Un départ chaotique, un cortège privé de véhicule motorisé, et donc de dispositif sonore, qui prenait parfois l’allure d’une marche funèbre : la pride parisienne de l’an dernier avait été beaucoup critiquée par les participant.es et les associations. Mais les choses seront différentes cette année, affirme le nouveau président de l’Inter-LGBT.
C’est peu dire que la marche des fiertés parisienne de l’an dernier a été controversée. L’interdiction — qui plus est, tardive — des chars dans le cortège avait mis un sérieux coup à l’ambiance de la Pride 2023. Pour l’édition 2024 qui aura lieu le samedi 29 juin, l’Inter-LGBT, qui organise la marche, a corrigé le tir. Explications avec son nouveau président, James Leperlier.
STROBO MAG: Avant d’évoquer la prochaine marche, revenons sur la précédente. La décision d'interdire les chars l’an dernier a été beaucoup critiquée. Est-ce que maintenant vous considérez que c'était une erreur ?
James Leperlier: Absolument pas. Nous sommes très satisfaits de ce choix audacieux. Nous sommes aussi satisfaits au niveau de la temporalité. Étant une interassociative, on a des temporalités de décision qui sont quand même très particulières, puisqu'il faut réunir des associations, il faut avoir du consensus, il faut qu'il y ait de la place pour les débats. Et donc, c'est vrai que la décision collégiale — puisqu’elle était le fait de l'ensemble des associations membres de l'Inter, d'interdire les véhicules motorisés, elle est arrivée finalement assez tard et elle n'a pas forcément été accompagnée du mieux qu'elle aurait dû être. C'est clair que si c'était à refaire, nous ferions différemment. Nous aurions dû mieux accompagner l’ensemble des organismes participant à la marche, qui étaient un peu déroutés après autant d'années de tradition de véhicules motorisés, bien que l'année d'avant, en 2022, on avait déjà amorcé cette stratégie de décarboner notre marche et de faire face à la réalité du manque de bénévoles. Donc, c'est vrai, ça a peut-être manqué d'accompagnement. Le jour J, tout le monde avait les yeux rivés sur nous et aucune erreur ne nous a été passée. Et il y a eu un mauvais choix de départ avec la place de la Nation, qui était une place rond-point, d’autant plus avec le soleil qui tapait et le fait qu’il n'y avait pas de véhicules motorisés pour percer le bouchon de la foule et permettre un rythme plus soutenu du départ. C'est vrai que finalement, on a eu pas mal d'effets d'accordéon dans la marche. Les gens n'étaient peut-être pas préparés non plus pour bien diffuser le son. Par moments, on va être clair, il y avait des espaces qui étaient très inégaux en termes de son, en termes d'ambiance. Mais on ne regrette pas. On ne regrette pas parce que ça a été un choix audacieux. Nous avons été aussi pas mal appelés, démarchés par d'autres marches en Europe qui trouvaient ça génial qu'on ait osé franchir le pas. Après, cette année, on a choisi une autre modalité pour aussi entendre les axes d'amélioration et proposer quelque chose de plus inclusif et de plus accessible.
Alors, justement, quel est le dispositif cette année ?
La plupart des gens vont être très contents. Il y a cette année un retour des véhicules motorisés. Petite subtilité, cette année, nous avons fait le choix de mutualiser les véhicules entre plusieurs organismes. Chaque organisme qui souhaite défiler à la marche peut toujours défiler sans véhicule motorisé seul, à pied, avec des vélos cargo, avec toutes sortes de mobilités douces. Ou alors, si un organisme a envie de défiler sur un véhicule motorisé, il doit trouver un autre organisme pour mutualiser le véhicule. Ce qui permet plusieurs choses : déjà de partager la visibilité sur un même véhicule, parce qu'on sait qu'il y a plein d’assos ou de collectifs qui ne peuvent pas financer eux-mêmes le véhicule. Donc, cela rend les choses plus accessibles. Et on voit qu'il y a des assos qui sont très contentes de pouvoir faire bénéficier à d'autres de leurs plus grands moyens à la fois financiers et humains. Ça permet aussi de rendre la marche plus accessible pour l'ensemble des bénévoles des assos qui ne peuvent pas forcément faire tout le parcours debout et qui ont besoin de s'asseoir. Ça permet aussi de distribuer de l'eau un peu partout. Ça permet d'avoir de la musique. Et puis, dernier point, pourquoi l'actualisation ? C'est aussi parce que, comme je disais, par rapport au choix qui a été motivé l'année dernière, il y avait ce manque de bénévoles qui se fait de plus en plus ressentir. On a du mal à avoir suffisamment de bénévoles pour encadrer la marche. Et donc, du coup, ça pose la question d’avec trop de véhicules dans le cortège, comment on peut faire pour qu'on ait plus de bénévoles? Comment faire pour rendre cette marche sûre et agréable pour tout le monde ? Parce que qui dit plus de véhicules dit à la fois des besoins en termes de protection autour du véhicule, mais aussi plus de bénévoles pour encadrer les portions de la marche. Et on voit que, finalement, cette année, toutes les marches en France font des appels hyper récurrents sur le bénévolat. C'est vraiment un souci commun à l'ensemble des marches.
Sur la taille des véhicules, vous avez malgré tout posé une limitation.
Oui. La limitation, c'est 8 mètres de long. C'est globalement similaire à ce qu'il y avait en 2022. On peut toujours avoir des vélos cargos ou d'autres structures aussi. Tout type de véhicules motorisés ou non motorisés est autorisé dans une limite de 8 mètres de long et 4 mètres de hauteur.
