Ce printemps, l’association Les ami.es du Patchwork des noms s’est lancé dans un projet ambitieux : restaurer la vingtaine de patchworks dont elle dispose. Un projet, qui concrètement à ce qu’on pourrait penser, est résolument tourné vers l’avenir. Reportage.
C’est bien connu, la mémoire, ça s’entretient. Parfois au sens littéral du terme. Les ami.es du Patchwork des noms se sont lancés ce printemps dans un projet ambitieux: restaurer les patchworks en leur possession. Petit rappel si vous ne savez pas de quoi on parle : un patchwork (ou une courtepointe en français) est en général un carré d’un format de 3,60 m sur 3,60 m, composé de 8 panneaux individuels de 1,80 m sur 0,90 m. Chaque panneau rend hommage à une personne morte du sida. Les patchworks sont déployés lors de cérémonies commémoratives, où l’on lit également les noms de personnes disparues.
Le besoin de restauration est évident, les patchworks, en majorité confectionnés à la fin des années 80 et au début des années 90, ont vieilli. Certaines coutures ont sauté, il manque des œillets pour les accrocher, des couleurs ont disparu et les déploiements à répétition les ont salis : boue, cire de bougie, etc. L’idée de leur redonner une seconde jeunesse a commencé à germer il y a quelques mois, mais encore fallait-il trouver du temps pour le faire. « L’idée a semblé au départ complètement folle parce qu'on avait tellement de choses à faire qu'on s'est dit qu'on n'arriverait jamais à trouver du temps pour faire ça, raconte Pascal Lièvre (photo ci-dessous), l’un des membres de l’association. Dans ma tête, je m'étais dit qu’un atelier de restauration pourrait vraiment être un moment où on pourrait être ensemble. Au départ, je n'ai même pas pensé au fait qu'il y ait des personnes qui viendraient en plus. Et ça serait des moments de convivialité entre nous, tout comme ça se faisait à l'époque, quand les patchworks étaient créés et qu'il y avait des ateliers de fabrication, pas de restauration, et que c'était des moments d'échange de paroles très forts. » Ce projet est devenu réalité grâce à l’aide du Palais de Tokyo qui leur a mis à disposition son espace Hamo. Le lieu n’était pas inconnu de l’association, puisque le musée avait déjà accueilli des patchworks au sein de l’exposition Exposé.es en 2023.
Un projet né en 1985 et importé en France en 1989
Un peu d’histoire : le projet du Patchwork des noms est une idée du militant américain Cleve Jones, ancien assistant d’Harvey Milk. En 1985, lors d’une marche en hommage à ce dernier et au maire de San Francisco George Moscone, tous deux assassinés en 1978, il a eu l’idée de demander aux gens d’écrire le nom de proches disparus en raison du sida sur des morceaux de carton, puis il a fait scotcher ces pancartes sur un bâtiment officiel. En regardant ce patchwork de noms sur le mur, il pense à une courtepointe.
Le premier patchwork est déployé en 1987 lors de la marche nationale pour les droits des gays et lesbiennes au National Mall. Depuis, le Aids Memorial Quilt n’a cessé de grandir. Il est aujourd’hui stocké à San Francisco. Il est composé de plus de 50 000 panneaux mémoriels et pèse plus de 50 tonnes. En France, le projet arrive en 1989. L'association, d'abord dynamique, décline peu à peu après l'arrivée des trithérapies en 1996, jusqu'à sa reprise 15 ans plus tard par l'actuelle équipe.
Les ami.es du Patchwork des noms compte aujourd’hui vingt-quatre patchworks grands-formats, auxquels il faut ajouter un certain nombre de panneaux individuels, pas encore cousus ensemble, mais qui pourraient l’être à l’avenir, indique Pascal Lièvre. Certains ont été réalisés par des associations, d’autres par des particuliers. Parfois les personnes sont identifiées avec leur nom de famille, mais la plupart du temps, il y a souvent juste un prénom et deux dates, l’une pour l’année naissance, l’autre pour l’année de la mort.
Un patchwork pour les personnes trans
Pascal nous donne rendez-vous un mercredi soir au Hamo, au rez-de-chaussée du Palais de Tokyo, pour découvrir le projet de restauration. Dans une sorte de bureau, équipé d’une grande table, une poignée de personnes s’activent autour d’un patchwork en cours de création. Certaines font tourner la machine à coudre, d’autres dessinent à même le tissu. On aurait tort en effet de croire que le projet est entièrement tourné vers le passé. Ce patchwork en cours de création est celui de l’association trans PASTT. « Il manquait de patchwork pour les personnes trans », justifie Pascal Lièvre. On échange avec Inès, directrice du PASTT (photo ci-dessous, à gauche), qui vient assister à la confection du patchwork et mettre la main à la pâte. Elle se souvient du mail qu’elle a reçu il y a quelques mois : « Ils nous proposaient de donner une visibilité aux femmes trans mortes du sida. Pour moi, c’était un oui direct, en particulier dans un contexte où les droits des personnes trans sont remis en cause. Cela permet de visibiliser les personnes trans et de rendre hommage à celles qui sont parties du VIH. » Ce projet, ajoute-t-elle, « raconte de la vie, de l’espoir, beaucoup d’amour ». Motivées par Lu Guimarães, énergique personne non-binaire originaire du Brésil, plus d’une centaine de personnes sont venues participer au patchwork, pour écrire un nom, pour ajouter un coup de peinture ou pour participer à la couture.
