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Amours chimiques : « on ne va pas seulement voir des gens qui prennent de la drogue. On va aussi voir une histoire d’amour »

La pièce « Amours chimiques » se jouera du 15 au 19 mai à Paris. Rencontre avec ses deux auteurs et metteurs en scène, Corentin Hennebert et Joseph Wolfsohn, qui ont mis beaucoup d'eux dans ce projet.

Strobo : Je ne vais pas vous demander de quoi parle votre pièce, parce que le titre, « Amours chimiques » est assez explicite, mais plutôt comment elle en parle? 

Corentin Hennebert  : Cette pièce, on l'a faite à partir de nos parcours à nous, au travers du chemsex. Mais aussi à partir d'une matière première qui était un appel à témoignages. Donc on est forts de multiples parcours vis-à-vis du chemsex. Cette pièce raconte l'histoire de Candide, un jeune qui arrive à Paris et qui rencontre un mec avec qui il noue une relation. C'est dans cette relation qu'il va vivre le chemsex, vivre cette dépendance. Et son histoire, il la raconte au travers d'un groupe de parole. Ce qui nous permet d'avoir plein de points de vue. On aborde celui évidemment de la personne qui consomme mais on est aussi dans le social et on a du médical, du judiciaire, du familial. On peint vraiment un portrait le plus général possible de ce phénomène, en étant dans une histoire précise, une histoire d'amour.

On parle de chemsex, mais votre pièce s'appelle « Amours chimiques ». Il n'y a pas le mot sexe dedans. Pourquoi ? 

Joseph Wolfsohn  : C’est parce qu’à travers le parcours du personnage, on est mine de rien dans une recherche d’amour. Que ce soit de l'amour avec un grand A., l’amour amoureux, ou parfois même juste de la recherche de personnes qu'on a envie de rencontrer, qui est très probante, notamment vis-à-vis de mon parcours personnel. Et au final, cet amour devient petit à petit un amour pour la drogue. Et donc un amour qui devient chimique/toxique. Vis-à-vis de la personne qui est en face de soi. Et vis-à-vis de sa propre addiction.

CH  : En tout cas, ça fait écho à ce qui est pour nous le cœur même du chemsex. C'est-à-dire la solitude, qui est le cœur du réacteur.

C'est de là que viennent aussi beaucoup de problèmes. Dans la pièce, cette histoire est une histoire d'amour avant tout. Elle est très bancale, elle est tout à fait toxique et elle est pleine de produits. Mais je pense qu'on peut s'accrocher à ça quand on va voir cette pièce. Parce qu’on ne va pas seulement voir des gens qui prennent de la drogue. On va aussi voir une histoire d'amour.

Est-ce qu'il y avait une volonté de faire passer un message ? 

CH  : Oui, clairement. Quand on s'est dit qu'on allait faire cette pièce, c'est parce qu’on a constaté qu'il y avait un sujet. Beaucoup dans notre entourage sont impactés directement ou indirectement par ça. Et dans une indifférence de moins en moins prégnante, mais quand même dans une belle indifférence générale. Et on voulait aussi faire un outil de prévention. C'est pas un clip de prévention, on n'est pas là pour dire la drogue c'est mal. L’idée c’était de voir comment on fait pour parler des sujets en faisant une vraie pièce de théâtre. En ouvrant la discussion, en ouvrant le champ de la parole. Et c'est un prétexte aussi à échanger et à alerter autour de cette pièce et surtout de ce phénomène.

JW : Et surtout c'était important pour nous d'indiquer, en tout cas aux personnes addict, qu’il existe une porte de sortie et de laisser une lueur d'espoir.

Mais ça s'adresse aussi aux personnes, à la communauté, aux personnes qui ne consomment pas ?