Vos besoins en bénévoles s’élèvent à combien et combien vous en reste-t-il à trouver ?
Pour être confort, il faut qu'on dépasse la barre des 100 bénévoles le jour J. Après, ça ne veut pas dire que ces 100 bénévoles sont mobilisés toute la journée sur la marche. Il y a plusieurs postes et plusieurs besoins. L'année dernière, heureusement qu'on n'avait pas de véhicules finalement, parce qu’on était aux alentours de 60 à 80 bénévoles, ce qui est quand même limite pour assurer la sécurité des participants avec plus d'un demi-million de personnes dans les rues.Cette année, nous avons malheureusement un peu tardé à nous mettre d'accord sur la campagne de communication. Donc nous sommes vraiment au début des premiers retours. Nous sommes loin d'avoir atteint le chiffre. Nous essayons aussi de travailler de concert avec les organismes qui s'inscrivent, en leur proposant de passer l'appel auprès de leurs proches ou de leurs bénévoles, qui pourraient vouloir donner un coup de main et devenir bénévoles pour le bien commun de la marche. Donc nous allons voir ce que ça va donner dans les prochaines semaines mais nous sommes encore loin du chiffre que nous voudrions avoir.
Est-ce qu'organiser la marche une année de Jeux Olympiques, ça représente ou ça a représenté un défi supplémentaire ?
Oui et non. Il y a eu une incertitude à un moment par rapport aux arrêtés préfectoraux. Il y a eu des rumeurs disant que la marche avait été annulée. Du coup, c'est vrai que ça avait un peu compliqué la fin de l'année dernière, le début de l'année, jusqu'à ce qu'on ait tous les voyants au vert pour organiser la marche. Après, les services de la préfecture de Paris sont très facilitants et on n'a pas eu de soucis par rapport au dépôt du parcours. On a eu vraiment zéro contre-indication sur la tenue de l'événement et le parcours. De ce point de vue, on ne peut pas dire que le dispositif sécuritaire des Jeux Olympiques a eu un impact sur la marche. En revanche, vu l'ampleur des événements prévus sur l'ensemble de l'île de France, c'est quand même hyper difficile d'obtenir le matériel dont nous avons besoin. Notamment sur la scène podium de fin, nous n’avons pas eu vraiment le choix de la taille de la scène complète. Et nous nous posons encore des questions sur d'autres matériels dont nous aurons besoin le jour J. On sait par avance qu'à cause des J.O., les fournisseurs sont un peu en manque de matériel.
Les patrons d'établissement ne se sentent pas toujours les bienvenus pour défiler dans une marche comme celle de Paris. Sont-ils vraiment les bienvenus ou est-ce la marche parisienne est d’abord censée être une marche associative ? Quel est votre point de vue sur le sujet ?
Je pense que c’est un peu une légende urbaine. Depuis que je suis à l’Inter, il y a toujours eu la possibilité pour les commerces LGBT de défiler, certes à un tarif légèrement plus élevé que les associations. Mais il n'y a jamais eu d'interdiction sur les commerces LGBT.On a le SNEG, le syndicat des établissements gays, qui est membre de l'Inter-LGBT. S’il y a besoin de rassurer, il n'y a jamais eu de notre part une volonté d’exclure les établissements communautaires. En revanche, ce qu'on regrette parfois, c'est justement d'avoir peut-être un peu de difficulté à mieux travailler ensemble. Et notamment, on sait que la Marche des Fiertés attire un demi-million de personnes sur Paris. Et que les établissements LGBT, du coup, font une de leurs plus belles soirées. Et malheureusement, on n'a jamais trop pu développer des partenariats ou se dire comment faire en sorte d'avoir une visibilité partagée, pour que nos besoins en bénévoles soient relayés. Ou puisque le nerf de la guerre c'est aussi l'argent, ça pourrait être bien de pouvoir ouvrir le dialogue et de se dire, est-ce qu'une aide financière peut être envisagée au profit de l’organisation de la marche au vu du nombre de personnes que ça attire? Mais globalement, non, on n'est pas sur une interdiction des commerces LGBT. Après, nous sommes vigilants sur le pinkwashing, et nous ne sommes pas ouverts aux entreprises en tant que telles. Je parle bien des entreprises hors LGBT.
Les associations de salariés ou les réseaux de salariés LGBT sont en revanche les bienvenus. Nous ne voulons pas exclure les salariés LGBT des entreprises qui ont envie de défiler ensemble, juste parce qu'ils font partie des entreprises, ce n’est pas notre stratégie. En revanche, on se dit juste qu'il faut quand même qu'on puisse se rencontrer et échanger. C'est ce qu'on propose depuis de nombreuses années et notamment cette année. Nous avons eu de nombreux échanges avec des nouveaux ERG (Employée Resource Group) qui se sont positionnées pour pouvoir participer. Et l'idée, c'est de se dire, est-ce que votre entreprise fait vraiment des choses en faveur de nos droits parce que, mine de rien, défiler aux couleurs de son ERG, c'est quelque part représenter sa marque, représenter son établissement ou son entreprise.Et donc une entreprise qui serait plutôt hostile à nos droits, ou qui ne ferait pas le strict minimum, c'est vrai qu'on n'a peut-être pas envie de lui offrir une visibilité et de se prêter à une forme de pinkwashing.
Cet article a été publié dans Strobo Mag n° 32