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Edito Strobo #32 juin/juillet 2024 : tout perdre

Je me souviens de ma maman qui, en 1981 alors que François Mitterrand venait de gagner les élections, nous promettait une guerre civile dans les année suivantes… Quelques heures avant, nous sortions de l’église pour une communion.
Je me souviens de sa fierté quand, plusieurs années plus tard alors que j’étais en première, Monsieur le Préfet de Bourg-en-Bresse m’avait remis un prix parce que j’étais arrivé second au Concours départemental de la Résistance. J’avais parlé dans ma longue rédaction de Jean Moulin et de la Résistance française au régime nazi. Dans ce bâtiment qui incarnait la République, ma maman était fière comme jamais.
Je me souviens de mon premier journal Gai Pied, j’avais mis plusieurs heures pour l’acheter dans un magasin de presse dans le centre commercial de Lyon Part-Dieu, englué de honte mais submergé par l’envie. J’avais alors 18 ans. J’ai gardé ce numéro près de moi jusqu’à aujourd’hui.
Je me souviens de ma première Gay Pride à Paris aussi, avec Gilles, un garçon avec qui j’ai vécu onze ans.
Je me souviens de ces garçons travestis qui faisaient leur spectacle à 1 heure du matin au Scorpion dans les années 90, et notamment d’un homme noir, fin et si beau, qui finissait en nu intégral sur les paroles de la chanson d’Aznavour Comme ils disent. J’en avais les larmes aux yeux à chaque fois. Je me souviens du soir où l’on m’a dit qu’il était mort du sida.
Je me souviens de cet ami, si faible qu'il m’avait demandé de l’accompagner à l’hôpital Pitié-Salpétrière. Je l’ai accompagné une fois, et puis la lâcheté a pris le dessus et je ne l’ai jamais revu. J’avais si peur de l’épidémie qui balayait alors tout sur son passage. Je n’étais pas prêt. Personne ne l’était.
Je me souviens des combats pour le PACS. Je me souviens notamment de la haine de Christine Boutin brandissant la bible sur les bancs de l’Assemblée nationale et des larmes de Roselyne Bachelot. Elle n’était pas de mon bord politique, mais cette femme, par la sincérité de sa peine et de ses souvenirs pour ses amis disparus, devenait subitement si belle et respectable. 
Je me souviens des manifestations violentes orchestrées par la Manif pour tous, l’extrême-droite et une partie de la droite la plus conservatrice pendant les débats sur la loi pour le mariage pour tous. De tous ces homophobes qui ont craché leur venin. Je me souviens de l’Assemblée criant « Egalité Égalité Égalité ! » le jour du vote de la loi Taubira.
Je me souviens de mes prises de position pour la PrEP, avec des textes engagés et parfois des débats animés voire des disputes avec des amis qui y voyaient un danger plutôt qu’une solution. Ils ont aujourd’hui tous changé d’avis. 
Je me souviens, plus récemment, de la loi sur la PMA qui a le mérite d’exister mais qui n’est pas totalement opérationnelle. Et qui reste interdite aux hommes trans.
Je me souviens de ces sénateurs.trices, de droite et d’extrême-droite qui, il y a quelques jours, présentaient un projet de loi transphobe. Et des réactions de toute une communauté pour soutenir une partie d’entre nous tou.te.s, une partie DE nous tou.te.s.
Je me souviens de tant de choses, de peines, de larmes, de belles victoires. Je me souviens de tous ces combats, ceux que j’ai regardé, ceux auxquels j’ai participé directement, de loin, ou dans l’ombre parfois. 
Je regarde tout ce chemin parcouru et je vois bien que demain, nous pouvons tout perdre ou presque. 
Jusqu’aux valeurs qui fondent le ciment de notre société. 
Les Français.es sont en colère. Et c’est bien légitime. Toutes celles et ceux qui ont voté pour l’extrême-droite le 9 juin dernier ne sont pas racistes, antisémites, homophobes, LGBTphobes, etc. Ils, elles et iel.le.s sont juste fatigué.e.s, abîmé.e.s, à bout de souffle, à bout de nerfs. Sans autre solution.
Mais la colère est un poison. Elle finit par tuer même ceux qui la portent. Et nous risquons de tout perdre. Nos acquis, nos victoires, nos symboles. Et dans notre communauté, tout ce qui forge nos identités et nos libertés.
Du haut de mes 57 ans, j’ai appris qu’il fallait toujours se battre. Toujours. Sans relâche. Il reste un espoir, paraît-il. Tout petit … C’est mieux que rien. C’est un espoir.

Franck Desbordes, directeur de la publication

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