sexualité qui sont tout à fait satisfaisantes. Je dirais que ça va dépendre d’un certain nombre de paramètres. Ça va dépendre, évidemment, du contexte familial, dans lequel la personne a vécu. C’est clair qu’un contexte bienveillant favorise le fait d’entrer dans une sexualité en ayant moins de casseroles à se traîner, c’est certain. Et des rencontres. Là aussi, si on a eu la chance d’avoir quelqu’un de son âge qui partager cette sexualité, avec qui on a pu cheminer, c’est souvent un plus pour pouvoir entrer en sexualité tranquillement, à deux.
Et puis, il faut aussi prendre garde à ne pas se laisser trop envahir par les représentations, que ce soit des représentations liées à la peur — notamment des IST, ou liées à la performance. Ce qui est en jeu c’est aussi la capacité à relativiser l’information qu’on reçoit. Cela devrait être la priorité pour l’éducation des jeunes en général.
Donc, il y a des beaux exemples et des belles histoires. En matière d’éducation sexuelle, le message que j’aimerais faire passer aux jeunes quelle que soit leur orientation sexuelle, c’est qu’il n’y a pas de modèle imposé, ni une seule façon de rentrer en sexualité. Ce qui fait que vous allez commencer votre sexualité de façon agréable, c’est d’abord toujours votre consentement : il faut être sûr que vous en avez envie et que vous avez envie de la personne en face. Et surtout vous dire que les pratiques sont variées et diverses : il n’y a pas d’obligation. S’embrasser, ou même se caresser, c’est déjà de la sexualité. Ce n’est pas parce qu’il y a eu pénétration absolument que ça y est, vous avez fait votre premier acte sexuel.
Photo: Xavier Héraud.
Cet article a été publié dans Strobo n°35