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Minima Gesté, flamme debout

Xavier Héraud

C’est l’une des figures du drag parisien. Minima Gesté a été choisie pour porter la flamme olympique le 14 juillet prochain, ce qui lui a valu d’être ciblée par l’extrême-droite. Strobo Mag dresse le portrait de cette queen engagée, reine du bingo drag.

Mise à jour: En raison de menaces, Minima Gesté a dû porter la flamme en huis clos au Musée Carnavalet. Les nombreux fans venus l'acclamer pour l'occasion n'ont donc pas pu le faire. Depuis, un homme néo-nazi, auteur de ces menaces a été placé en garde à vue. 

Le 14 juillet prochain, les militaires ne seront pas les seuls à défiler dans Paris. La drag queen Minima Gesté portera la flamme Olympique dans les rues de la capitale, à moins de deux semaines de l’ouverture des Jeux. Il n’en fallait pas plus pour exciter une partie de l’extrême-droite, qui en a fait l’une de ces cibles. C’est l’occasion de se pencher sur le parcours de l’une des drag les plus emblématiques de la scène parisienne. 

Si vous avez assisté à un de ses bingo drags et que le numéro 38 est sorti, vous savez déjà que Minima Gesté est originaire de Grenoble. Arthur, le garçon derrière la queen, est né en 1990. Après des études d’ingénieur dans sa ville d’origine, il monte à Paris, où il découvre le drag grâce à la troupe des drag-queers Paillettes et la saison 6 de RuPaul’s Drag Race. Puis une rencontre avec la drag-queen Tipsy Turvy lui fait sauter le pas. 

Si le jeu de mot qu’évoque son nom se comprend aisément, voici l’explication complète : « Je voulais que Minima rappelle mon prénom, Arthur. Je travaillais avec des enfants qui m’appelaient le Roi Arthur et Arthur et les minimoys.  Majesté pour le jeu de mot qui renvoie au Roi Arthur. » 

En quelques années, elle devient l’une des figures emblématiques du drag à Paris notamment grâce au bingo drag qu’elle anime depuis plusieurs années au bar A la folie, dans le parc de la Villette. Un événement où il vaut mieux arriver bien en avance si on veut avoir une chance de trouver une place pour jouer. Se lasse-t-elle de l’exercice? « Au fur et à mesure des années, les blagues évoluent. Peu, mais elles évoluent quand même, répond-elle. Maintenant, mon nouveau gimmick, c'est de dire « nonobstant », à tout le monde, à toutes les phrases. Et non, je m'en lasse absolument pas, parce que les numéros, c'est une excuse pour mettre l'ambiance. Et en fait, c'est ça. C'est pareil pour mes blind tests (qu’elle anime le vendredi soir dans un bar rive gauche). Et donc ça, je m'en lasse jamais, parce mon cœur de métier c'est de mettre l'ambiance et de faire passer du bon temps aux clients. »

Il faut ensuite évoquer le Sidragtion. Cet événement caritatif créé en 2016, qu’elle co-organise avec Enza Fragola et Emily Tante est devenu en 8 ans un véritable phénomène. Jugez un peu : l’édition d’avril 2024 a réuni pas moins de 350 drags dans 16 villes, qui ont récolté lors de leurs maraudes plus de 50 000 euros. Cette action lui tient particulièrement à cœur. D’une part parce que « la lutte contre le VIH, c’est le combat qui l’inspire. » Et ensuite parce que l’événement en lui-même constitue un beau moment de sororité drag. « C’est une manière de reprendre le contrôle sur un endroit [la rue] qui n’est pas à nous. Un moment de communion phé-no-mé-nal », dit-elle en détachant bien chaque syllabe.   

On peut aussi la retrouver chaque samedi au Brunch and Queen, dans une brasserie du XIXème  et sur les réseaux, où elle anime régulièrement un podcast avec sa consœur Diamanda Callas. Un succès qui lui permet en 2022 de quitter son emploi d’ingénieur en colorimétrie pour  devenir drag à plein temps.