CH  : Ça s'adresse à tout le monde, au-delà de 16 ans — ça reste quand même une pièce dure. Mais oui, la volonté, une des premières volontés finalement dans l'écriture, c'était de se dire comment un public non initié pourrait l’accueillir. C'est pour ça aussi qu'on a beaucoup joué sur le côté universel de l'amour. On en parlait à l'instant. Mais l'addiction, je pense qu'en dehors du chemsex, on sait tous ce que c'est. On est dans un pays où on boit beaucoup d’alcool, on fume beaucoup. Il y a plein de drogues partout. Et ça tend à se généraliser encore plus. Je crois qu'on sait tous de quoi ça parle. Et je pense que quand on va voir cette pièce, on ne va pas uniquement voir une pièce qui parle de chemsex. Mais on voit une pièce qui parle de solitude, d'amour, de dépendance. Et je pense que oui, ça s'adresse vraiment à tout le monde. Ce n'est pas une niche. Ce n'est pas communautaire. Parce que c'est un sujet de santé publique aussi. Et la santé publique, ça concerne absolument toute la société.

Cette pièce, elle a été établie à partir de vos expériences personnelles. Vous êtes assez militants aussi sur le sujet. Vous avez participé à des documentaires. Qu'est-ce que vous avez mis de vous dans cette pièce, de votre expérience ?

JW : On a mis quand même pas mal de choses. L'histoire de Candide, au final, c'est beaucoup l'histoire de Corentin. Les péripéties que suit le personnage, en fait, sont basées sur les expériences de Corentin et les miennes. Le système de réflexion quand on est en descente, vient beaucoup aussi de nos réflexions personnelles quand on traversait ce genre de moments. Ou même de ce qu'on pouvait entendre en soirée. 

On dit beaucoup qu'écrire un livre ça permet d'aller mieux, que ça a une fonction cathartique. Cela a-t-il été le cas pour vous avec l'écriture et le travail sur cette pièce ? 

CH  : Il y a un avant et un après Amours chimiques pour nous, clairement. C'est ce qu'on appelle l'art-thérapie. C'est un peu le concept. Mais déjà, l'idée de coucher son histoire sur le papier, ensuite de la répéter, répéter, répéter avec des comédiens qui interprètent son personnage, il y a quelque chose qui fait qu'on dézoome sur sa vie, sur ce qu'on a vécu.On a fait plein de rencontres aussi. Dans le milieu associatif, médical, on a beaucoup potassé le sujet. On a participé à des conférences. Donc oui, ce ne sera plus jamais pareil pour nous. Déjà pour nos consommations. En tout cas, on est en phase d'arrêt depuis pas mal de temps déjà. Mais ça ne nous a pas donné envie de reprendre. Et puis aussi, moi en tout cas, à titre personnel, ça m'a conforté dans mon militantisme, notamment associatif. En m'engageant aussi dans l'associatif en parallèle. Nous voulions aussi prendre soin de la communauté. Et puis, je pense qu'il y a un truc d'adelphité. Parce que notre compagnie s'appelle Les Adelphes de la nuit. C'est important quand on vit une chose pareille. Comme à l'époque, les gens qui ont vécu les années noires du sida. On vit une période sombre par rapport au chemsex. Et je crois qu'il est important qu'on prenne soin les uns des autres, et les unes des autres. C’est entre autres ce qu’a voulu faire en faisant cette pièce. Et ça nous a beaucoup changé.

Certains parlent justement aussi d'une dynamique d'épidémie. Un peu comparable à celle du sida. Est-ce que c'est votre ressenti ?