Echange intergénérationnel
Mais il n’y a pas que les militant.es et membres du PASTT et des Ami.es du Patchwork autour de la table. Ce qui ravit Pascal, c’est la présence à ses ateliers de plusieurs jeunes queers, tous dans la vingtaine. Luciel (photo de une, tout à droite), 27 ans, artiste pluridisciplinaire, est un de ceux-là. « Le patchwork est une œuvre qui me touche profondément depuis longtemps », nous dit-il en cousant une bordure du patchwork du PASTT. Il avait entendu parler du projet en France, mais précise-t-il, « je ne me sentais pas compétent pour y participer ». Puis il s’est rendu au Candlelight day, un rassemblement en souvenir des personnes mortes du sida, organisé par Les ami.es du Patchwork des noms. Ça l'a incité à venir aux ateliers. Et il a bien fait : « en venant ici je vois finalement que j’ai de quoi apporter au projet ». « La crise du VIH m’a toujours touché, même si je ne l’ai pas connue », explique-t-il, avant d’ajouter : « j’avais envie d’avoir plus d’échange pédé intergénérationnel. Ce n’est pas dans les espaces de fête qu’on a ça. » Jeunes et moins jeunes ont d’ailleurs pu discuter de leur façon de vivre la communauté LGBT la semaine précédente lors des 70 ans de Philippe, l’un des militants, ancien d’Act Up-Paris. « Ça a été très précieux d’échanger là-dessus », confirme Luciel.
A côté, dans la salle principale du Hamo, Pascal examine un patchwork déployé au sol, avec Emma. Ils avisent de nombreuses taches sombres sur les bords. « Dans les années 90, les patchworks étaient souvent déployés avec des bougies autour », explique-t-il. Ils décident d’utiliser du savon de fiel de bœuf. « On nous a dit d’éviter les produits chimiques », précise Pascal. Après avoir repassé le tissu, Emma (photo ci-dessous) s’y colle. A 25 ans, elle est bénévole chez Solidarité Sida depuis 2016. Elle qui fait des études de mode trouve ça « cool de faire perdurer la mémoire ». « C’est la deuxième fois, la première je suis ressortie pleine d’émotion. » Elle a poussé la porte du Palais de Tokyo après avoir vu l’appel à bénévoles : « Je me suis dit que je pouvais faire quelque chose d’utile ».
Ces ateliers sont aussi l’occasion pour les militants de redécouvrir parfois des patchworks, qu’ils voient pourtant souvent. « A chaque fois qu’on les regarde, on arrive à reconstituer l’histoire de la personne », glisse Mathieu Lérault, président de l’association. « On découvre des choses à chaque fois », abonde Pascal. Un peu plus loin, Bruno fait un inventaire des petits patchworks. Originaire de l’île Maurice, ce militant au Comité des familles essaie d’importer le Patchwork là-bas. « Il y a 150 morts par an, en majorité des usagers de drogue. », nous apprend-il. Avec le Patchwork, il veut sensibiliser ou comme il dit « faire de la prévention par les proches ».
Les ami.es ont également invité certaines personnes qui avaient confectionné des patchworks à venir voir leur travail et à parler aux militants de la personne à qui ils rendaient hommage. Joël Hascouet, qui avait conçu un panneau, en a donné un nouveau, qu’il a enfin terminé. Des moments à chaque fois chargés d’émotion. De son côté, la photographe franco-américaine Jane Evelyne Atwood doit venir aux prochaines sessions pour superviser la restauration du panneau consacré à Jean-Louis, le premier malade du sida à se faire photographier. Certains des tirages originaux, qui figurent sur le panneau sont en effet détériorés ou manquants.
Un travail loin d’être terminé
Concrétisation de tout ce travail: le Patchwork du PASTT a été déployé le 24 juin à la mairie du Xème et les autres l’ont été, comme chaque année au festival Solidays. En attendant, le travail de restauration est loin d’être terminé. Pour l’instant, environ un tiers des patchworks ont été restaurés. Le Palais de Tokyo fermant ses portes cet été à l’occasion des jeux, les militants reprendront leur travaux à partir du mois d’octobre. Au moment de cette trève estivale, Pascal Lièvre tire un bilan ultra positif de la première salve d’ateliers : « il y a encore beaucoup de travail, mais une grande partie a été restaurée. Il y a des choses qu'on ne restaure pas parce qu'on ne sait pas comment faire. Donc, on va apprendre aussi avec les futures personnes qui viendront et qui auront des savoirs différents. » Il ajoute, avec enthousiasme : « Pour moi, pour toute l'association, c'est vraiment un moment hyper fort. Tout le monde veut continuer. C'est à la fois un moment de cohésion de notre association et de l'élargissement. Luciel a demandé à faire partie de l'association.Ça peut être un moyen aussi de recruter certaines personnes sur des actions. Et puis de l'autre côté, on a fait des ateliers chez Solidarité Sida. Et là, ça nous a permis aussi de créer de nouveaux liens avec eux. »
Le plu fou dans tout ça, est que l’association fonctionne avec un budget famélique. La subvention que lui octroie la mairie de Paris vient de passer de 1000 à 2000 €. A part quelques centaines d’euros venant de laboratoires pharmaceutiques… c’est à peu près tout. Pascal Lièvre nous incite donc à relayer la page Helloasso de l’association, qui permet de faire des dons. Pour entretenir la mémoire, on n’a pas forcément besoin d’argent, comme le prouve le travail des Amie.s du Patchwork des noms, mais ça ne peut pas faire de mal non plus.
Photos: Xavier Héraud.
Cet article a été publié dans Strobo n°33