Le changement de statut lui n’est pas indolore : « Même si ça fait deux ans, je suis encore en train de m'y habituer, ne serait-ce que parce que déjà la première année, je découvre ce que c'est que d'être auto-entrepreneur et donc de ne pas avoir des revenus fixes. Et ça, ça fait un petit peu mal. » Et il y a un prix à payer : « Les drags, on travaille la plupart du temps quand les autres ne travaillent pas. Du coup, mes potes, je les vois beaucoup moins. Et ça, je l'ai accepté assez vite parce que j'aime trop ce que je fais, j'aime trop le drag. » L’explosion du drag en France lui permet de travailler en dehors du milieu LGBT. 80% de ses bookings sont dans des lieux LGBT, mais représentent 20% de son chiffre d’affaires. A l’inverse, 20% de ses apparitions sont dans les entreprises (à l'invitation des associations lgbt internes) mais représentent 80% de ses revenus.

Drag Race 

Avant de parler des Jeux Olympiques eux-mêmes, une question sur les « Jeux Olympiques du drag » : comment se fait-il qu’une queen de son talent ne soit pas au casting de Drag Race France ? Ce n’est pas faute pour elle d’avoir candidaté, répond-elle : « J'ai fait les castings des trois saisons. Cette année, c’est la première fois que j'arrive aussi loin dans le casting. J'étais trop contente parce que les premières fois j'ai été éliminée dès le début. » Elle relativise : « En fait, je ne suis pas dedans juste parce que c'est un casting et que sur 600 candidates, il n’y en a que 10 de retenues. C’est le jeu. Et je me suis rappelé que Drag Race c'était avant tout une émission de télé et que dans les storylines qu'ils voulaient développer pour cette saison, moi je pense que je n’avais pas ma place dedans. »

Si elle a des réserves au niveau de la saison 3, qu’elle trouve un peu « téléphonée », et un peu trop scriptée, elle soutient à fond l’émission ( et en particulier sa copine Ruby on the Nail ) : « Je suis très content qu'il y ait une saison 3 et très content que ça soit toujours sur France 2. Parce que c'est sur une télé publique. Donc, ça veut dire que les gens peuvent zapper et tomber dessus. Et ça, c'est une des seules franchises qui fait ça. Si ce n'est la seule. Toutes les autres sont derrière un paywall. Donc, ça, c'est vraiment incroyable.»

La flamme

Venons-en maintenant à la flamme olympique. L’histoire commence octobre dernier, lorsqu’elle est contactée par l’équipe d’Anne Hidalgo. On l’informe que la maire de Paris veut qu’une drag-queen porte la flamme à Paris. « J'ai hésité 0,5 seconde mais quand même un petit peu. En me disant au pire je savais que je devais faire tout le process de candidature. Donc si pendant le process j'avais envie de me rétracter, je pouvais me le faire. Mais je me suis aussi dit qu’il vaut mieux avoir des remords que des regrets. »

Elle suit toute la procédure pour candidater, puis à la fin de l’année, elle apprend que sa candidature est retenue. L’info reste ensuite confidentielle jusqu’à la fin du printemps. « En mai, la ville de Paris a publié un portrait de moi et c'est là que et c'est là que les flammes de l'enfer créées par la flamme olympique sont arrivées », explique-t-elle. Le portrait est repris sur les réseaux sociaux par Dora Moutot, co-autrice de l’ouvrage transphobe Transmania (« en plus elle m’a shadé sur mon maquillage », plaisante-t-elle), puis les choses commencent à se corser quand, sur TF1 le journaliste Adrien Gindre aborde le sujet avec Marion Maréchal, alors en campagne pour les européennes au nom du parti d’Eric Zemmour (qu’elle a trahi ensuite).

« Le journaliste pose la question à Marion Maréchal Le Pen et  lui demande « est-ce que vous êtes fière qu’une drag-queen porte la flamme? » et il lui donne mon nom en plus. Qu'est-ce qu'on attendait? Que Marion Maréchal Le Pen elle dise « Slay mama yes boots shantay you stay ! »? Bien sûr qu’elle allait dire non. En plus, elle était en campagne. Ensuite elle en a fait un tweet en me mentionnant [où elle qualifie Minima de « drag-queen qui s’adonne à des représentations vulgaires et hypersexualisées »], ça a été vraiment l’exponentielle. C'est ça qui a fini d'enclencher le truc et déclencher du coup des différents passages dans des émissions de télé dont C à vous. » Deux mois après, Minima reçoit toujours des insultes quotidiennement. 

