Avec sa carrure et sa barbe fournie, Il en impose dans le long-métrage « The Summer with Carmen», de Zacharias Mavroeidis. De passage à Paris pour la promo du film, Yorgos Tsiantoulas a accordé une interview à Strobo Mag.
C’est un film un brin nonchalant. Peut-être à cause de la chaleur des étés athéniens qu’il dépeint si bien. The Summer with Carmen, du réalisateur grec Zacharias Mavroeidis, raconte le projet de deux amis, Demosthenes et Nikitas, qui tentent d’écrire un scénario à partir de la vie amoureuse du premier. Les deux forment une sorte de duo à Laurel et Hardy tant tout semble les opposer. D’un côté un grand costaud et barbu (Yorgos Tsiantoulas, qui incarne Demosthenes) et de l’autre une crevette imberbe, aux cheveux teints en bleu (Andreas Labropoulos, dans le rôle de Nikitas). Même si le film évoque l’ex et le nouveau mec de Demosthenes, c’est bien son amitié avec Nikitas qui crève l’écran. Avec bien sûr, au milieu de tout ça, la chienne Carmen, qui passe de bras en bras.
On a discuté de tout ça avec l’acteur principal de passage à Paris au mois de mars.
Strobo Mag : Comment es-tu devenu acteur ?
Yorgos Tsiantoulas : Mon dieu, ça remonte ! Tu te souviens, cette époque quand tu étais gosse et que tes parents t’emmenaient faire des activités totalement différentes comme le basket, le foot, le karaté, des trucs de ce genre? Mes parents étaient comme ça, à essayer de trouver ce qui me plairait le plus comme activité. A un moment, ça a été le théâtre dans un centre culturel. Je m’y suis inscrit et ça a été l’activité où je suis resté le plus longtemps. Donc on a gardé ça et une chose en menant à une autre, c’est l’histoire typique d’un garçon qui vit dans une petite ville et qui fait du théâtre au lycée… Et puis, j’ai quitté la petite ville pour aller dans une grande et j’ai rejoint une école d’art dramatique. C’est de la faute de mes parents! Ils adoraient danser, tous les deux. C’est comme ça qu’ils se sont rencontrés, en cours de danse. Mais ils aimaient le théâtre. Donc chaque fois qu’il y avait une pièce qui venait dans notre ville, ils y traînaient le petit Yorgos.
Qu’est ce qui t’a donné envie de faire The Summer with Carmen?
Qui ne voudrait pas le faire? Je te pose la question ! En fait, il s’agit de mon tout premier long-métrage. Donc c’était quelque chose d’important pour moi, d’avoir le rôle principal dans un tel film. J’ai passé le casting avec Zacharias Mavroeidis. C’était il y a deux ans et demi. J’ai lu le scénario et j’ai vraiment adoré. J’ai sauté de joie quand j’ai eu le rôle. Donc c’était génial que ça arrive dans ma vie et ma carrière.
Comment était cette première expérience au cinéma? C’était ce à quoi tu t’attendais?
Oui. J’ai vraiment aimé comment c’était structuré. Au début, j’avais un peu peur parce que je ne savais pas à quoi m’attendre. Au théâtre, on fait la pièce du début à la fin. Et ça ne se passe pas comme ça au cinéma. Tu tournes une scène de la fin, puis tu en fais une du début. Puis du milieu. Tout est découpé. Mais j’ai vraiment aimé la manière dont le cinéma possède ses propres règles et ses propres structures. Et si tu te plies à ces règles, en quelque sorte, ça devient une expérience magnifique. Je dirais que pour un acteur, c’est un cadeau. Et si tu as un rôle important comme celui de Demosthenes dans le film, c’est génial. Je suis super reconnaissant d’avoir pu vivre ça.
Le film tourne principalement autour d’une amitié. Avez-vous travaillé à l’alchimie entre les personnages avec l’acteur qui joue Nikitas?
