Articles / dossiers

« À bas les woubis » : une vague d’homophobie déferle en Côte d’Ivoire

Xavier Héraud

La communauté LGBT de Côte d’Ivoire affronte depuis le début de l’été une vague de haine, provoquée par plusieurs comptes sociaux d’influenceurs et relayés dans la population.

Il y a quelques semaines, Kop, militant ivoirien réfugié en France, nous a contactés pour nous parler de ce qui se passe actuellement en Côte d’Ivoire pour les personnes LGBT. Depuis le début de l’été, plusieurs influenceurs utilisent leurs comptes sur les réseaux sociaux, en particulier TikTok pour attiser les flammes d’un sentiment homophobe dans le pays. Certaines vidéos ont été vues plusieurs centaines de milliers de fois, avant d’être supprimées, et ont des conséquences bien réelles. 

Kop, que nous rencontrons dans Paris, pour en discuter, a toujours de nombreux contacts là-bas. Militant dans une association de lutte contre le VIH en Côte d’Ivoire, le jeune trentenaire a dû demander l’asile en France après avoir été harcelé et même pris en otage en raison de son orientation sexuelle. 

Il nous met en relation avec Brice Andy, directeur de l’ONG Gromo (Gromo est le terme utilisé par la communauté LGBT pour se désigner), basée à Abidjan. Ce dernier revient sur les faits : « Depuis quelques semaines la communauté LGBTQI+ de Côte d'Ivoire fait face à une montée de haine et violences homophobes sociales. Un mouvement panafricanisme homophobe nommé : « A bas les woubis [woubi est le terme péjoratif pour désigner un gay ou une personne efféminée]" s'est donné comme mission d'agresser, lyncher à mort toute personne LGBTQI vivant sur le territoire ivoirien. Ce mouvement homophobe a démarré depuis début août suite à un cas de pédocriminalité non avéré entre des personnes de même sexe. »

Outre les messages de plusieurs influenceurs, qui surfent sur cette « affaire », le site de France 24 rapporte également une pétition sur Change.org, qui a été retirée par le site et de nombreux échanges sur des groupes Whatsapp. 

De nombreuses agressions

Les actes ont suivi les paroles. Brice Andy parle d’une trentaine de faits de violences, physiques ou verbales, qui ont été portées à sa connaissance. En attendant que l’orage passe, les militants sont obligés de faire profil bas. Brice Andy : « Notre organisation Gromo et ses responsables ont été la cible de plusieurs lynchages médiatiques et menaces de mort. Une vidéo incluant ma photo circule dans l'optique d'inciter toute personne à me nuire. A partir de fin août, nous avons suspendu nos activités et réunions pour rester à l'abri vu l'ampleur de la crise. »

Jointe par téléphone, Diva, femme trans et militante, confirme avoir eu également connaissance de nombreuses agressions et affirme aussi qu’elle reste chez elle : « On voit que les choses se calment un peu, mais la situation que nous avons vécue a été très, très difficile. Parce que l'organisation pour laquelle je travaille a été pointée du doigt à plusieurs reprises. Des gens ont même donné l'adresse de l'organisation pour que la population aille y faire des dégâts, à tel point que actuellement nous sommes obligés de rester à la maison pour faire du télétravail et puis voir dans quelle mesure déménager, si c'est possible. »

La militante accuse le coup. « C'est vraiment compliqué. On ne sait pas d'où vient cette vague de haine. On n'a rien demandé. Et aujourd'hui, on se retrouve dans une situation où on paie des pots cassés par rapport à des valeurs ou à des mœurs… Comme si notre identité, notre sexualité, dérangeait qui que ce soit…», soupire-t-elle, avant d’ajouter :  « Je ne comprends pas. Au final, on se rend compte qu'on ne sait même pas ce qu’est leur combat exactement. Parce que tout est en train d'être éparpillé, tout est en train d'être mélangé. Mentalement, c'est épuisant. »

