A l’occasion des Jeux Olympiques de Paris 2024, Strobo est allé à la rencontre de Ouissem Belgacem. L’ancien footballeur écrivain vient de sortir un second livre Yamma dans lequel il retrace la vie de sa mère. Personnalité disponible, engagée et déterminée, il revient avec nous sur son parcours, ses projets et l’homosexualité dans le sport.
De ton premier livre Adieu ma honte, sorti en 2021 à aujourd’hui, quel bilan tu tires d’avoir fait un coming out public ?
Je pense qu’à titre personnel, c’est extrêmement positif dans le sens où le livre a eu un très bel écho. Je ne m’y attendais pas du tout. Il y a des livres qui sortent tous les jours. Pourquoi celui-là plutôt qu’un autre, jusqu’à aujourd’hui, je ne l’explique pas forcément. À titre personnel, c'est un livre qui a complètement changé ma vie. On peut vraiment dire qu’il y a eu un avant et un après. Et je suis très content de ma vie aujourd’hui dans le sens où ce livre a complètement donné un sens à mon existence. Avant, autant j’étais là à me demander pourquoi ça m’est arrivé à moi, footballeur, musulman. Franchement, il fallait vraiment que je sois en plus gay. C’est la faute à pas de chance. Mais en fait, avec tout ce qui m’arrive aujourd’hui, je me dis qu’il fallait que je traverse ça pour être capable de porter ces messages avec autant de force et de détermination.
Est-ce que tu penses qu’au niveau footballistique, l’objectif porté par ton livre est atteint ?
Sur ça, il n’y a pas d’énormes avancées. Adieu ma honte et les témoignages ont prouvé que le football et l’homosexualité, ce n’est pas forcément ça. Je dis ce n’est pas forcément parce qu’on voit des choses évoluent, que l’on essaye de faire quelque chose, notamment certaines équipes. Mais je suis toujours très déçu des instances dirigeantes sportives. Les maillots floqués arc-en-ciel ont été retirés cette année, alors que c’est la seule initiative qu’il y avait. Il y a quand même eu des polémiques ! Moi, je suis devenu un peu la figure d’opposition de la ligue de football professionnelle, de la fédération française de foot, malgré moi alors que j’aurais aimé être leur allié et faire des choses en commun.
Alors comment fais-tu entendre ta voix contre l’homophobie notamment dans le sport ?
J’interviens de manière ponctuelle dans des clubs qui me contactent directement. Il n’y a rien de coordonné. Après, quel impact-je peux avoir ? Je vais voir une équipe pendant deux heures. Après je ne suis pas magicien. Je peux avoir un impact sur une audience le temps d’une conférence. S’il n’y a rien d’autre qui est fait derrière, il faut que ça ne soit pas simplement une intervention lambda. T’es éduqué, c’est répété. Tu ne déconstruis pas des années d’homophobie, des années de racisme, des années de tout ce que tu veux en l’espace d’une conférence. Donc voilà, si les gens ne s’emparent pas vraiment du sujet, ça ne va pas faire avancer la lutte contre l’homophobie. Et moi, je reste convaincu qu’à travers l’éducation, on pourrait faire beaucoup de choses. Mais voilà, on ne veut pas mettre les moyens en place. Moi, j’ai l’impression d’avoir fait ce que j’avais à faire dans le sens où j’ai quand même écrit un livre sur le sujet, je me suis exposé, j’en ai même fait une série documentaire, j’en ai fait une chanson aussi, Qu’est-ce que je peux faire de plus ? J’ai fait de multiples conférences. Donc de ce point de vue-là, j’aurais aimé avoir plus d’impact. Maintenant, seul face à une industrie comme le football, je ne sais pas si on peut faire grand-chose.
Pourquoi d’après toi, il y a encore une crainte, une sorte de honte d’afficher son homosexualité lorsque l’on est une personne publique ?
Parce que je pense qu’en fait, on est un pays bien plus conservateur qu’on veut se le raconter. Et je pense que le climat politique actuel ne me donnera pas tort. Quand je vois 12 millions de personnes qui votent pour les valeurs que prône le RN, en fait, je comprends. Tu te dis que forcément, ça va impacter négativement ta carrière. Tu te dis que dans les stades de foot où tu vas, il y a des femmes, il y a des gens, c’est peut-être ton coach, ce sont peut-être tes coéquipiers. Ils sont là avec nous. Ça peut être tes amis ... Et tous ces gens-là, du coup, ils ont des biais inconscients vis-à-vis des personnes racisées comme moi, vis-à-vis des homosexuels comme je suis. Et donc, en fait, ça peut être vu comme leur donner une arme pour te porter atteinte. Donc dans ce cas-là, écoute, tu te tais, tu fais ta carrière de ton côté.