Vague de haine

Une polémique qu’elle reconnaît pourtant ne pas avoir pas vu venir : « Les Jeux Olympiques sont quand même très décriés et à raison parce qu'il y a plein de merde autant en termes de cleaning social qu’en termes de tickets de métro qui augmentent ou d'étudiants qui se font tej. Donc j'ai eu très peur au début quand j’ai accepté de ce qu'allait en penser la communauté. Est-ce qu'on allait m'accuser de faire le pinkwashing de la maire de Paris?  Ou dire que c'est une honte et que je renie mes opinions politiques? J'étais tellement focus là-dessus que quand le portrait de la mairie de Paris est sorti et que je me suis rendu compte que c'était les fachos qui étaient contre moi, je n'avais même pas pensé à eux. Je me suis dit mais mais c'est vrai qu'ils existent. Je vis dans une assez bonne bulle où je me protège un petit peu et donc ça a été malheureusement un wake up call, de me dire en fait il y a plein de gens qui sont vraiment contre nous. » 

Même si elle se prend cette vague de haine de plein fouet, elle tient le coup. « Ce qui a été très utile c'est plusieurs choses : une le fait qu'en fait ils soient pas contre moi Minima directement qu'ils sont plus contre le fait qu'une drag-queen porte la flamme olympique. Juste le fait que ça soit plus sur le symbole déjà ça m'a permis moi de m'en détacher un petit peu plus facilement. Le deuxième truc c'est que tous les insultes que j'ai reçu, « brûle en enfer, tu mérites de mourir », « des choses comme ça ça devrait pas exister », en tant que mec pédé, c’est des choses que j'entends depuis que j'ai 13 ans, ça fait chier de les réentendre, mais rien de nouveau sous le soleil. »

L’attitude de son copain et de ses amis lui permettent également de ne pas en faire toute une montagne : « C'était en mode genre est-ce que ça va ? Oui. Ok bon bah passons à autre chose parce que la vraie vie c'est pas ça. »  Et enfin, « trois jours après que le portrait soit sorti, c'était le week-end et j'allais bosser et ça me rappelait pourquoi pourquoi je faisais ce que je faisais. » Et du côté positif, elle y a gagné en visibilité : « à partir de là toutes les soirées où je suis allé les gens m'arrêtaient ils m'ont dit « oh mon dieu tu portes la flamme olympique ». »

« Terrorisée »

On la rencontre pour ce portrait quelques jours avant le premier tour des législatives. La possible arrivée de l’extrême-droite au pouvoir la « terrorise ». « Non pas que la macronie au pouvoir a toujours été de bonne augure pour la commu, même s'il y a quand même eu la PMA — qui n’allait pas assez loin. Il y a vraiment une possibilité que le RN soit au pouvoir ou au moins que que l'Assemblée nationale ait encore plus de députés RN alors qu'on en avait 89. (…) Je n'en reviens pas qu'on soit à dire ne votez pas FN s'il vous plaît, vous vous nous mettez en danger. Même s'ils n’arrivent pas au pouvoir — ce que j'espère en fait, la possibilité qu'ils aient pu arriver au pouvoir va libérer les langues et les actes de beaucoup de personnes qui vont se sentir plus légitimes de faire des actes full LGBTphobes. La communauté LGBT est 100% mise en danger par les actions du FN. Et pas que bien évidemment, que ce soit les personnes migrantes ou les femmes ce sont des dangers pour la France et c'est terrible de devoir de devoir dire ça. Il y a des gens qui oublient ou qui se rappellent pas de qui c'est le FN. »

Face à cela, une drag-queen engagée comme elle ne reste pas les bras croisés. On l’a vue avec plusieurs autres drags en manifestation le 16 juin denier, puis lors d’une réunion publique de la députée écolo Sandrine Rousseau, où elle a effectué une performance. Enfin, elle a officiellement soutenu le candidat Emmanuel Grégoire, du Nouveau Front Populaire à Paris. Si le RN parvient au pouvoir, ce qui est une réelle possibilité au moment où l’on boucle cet article, on sait déjà qu’on pourra compter sur elle pour mener la bataille. Qu’on nous autorise, dans cette période si troublée d’y trouver un peu de réconfort. Car si Stonewall nous a appris quelque chose, c’est bien que les drag-queens peuvent changer le monde.

Photos: Xavier Héraud.

Cet article a été publié dans Strobo n°33

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