Des chiffres français et européens ont mis en lumière une forte progression des Infections Sexuellement Transmissibles (IST) en Europe et en France en particulier, notamment chez les hommes gays et bis. On fait le point sur la situation.
Alerte aux IST. Le 7 mars dernier, le Centre européen de prévention et de contrôle des maladies (ECDC) a fait état d’une progression inquiétante de trois IST dans toute l’Europe. Les signalements d’infections bactériennes à chlamydia (ou chlamydioses) ont augmenté de 16% entre 2021 et 2022, tandis que la hausse a atteint 48% pour l’infection à gonocoque (ou gonorrhée) et 34% pour la syphilis. Ces trois IST ont provoqué respectivement 216 000, 70 000 et 35 000 cas confirmés en 2022.
Les chiffres français avaient déjà été communiqués par Santé publique France à la fin de l’année dernière et le constat est le même. Sur les trois dernières années, les chlamydiae, les gonocoques et la syphilis ont connu une forte augmentation en France, en particulier chez les hommes gays et bis ou « hommes qui ont des relations sexuelles avec des hommes » (HSH) dans le langage épidémiologique. Pour la chlamydia, quelle que soit l’année, les femmes hétérosexuelles représentent la part la plus importante des cas (la moitié ou plus), mais entre 2020 et 2022, la proportion des HSH pour cette infection est passée de 6,9% en 2020 à 18,4% en 2022. Concernant l’infection à gonocoque, la part des HSH est en constante augmentation, au point de devenir majoritaire en 2021 et 2022 (de 28,4% en 2020 à 54,5% en 2022). Enfin, les cas de syphilis sont stables, mais à un très haut niveau. Environ les trois quarts des cas de syphilis ont concerné des HSH, quelle que soit l’année de surveillance. Ces proportions importantes montrent une surexposition des hommes gays et bis aux IST.
Non, la PrEP n’est pas responsable de ces augmentations
Comment expliquer ces chiffres ? Dans 20 minutes, Dominique Costagliola, directrice de recherche à l’Inserm, affirme que l’augmentation des cas d’IST vient en partie d’une évolution dans le dépistage grâce au suivi régulier de la PrEP. « On a changé la façon de faire le diagnostic. Les utilisateurs sont aujourd’hui encouragés à effectuer un dépistage global de manière trimestrielle alors qu’avant, les tests n’étaient réalisés qu’en présence de symptômes. Si on constate une hausse des IST, c’est donc parce qu’on les dépiste beaucoup plus régulièrement. On ne trouve que ce que l’on cherche. »
Malgré cela, la PrEP reste régulièrement pointée du doigt dans la circulation des IST, parce que ceux qui l’utilisent ne mettent pas forcément de préservatif. Pour Christophe Martet, président de Vers Paris Sans Sida, il ne faut pas tout mélanger. « La PrEP est là pour prévenir la transmission du VIH, qui ne se soigne pas, contrairement aux IST. »
D’autant que le lien de cause à effet entre les contaminations d’IST et l’utilisation de la PrEP est loin d’être prouvé. Ainsi le site Aidsmap rapportait en 2021 les conclusions d’une étude australienne qui montrait que « bien l’incidence des IST bactériennes soit élevées, elle n’a pas augmenté dans les deux ans après l’initiation d’une PrEP. En revanche, elle augmentait de manière significative dans l’année avant le début d’une prophylaxie pré-exposition ». Christophe Martet rappelle d’ailleurs que les IST se transmettent aussi par contact oro-génital ou oro-anal, c’est à dire par fellation ou anulingus. Donc si le préservatif reste un moyen efficace pour prévenir les IST lors d’une pénétration anale, il ne suffit pas à se protéger totalement.
La solution doxyPEP ?
La solution se trouve-t-elle du côté de la doxyPEP ? Cette nouvelle méthode de prévention consiste à prendre un antibiotique (la doxycycline) après un rapport sexuel non protégé par un préservatif (entre 24 heures et 72 heures au maximum après le rapport). Une étude publiée en avril 2023 dans le New England Journal of Medicine a montré l’efficacité de la méthode chez un groupe de gays, bis et femmes trans à Seattle et San Francisco. Les résultats montrent que la prise du médicament a permis de réduire des deux tiers le nombre de cas apparus des IST bactériennes en général et en particulier pour les chlamydiae et la syphilis, mais pas pour l’infection à gonocoques. Lors d’une présentation à la conférence scientifique sur le VIH CROI en mars 2024, le Pr Jean-Michel Molina a présenté les résultats de son essai Doxyvac. Ils vont dans le même sens que l’essai américain avec une réduction significative de la syphilis et de la chlamydia et dans une moindre mesure de l’infection à gonocoques, chez ceux qui prennent la doxycycline après un rapport sexuel à risque. Attention, contrairement à la PrEP qui est à hautement efficace dès lors qu’elle est bien prise, la doxyPEP ne fait que réduire les risques, de manière importante, mais pas totale. Autre point à souligner, le risque de développer une résistance à ce médicament (utilisé pour soigner d’autres maladies aussi) n’a pour l’instant pas formellement été démontré mais, note Remaides, l’essai français a relevé que concernant l’infection à gonocoques « des taux croissants de résistance élevée aux tétracyclines (groupe d’antibiotiques, dont la doxycycline fait notamment partie) au fil du temps, suggérant que son efficacité pourrait diminuer avec le temps». Faisant écho à cette observation, le Dr Nicolas Dupin, dermatologue-vénérologue responsable du Centre de santé sexuelle de l’Hôtel-Dieu (AP-HP) estime dans 20 minutes que « cela pose la question des risques à long terme de potentiellement voir émerger une résistance de la syphilis, de la chlamydia ou d’autres germes à cette famille d’antibiotiques. Or, à ce jour, on manque de recul sur les risques éventuels d’antibiorésistance ». D’autres études restent sans doute à mener sur le sujet pour mieux évaluer ce risque et pour déterminer sur la prise de doxycycline à répétition sur la durée n’entraîne pas d’effets néfastes sur la santé. Pour le moment donc et face à ces interrogations, cette méthode n’est pas encore approuvée en France.
En attendant, pour la directrice de l’ECDC, l’heure doit être à la mobilisation : « pour répondre à ces hausses substantielles des IST, il faut urgemment de l’attention et des efforts concertés, écrit-elle dans un communiqué. Le dépistage, les traitements et la prévention doivent être au cœur de toute stratégie à long-terme. Nous devons prioriser l’éducation à la santé sexuelle, élargir l’accès au dépistage et aux traitements et combattre les stigmatisations liées aux IST. »