Oui. Quand nous avons tous les deux eu le rôle et le feu vert pour le film, nous avons commencé à travaillé avec Zacharias pendant une bonne année avant le tournage. On a construit des biographies et une histoire pour les personnages, au travers de longs appels vidéos, puisque c’était à l’époque du covid. Donc on s’échangeait des messages à propos des personnages et puis on faisait des Zooms avec Zacharias. Ensuite on se rassemblait, on réunissait tout ce qu’on avait construit pour les personnages et on faisait des scènes d’improvisation d’avant l’histoire du film. Et on a construit une relation forte en tant que Yorgos et Andreas, moi et Andreas Labropoulos, qui joue avec moi, ce qui nous a beaucoup aidé à faire fonctionner les choses quand nous filmions nos scènes.
Le scénario a été écrit par le réalisateur et son meilleur ami. Donc vous les jouez tous les deux. Mais avez-vous pu mettre un peu de vous dans ces personnages?
Oui, bien sûr. Quand on discutait avec Zacharias et son co-auteur Xenofon, qui sont meilleurs amis dans la vie, on n’arrêtait pas de leur demander: c’est un portrait de vous et de votre relation? Et la réponse est non, en fait. C’est inspiré d’événements réels, comme dans tous les films d’Hollywood! Donc oui, à partir de cette inspiration, de cette aspiration de ces deux deux personnages, qui sont adorables ensemble, on a commencé à créer les nôtres. Nous ne sommes pas les mêmes personnes. C’était donc un hommage à leur amitié. On a commencé à partir de là et on a construit quelque chose de complètement différent.
Dans beaucoup de films, en particulier les films queers, l’histoire d’amour est centrale. Ce n’est pas le cas dans The Summer with Carmen, où c’est l’amitié qui est au centre. Que penses-tu de ça?
Je suis très heureux de faire partie de ce nouveau genre dont tu parles. Je dirais qu’il s’agit un petit peu d’une histoire d’amour, mais ce n’est pas une histoire d’amour qu’on verrait dans les films queers qui sont produits habituellement. La différence dans ce film est qu’il s’agit d’une histoire gay heureuse. Et pour moi, ça c’est nouveau. Vous ne verrez pas des gens détruits à cause de leur identité sexuelle ou de ce genre de chose. C’est une relation vraiment heureuse entre les deux personnages.
J’adore le fait que ça soit central pour la première fois. Je ne crois pas avoir vu un film avec ce genre d’amitié gay au centre de l’action. La plupart du temps, on verra un personnage queer au second plan ou comme le pote d’un groupe d’amis. Ou qui se fera tuer dans un thriller au cours de la première demie-heure. Ce n’est pas le cas ici. Vous verrez des personnages queers jusqu’au générique de fin. Et je suis ravi de faire partie de ça. Mais c’est un peu une histoire d’amour.
Crois-tu que friendship is the new love?
Je n’avais jamais réfléchi à ça. Mais oui, maintenant que tu le dis, ça pourrait être le cas. Je crois que les amitiés queer sont différentes des amitiés hétéros. Parce qu’il y a la possibilité qu’une amitié queer puisse se transformer en relation amoureuse ou d’avoir une amitié avec un ex.
Il y a quelque chose comme ça dans le scénario, je crois. Je ne sais pas si c’est toujours dans le montage que vous vous verrez dans le film. Ce qui est drôle quand tu es hétéro, c’est que tu ne peux pas avoir le même ex que ton ex que parce que tu es d’un genre différent. C’est une différence majeure entre les relations queers et les autres. Dans une amitié gay, tu peut voir comment une relation amoureuse peut mener à une amitié et inversement. Donc oui peut-être que friendship could is the new love!
Dans le film Nikitas se plaint du fait qu’il ne peut pas décrocher de rôles en tant qu’acteur parce qu’il fait trop gay. Tu penses que ça arrive toujours ce genre de chose ?