Et ensuite, tu n’es pas toi-même, tu n’as pas la possibilité d’inspirer plein de gens autour de toi. Mais c’est cette homophobie systémique qui est à remettre en cause.
Et justement, lorsque tu as décidé d’annoncer qui tu étais vraiment au travers de ton bouquin et de la série qui a suivi, qu’est-ce que ça a donné en fin de compte ?
Ce n’était pas tant un soulagement pour moi dans le sens où quand je sors mon livre, j’ai 33 ans, je l’avais dit à ma mère à 28 ans, tout allait bien. Tout le monde autour de moi le savait, etc. C’est pour ça d’ailleurs, je pense que j’ai été capable de porter ce premier livre avec autant de force, parce que c’était vraiment une démarche altruiste. C’est que je savais que là, quel que soit le sport, dans le sport, il y a des jeunes qui vivent l’enfer que j’ai vécu et ça me semblait insoutenable. Donc, c’était vraiment pour eux que je voulais la parole. Ce n’était pas tant pour moi. Je pense qu’en fait, j’ai toujours senti que j’avais vécu un truc de très injuste dans le monde du foot. Je ne savais pas quoi exactement, mais quand j’ai arrêté ma carrière, je me suis dit « putain, mais quand même, ce n’est pas normal tout ce que j’ai vécu. » C'est-à-dire d'avoir galéré psychologiquement autant que toi. Et donc, je savais qu'un jour, j'allais prendre la parole, m'exprimer sur le sujet. Je ne savais pas quand, comment, etc. Et quand j’ai monté ma société et que je me suis remis à bosser avec des footeux, j’ai vu qu’en fait, il y avait les mêmes discours que 10 ans, 15 ans auparavant quand je jouais. C’est là où je me suis dit : « mais en fait, il faut que ça change, ce n’est pas possible. Il y a combien de petits Ouissem qui sont encore en train de vivre ce que t’as vécu ? »
Tu viens de sortir un second livre intitulé Yamma qui rend hommage à la vie de ta mère. C’est un témoignage d’amour ce livre ?
En fait, pour moi, ma mère, elle fait partie de ces mamans de l’ombre à qui on ne redonne pas cette lumière. Pour moi, elle fait partie des gens qu’on insulte régulièrement à travers la classe médiatico-politique. On l’a vu il y a un an avec les émeutes à la suite de la mort de Nahel où le Premier ministre nous disait qu’en fait, ce sont des parents qui ne sont pas capables d’éduquer leurs enfants, qui ne servent à rien. Et en fait, je voulais un peu mettre sous les projecteurs ce type de parcours de vie que derrière ces mamans qu’on pense soumises, qui ne servent à rien, derrière ma mère a eu une vie hors du commun. Elle a vécu une histoire d’amour incroyable. Elle a traversé un océan de violence par amour pour ses enfants. Et regarde-moi, les cinq enfants que nous sommes, on travaille, on est insérés dans la société, tout va bien, on apporte notre contribution à la société française comme tout autre concitoyen. Et du coup, je ne voulais pas qu’elle quitte cette terre en pensant que sa vie n’allait pas compter, qu’elle n’était pas importante. Donc je l’ai raconté à la première personne parce que je voulais vraiment lui donner une voie, pas lui prêter la mienne.
Moi, je voulais être qu’un véhicule dans ce projet et que chaque personne qui lise le bouquin puisse s’imaginer qu’en fait, c’est cette dame Faouzia, 73 ans, qui te raconte sa vie. Donc, ça ne me dérange pas du tout de la mettre, elle, sur le piédestal qu’elle mérite. Et surtout à l’avant-première de ma série documentaire, elle m’a dit dans l’oreille, quand il y a eu une standing ovation « tu sais, j’ai tout loupé dans ma vie sauf mes enfants. »
Quel sentiment as-tu face à ce qui est en train de se passer en France ?
