Les émeutes de Stonewall symbolisent désormais la révolte des personnes LGBT contre les violences policières. Mais d’autres événements un peu partout ont servi de déclencheurs pour les communautés LGBT locales. Un exemple à Montréal avec ce qui s’est passé au bar clandestin le Sex Garage en 1990.
En cette année 1990, Montréal et le Québec ne sont pas encore en pointe sur les droits LGBT. Pour les gays et les lesbiennes, le climat est particulièrement lourd. Comme partout dans les pays occidentaux, l’épidémie de VIH/sida y fait des ravages. Mais ce n’est pas tout. Depuis l’année précédente, la communauté est touchée par une série de meurtres d’hommes gays (qui se poursuivra jusqu’en 1993). Et la police se montre régulièrement brutale avec les gays et les lesbiennes. La descente au Truxx, en 1977, où la police avait arrêté deux cent personnes est encore dans les mémoires. Face à l’indignation générale, le Québec avait fait passer quelques mois plus tard une loi qui interdit la discrimination basée sur l’orientation sexuelle. Mais la loi n’a pas empêché la police de continuer sa répression. Jusqu’à ce qu’elle aille finalement trop loin.
Les policiers enlèvent leurs badges
Dans la nuit du 15 au 16 juillet 1990, plusieurs centaines de personnes font la fête dans une soirée clandestine intitulée Sex Garage, organisée par un certain Nicholas Jenkins. Ces soirées attirent une foule très mixte: gays, lesbiennes, drag-queens, folles, butches… Le maître des lieux, dit-on, sélectionne lui-même la clientèle et prend soin d’organiser ses événements dans des endroits discrets, où il y a peu de riverains*. Cela ne suffit pas à tenir éloignés les policiers, qui, alertés par l’afflux de personnes circulant dans ce quartier tranquille, débarquent en pleine nuit. Une fois sur place, les forces de l'ordre font sortir les personnes présentes. Après quelques minutes, ils enlèvent leurs badges d’identification et s’en prennent violemment aux personnes présentes, à coups de matraques ou même en les pourchassant en voiture. Les coups et les insultes pleuvent.
La photographe Linda Dawn Hammond se trouve sur place. Elle est la seule à avoir capturé des images de l’événement. Dans une interview donnée à Fugues en 2020, elle raconte : « Oui, j’ai immédiatement su combien ces images seraient importantes et la preuve de ce qui se passait, et ce, même avant que les policiers n’enlèvent leurs insignes devant nous, ce qui ne laissait aucun doute quant à ce qu'ils allaient nous infliger et leur désir de demeurer anonymes. Avant de sortir de l’entrepôt, nous savions tous qu’un homme, Bruce Buck, avait été pris par des policiers entre deux autos, là où ils pensaient qu’il n’y aurait pas de témoins, et ils l’avaient fortement battu.» La photographe elle-même est ciblée et frappée par les policiers. Elle parvient à confier ses pellicules à un ami et son appareil photo à un autre avant de s’enfuir.
Le lendemain a lieu une manifestation pacifique devant le poste de police 25. Environ 200 personnes sont réunies pour un sit-in et love-in. En réponse, la police réprime violemment les manifestant.es, en portant des gants en caoutchouc. Plusieurs dizaines de personnes sont arrêtées et encore plus sont blessées.
Cette double répression marque un tournant dans l’histoire LGBT du Québec, au point que comme l’écrit le journal Fugues, l’événement est « maintenant perçu par bien des militants montréalais comme le Stonewall de Montréal ». Le Sex Garage, poursuit le journal, « a modifié le paysage politique de la ville, forçant les autorités municipales et le service de police de la CUM à permettre des manifestations sans qu’il soit nécessaire d’obtenir un permis ». Enfin, selon Fugues, « Sex Garage a également politisé une génération de gais montréalais ». Deux semaines plus tard, 2 000 manifestant.es défilent dans les rues, du Quartier général de la police, alors situé dans le Vieux-Montréal, jusqu’au parc Lafontaine.
Les relations entre la police et la communauté LGBT+ mettra du temps à s’apaiser. Près de 30 ans plus tard, en 2017, le maire de Montréal, Denis Coderre, et le directeur du Service de police de la Ville de Montréal présentent leurs excuses pour la discrimination que les communautés LGBT+ ont subie entre les années 1960 et 1990. Mieux vaut tard que jamais...
- Ecouter l’excellent podcast (ou balado, en québécois) Le Village : meurtres, combats, fiertés, de Marie-Eve Tremblay diffusé sur le site de Radio Canada : https://ici.radio-canada.ca/ohdio/balados/9752/village-gai-meurtres-combats-fierte
Photo: Rue Sainte Catherine à Montéral, 2017. Xavier Héraud
Cet article a été publié dans Strobo Mag n° 32