J’espère qu’un jour ça n’arrivera plus en vrai, mais je crois toujours que les gens dans l’industrie du cinéma ou n’importe quel autre genre artistique font toujours des castings en se basant sur des stéréotypes. C’est marrant et je parle d’expérience en tant qu’acteur grec, quand tu vois un gay dans un film ou au théâtre, il y a d’un côté un personnage très efféminé qu’on équilibre avec un personnage très viril qui se cache. Ça fait un équilibre entre les deux. Je pense qu’on n’en est pas encore là mais je pense qu’on fait en ce moment quelques pas importants dans la bonne direction. Donc c’est un peu vrai. On a tous été castés pour des raisons bien particulières. Dans l’industrie en particulier en Grèce, si tu es engagé pour jouer un policier, tu auras une autre proposition pour jouer un policier. J’espère pouvoir changer ça d’une certaine manière.
Dans le film, la chienne Carmen va de bras en bras, de Panos à Demosthenes puis à sa mère. Elle représente quoi pour toi ?
Zacharias a très justement fait remarquer dès le début de l’écriture du scénario que - et je le cite - Carmen est comme une monnaie d’amour. Un chien est une machine à amour, il donne de l’amour, donc dès qu’un personnage a besoin d’un peu plus d’amour, il a le chien. Zacharias a dit en interview que si le film c’est l’été avec Carmen, ça aurait pu être l’été avec ceux qui ont besoin d’un peu plus d’amour dans leur vie.
On vous voit souvent nu dans le film. Craignez-vous d’être objectifié par le public?
Pour l’instant je n’ai pas vécu ça parce que le film n’est pas sorti en Grèce. Donc je ne peux pas répondre là-dessus. Mais je crois que l’esthétique de Zacharias empêche toute objectification. Le film est très protecteur par la façon dont les scènes sont construites et dans la façon dont elles sont montées. Elles peuvent être sexy et pleines de désir, et contenir en même temps de l’humour, un gag ou un élément de comédie. Je ne me suis jamais senti exhibé ou quelque chose comme ça pendant le film ou je n’ai jamais eu à travailler pour me sentir mieux sur le set. Donc je vous dirai quand ça arrivera et comment j’ai réagi.
Dernière question qui n’a rien à voir avec le film. La Grèce a ouvert le mariage aux couples de même sexe il y a quelques semaines. Es-tu content de ça ?
Bien sûr. Très. Il se passe plein de grandes choses en Grèce en ce moment. Je ne veux pas faire de politique. Je n’aime pas ça. Tu sais quand tu lis une histoire? Quand tu dis par exemple à quelqu’un, salut je m’appelle Yorgos. Et que tu découvres ensuite l’histoire qu’il y a derrière. Je crois qu’il y a quelque chose de politique qui se passe et qu’il y a une histoire derrière. L’égalité dans le mariage c’est un droit humain. Cela devrait être légal partout parce que c’est quelque chose d’humain. Donc, oui, il fallait que ça arrive. Je suis super content que ça soit arrivé. Mais je ne peux pas ne pas voir tous les gens que ça met en colère et qui se montrent homophobes. La communauté queer en Grèce est beaucoup limitée au centre historique d’Athènes. D’un côté vous avez un quartier où vous pouvez être libre et fier, mais de l’autre, quand vous sortez de ça, vous n’avez plus la même bulle protectrice. Je pense que vous avez la même chose ici. Le miroir que tendent les réseaux sociaux dans le pays en ce moment, c’est fou. Il y a un post facebook sur le sujet et tu verras des millions de commentaires homophobes. Et tu vois, ce que je veux et ce dont j’ai besoin dans ce pays, ce n’est pas ce que veulent la majorité des gens et ils ne sont pas prêts à l’accepter. Et ça me fait peur. Ça me met mal à l’aise. Je vis dans ma propre bulle dans ce centre d’Athènes et je ne le vois pas. On a de grands pas à faire dans ce pays avant d’accepter tout ce qui est queer et différent de nous. J’espère que ça arrivera. L’ouverture du mariage est un bon début, on va le dire comme ça. Je m’en tiendrai à ça. Je le répéterai encore et encore pour pouvoir y croire.
« The Summer with Carmen » de Zacharias Mavroeidis, en salle le 19 juin.
Photo de Une: Xavier Héraud
Cet article est paru dans Strobo n°31