Je suis vachement déçu à tellement de niveaux. J’ai l’impression qu’on a poussé des idées, on a monté les uns contre les autres. Pour moi, on est à l’antipode du vivre ensemble à la française dans lequel je pensais vivre. Et c’est sûr que quand tu y réfléchis, moi je prends mon cas, quand tu es un mec de cité comme moi qui vient d’un milieu populaire, quand tu es gay, quand tu as une tête d’arabe que tu ne peux pas cacher, tu te dis que ça va être compliqué en fait pour moi. Mais dans la vie, il faut savoir faire preuve de justice, de réfléchir à ce qui est vraiment bon pour la société.
Moi, je pense à tous les autres Ouissem qui sont en France, toutes les personnes comme mes sœurs, tous mes amis en plus d’enfance qui sont encore dans mon quartier, etc. La vie, ça va être très compliqué pour eux. En France, tous les débats, les burkinis, abaya, ce qu’on dit sur les gens de banlieue et tout, vraiment, c’est incroyable la charge mentale supplémentaire que ça fait peser sur nos cerveaux tous les jours. Et donc, c’est sûr que là, se dire que le RN se renforce et se rapproche toujours plus des portes du pouvoir, quand je vois à quel point ces dernières années, les gens se lâchent. Avant c’était dans le virtuel, mais maintenant, c’est dans la vie de tous les jours. Tu vois des femmes voilées qui se font arracher le voile dans la rue. Et ce qui est dingue, c’est qu’en plus, on leur dit qu’elles sont soumises. Mais moi, une personne soumise, une personne qui est sous emprise, je ne vais pas être violent avec cette personne, en fait.
Comment expliques-tu ce changement ?
Avec 12 millions de votes du pour le RN, on ne peut plus dire que c’est un vote du ras-le-bol, que c’est un vote colère, etc. Non, je pense que là, les idées racistes, xénophobes, homophobes, islamophobes et antisémites sont vraiment ancrées dans la société. Et ça va prendre du temps pour déconstruire tout ça. Et ce qui est dingue, là où j’en veux vraiment à la classe médiatico-politique, c’est que tu vois une ville comme Paris, l’insécurité est bien plus grande à Paris que dans les milieux ruraux, en termes de chiffres d’agression, etc. Et pourtant, une ville comme Paris, qui est extrêmement cosmopolite, n’est pas sensible aux idées du RN. Aucun député RN n’est passé ici. Donc, c’est dans les milieux ruraux où on côtoie très peu d’immigrés ou de gens issus de l’immigration, très peu de musulmans. Donc en fait, ils fantasment une France qui n’existe pas. Et même, j’ai envie de dire que pour eux, ils ont développé un tel ressentiment, une telle haine des musulmans et des arabes, qu’ils sont prêts à voter pour un parti qui va aller à l’encontre de l’amélioration de leurs conditions de vie. Donc la haine de l’arabe est plus forte que tout ça. Et ça, c’est vraiment triste. J’ai toujours été tellement fier, moi, de dire que je suis Français, tellement fier du pays du siècle des Lumières, de tous les philosophes qu’on a eus, de toute la littérature, de tout le progrès social. Donc je vais continuer d’aider mon pays parce que je l’aime très fort. Je vais continuer de tenter de le pousser dans la bonne direction car en tant qu’écrivain, artiste, mes prises de paroles sont forcément politiques.
Tu as donné un concert caritatif le 4 juin au Cercle de l’Union Interalliée avec Camélia Jordana en faveur de PARTÂGES pour l’association les Audacieux Audacieuses. Quels sont tes engagements aujourd’hui auprès de du monde associatif ?
Je suis parrain du Refuge que je soutiens depuis le début. C’est une association qui me touche, à qui je n’ai jamais fait appel. Mais je trouve tellement injuste que des jeunes ados soient victimes des modes de pensée de leurs parents. Et quand t’es ado, t’as pas l’indépendance financière nécessaire pour t’émanciper individuellement. C’est très compliqué pour eux de faire face à un coming out qui n’est pas compris par tes parents et qui te mettent à la porte. C’est très important pour moi de les soutenir. Ensuite, quand on est venu me parler des Audacieux Audacieuses, j’ai trouvé le projet juste génial et j‘ai adhéré au concept directement. En plus travailler avec Camélia, c’est un pur plaisir. Je trouve que c’est tellement important de se mobiliser pour les seniors, pour ceux qui se sont battus, pour qu’on puisse jouir de droits plus larges aujourd’hui. Ce concert a été un moment incroyable d’authenticité, de douceur. Et voilà, je pense que l’événement a été une réussite. Mais après, j’ai beaucoup d’autres sollicitations, d’autres assos, d’autres trucs. Et là, c’est vrai que je ne réponds pas, parce que c’est soit je le fais bien, soit je ne le fais pas. Moi, ça me fait plaisir d’associer mon image à des causes qui sont belles et justes. Donc voilà. Après, j’aime bien faire les choses correctement, etc. Donc je ne peux pas m’éparpiller à soutenir 15 000 assos, à faire 15 000 trucs.