Service minimum du côté des autorités

Face à tout ça, les autorités se contentent du service minimum. Mamadou Touré, porte-parole adjoint du gouvernement, s’est contenté de rappeler que « nul n’a le droit de se faire justice soi-même » et que « les lois ivoiriennes protègent tous les citoyens ». Il a en outre répété — sans que l’on voit le rapport —que selon la loi ivoirienne, le mariage était réservé à des personnes de sexe opposé. Dans la société civile, ils sont peu à oser défendre les « woubis » et les « lélés » (terme désignant les femmes lesbiennes). Une figure publique l’a bien fait à sa manière, mais timidement. Lors d’un match de football opposant la Côte d’Ivoire à la Zambie, des supporters ont déployé plusieurs banderoles dénonçant le « woubisme ». Interrogé à ce sujet, l’entraîneur de la Côte d’Ivoire, Emerse Faé a réagi en disant que « de la même manière qu’on doit être contre le racisme, on doit être contre l’homophobie ». 

Une prise de position qui suscite pas vraiment l’enthousiasme de Kop. « Pour moi, il n’a pas pris parti, il a été neutre ». Mais, note-t-il, la cote de popularité de l’entraîneur, qui est né en France et qui a gagné avec la Côte d’Ivoire la dernière Coupe d’Afrique des Nations, a diminué du fait qu’il n’a pas condamné explicitement l’homosexualité. Être neutre, c'est déjà une prise de position pour les homophobes.

Elections en 2025

L’un des objectifs des « influenceurs » lgbtphobes, c’est de pousser le pays à adopter une loi de pénalisation de l’homosexualité. « Il faut une loi contre les woubis et les lélés, comme au Togo, comme au Burkina, comme au Cameroun », exige d’ailleurs l’un des « influenceurs » homophobes les plus en vue. Ce pays d’Afrique de l’Ouest est réputé pour être le plus gay-friendly de la région, en particulier sa capitale Abidjan. Contrairement à beaucoup d’autres pays voisins, la Côte d’Ivoire ne pénalise pas l’homosexualité. Et beaucoup de gays, de lesbiennes ou de personnes trans des pays voisins y trouvent refuge. Mais aucune loi ne protège non plus les personnes LGBT qui vivent là-bas. La perspective de l’élection présidentielle de 2025 fait craindre à la communauté LGBT que l’homophobie devienne un argument électoral et que les différents candidats s’engagent à faire voter une loi de pénalisation. 

« On s’attend à tout », commente Kop. Diva s’inquiète dans tous les cas une dégradation du climat actuel : « J'ai l'impression que peut-être avant les élections, ce qui va se passer va être encore pire que ce qui est arrivé récemment. J'appelle toutes les personnes avec qui je discute, les membres de ma communauté avec qui je travaille, ceux que je suis dans des groupes de discussion, je leur dis à chaque fois et honnêtement je dis, essayez de voir comment trouver des solutions pour ne pas être en Côte d’Ivoire en 2025. »

Mobilisation 

Pour autant, les militants ne comptent pas baisser les bras. Diva : « On va essayer en tant qu'activistes de tout faire pour que les choses se calment, essayer de tout faire pour que notre communauté soit un peu à l'abri.  Mais honnêtement, pour les gays c'est peut-être un peu plus facile, mais pour les personnes trans, c'est très difficile parce que émotionnellement on commence à être dans une psychose. Mais on va essayer de faire du mieux qu'on peut pour que les choses aillent mieux. »

De son côté, Brice Andy a lancé une plateforme « Mouvement Social LGBTQI de Côte d’Ivoire » via WhatsApp, qui compte 435 membres. « Cette plateforme permet de passer des consignes de sécurité communautaire et de répondre aux besoins des victimes identifiées. Nous avons lancé une cagnotte communautaire. L’argent collecté a permis d’offrir des kits alimentaires, kits de soins médicaux ainsi que des frais de relogement à certains membres de la communauté étant urgemment dans le besoin. » Le militant incite aussi a répliquer à la vague de haine avec un message de fierté et le hashtag #jesuiswoubi. 

En France, Kop tente de mobiliser les différentes associations ou organismes qui viennent en aide aux réfugiés, pour qu’elles puissent accompagner le cas échéant les personnes LGBT ivoiriennes. Face à la haine, les militant.es n’ont pas dit leur dernier mot. 

Partager:
PUB
PUB