En revanche, tu es toujours très présent auprès des jeunes ?
En effet, il y a un travail colossal à faire. Les échanges sont parfois très vifs et il y a toujours la religion qui revient. Il y en a plein qui pensent qu’être un bon religieux, c’est forcément être un homophobe. Et donc, c’est vrai que nous, on vit en France, on a un pays laïque, on a dissocié l’état de la religion. Mais dans la mesure où il y a tellement de gens qui croient en Dieu, en fait, on ne peut pas forcément faire l’économie de ce sujet quand on vient intervenir. Parce que c’est ce qui bloque les jeunes. Et moi, du coup, avec mon livre et ma série documentaire, les textes, Sodome et Gomorre, je connais ça sur le bout des doigts aujourd’hui. Donc, je suis capable de leur dire « mais attendez, là, vous me proposez cette interprétation des textes, mais il y a une autre grille de lecture qui est disponible et qui ne vous rend pas homophobe. » Et ça, les jeunes, je vois que ça les bouscule.
Quels sont tes projets à venir ?
Je pars pour l’édition 2024 du Festival des Fiertés de Montréal du 1er au 11 août, un des plus grands événements francophones au monde. En fait, c’est important pour le Canada qu’il y ait un.e francophone et un.e anglophone pour co-président les festivités. Cette année, je représente le côté francophone et l’anglophone, c’est une des gagnantes de Drag Race US. Il va y avoir des conférences d’organisées, des prises de paroles, je vais aller voir des assos aussi sur place, une rencontre est prévue avec l’ambassade de France à Montréal. Et il y a aussi le fait de me produire sur scène là-bas où je vais présenter mes premiers titres.
Mais oui, depuis le rendez-vous avec les Audaciueux Audacieuses, nous découvrons Ouissem chanteur.
Raconte-nous cette nouvelle aventure artistique ?
En fait, j’aime la musique depuis aussi longtemps que j’aime le football. Quand on a fait ma série documentaire, je trouvais sympa l’idée d’avoir une bande originale. Et du coup, j’ai co-créé un titre avec Camélia déjà à l’époque, Léa Castel et deux autres beatmakers. C’est devenu la bande originale qui s’appelle Je suis en paix. On l’a fait pour la série documentaire. J’ai signé chez un label qui s’appelle Play Two, qui est le plus grand label indépendant de France. Ils ont Gims, Slimane, Amel Bent, Vita, etc. Et donc, du coup, on en a fait un clip aussi. Et le clip retrace un peu tout le parcours de la série documentaire. Et donc, ça m’a fait une première expérience. Parce que le clip, en plus, c’est moi qui l’ai réalisé. Et donc, je me suis dit que c’est cool, j’aime bien. Donc dans mes formes d’engagement, je me suis dit pourquoi pas m’engager aussi par la musique. J’ai l’impression qu’en chanson, je vais raconter des choses que je ne raconte pas forcément dans des livres, dans des séries ou dans des projets audiovisuels. Donc, là, je travaille sur mon premier album aux côtés de Camélia Jordana. On avance sur les titres avec des textes qui vont être très engagés.
Adieu ma honte, de Ouissem Belgacem avec Eléonore Gurrey, Ed. Fayard,252 pages, 18€
Yamma, de Ouissem Belgacem, Ed. Flammarion, 192 pages, 20€
Porte-voix
Les engagements de Ouissem Belgacem sont à l’image de l’homme.
L’association les Audacieux et les Audacieuses œuvre pour le bien vieillir des seniors LGBT+ et des seniors vivant avec le VIH qui souffrent de solitude et d’invisibilité en finançant des actions de maintien du lien social, de lutte contre la perte d’autonomie, de formation des professionnels du secteur de la gérontologie et le projet des Maisons de la Diversité (habitat inclusif et participatif destiné aux personnes âgées isolées sans soutien familial).
La Fondation Le Refuge héberge et accompagne les jeunes LGBT+, âgés de 14 à 25 ans, rejetés par leurs parents, chassés du domicile familial, parce qu’ils sont homosexuels ou trans et/ou en questionnement identitaire.