CH  : C'est toujours très complexe de comparer ces deux choses. Je pense qu'il y a des éléments qui se rejoignent dans la dynamique. Quand on lit des témoignages de l'époque, des années 80, où les gens disaient je perds mes amis, je suis le seul survivant d'un groupe. Là, on n'en est pas non plus au stade de l’hécatombe, même s'il y a des décès. Dernièrement à Bordeaux, il y a quand même eu quatre overdoses en un week-end. C'est alarmant. Et il y a eu des décès ces derniers mois à Paris, à Lyon. Mais je pense que le vrai ressort, c'est la perte de notre entourage. Ça devient un peu plus extrême, plus hard dans les pratiques, dans les prises de drogue. J'ai fait le parallèle en lisant des témoignages de l'époque. Et moi ce que je me disais, c'est un peu pareil. J'ai cet ami que je ne vois plus. Il disparaît. Tel ami, je demande s'il va être vivant, parce que  malheureusement, il s'injecte tellement qu'il en fait des infections. Et ce n'est pas le même ressort. Mais il y a un truc qui est sous-jacent d’homophobie, d’ostracisation.Et puis ça touche quand même particulièrement les hommes qui ont des relations sexuelles avec d'autres hommes. Donc il y a des points communs. Certains ne sont peut-être pas trop d'accord, mais je pense que c'est quelque chose qu'on peut en tout cas comparer. 

JW : Je suis assez d'accord. Et l'endroit où on peut faire le parallèle avec les années VIH, c'est une impression d'abandon de la part de la santé publique. Où il y a quand même un certain temps de latence avant des réactions. 

CH  : Oui, je trouve que c’est la comparaison la plus frappante. Au début de l'épidémie du VIH, les associations alertaient et il ne s'est rien passé. Il n’y a eu des réactions que quand on s'est rendu compte que ça commençait à avoir un impact très gros. Le chemsex c'est pareil. Ça fait dix ans qu'on alerte. Ça fait dix ans qu'on essaie de secouer le cocotier. Et là, il y a des morts. ça commence à toucher les hétéros. Il se passe doucement mais sûrement des choses. Donc c'est un peu similaire. Il y a une espèce d'apathie du début. Et c'est quand on se rend compte que ça dépasse l’aspect communautaire qu'on va s'y intéresser. C'est triste.

Comment est-ce que vous avez travaillé avec vos comédiens ? Parce que vous, c'est votre histoire, vous la portez. Mais vous devez la faire porter à un groupe de personnes qui ne connaissent peut-être pas forcément le sujet.  Comment est-ce que ça s'est élaboré ?

CH  : Déjà, on a beaucoup de chance, parce qu'on a des comédiennes et des comédiens très talentueux. En fait, il s'avère que dans le casting, personne n'a fait de chemsex. Donc ça a été aussi le double enjeu pour eux de comprendre. On a déjà fait un travail de pédagogie. On a expliqué ce qui se passait dans ces contextes-là. On a expliqué le phénomène. Eux aussi se sont documentés. Et ensuite, là, c'est leur métier de comédien, de comédienne. C'est de l'avoir quasiment dans leur chair. Quand je parlais de la mère qui perd son enfant, je pense à Wedia. Quand elle le joue, elle le traverse complètement. Parce que je pense qu'en vivant avec nous, en voyant notre fragilité, en voyant notre parcours, elle s'est vraiment imprégnée de ça pour le jouer. Tao, celui qui joue le rôle de Candide, qui est super jeune, il est né en 2003, a une maturité exceptionnelle. Là, pour le coup, il joue mon histoire. Et c'est vrai qu'il a pris le sujet à bras le corps. Et ce qui est fou, c’est qu’il n'y a pas trop longtemps, il m'a dit «  je pense que si je n'avais pas fait cette pièce, j’aurais peut-être commencé le chemsex ». Ils ont fait un travail assez impressionnant de documentation et puis d'empathie aussi. Parce que je pense qu'une qualité de comédien, c'est d'être empathique et donc ensuite de retransmettre ça.

JW : Je pense que le fait d'avoir été extrêmement transparent aussi avec nos histoires, c'est-à-dire que parfois en rentrant dans des détails peut-être un peu crus avec eux pour qu'ils comprennent vraiment ce qu'on peut vivre ou même ce qu'on peut vivre à travers le chemsex, ça leur permet aussi, je pense, d'avoir une vision assez complète et précise de ce qui peut arriver lors de sessions chemsex. Et après, on a fait tout un travail justement aussi sur le corps, qui a été très important où en fait, il faut apprendre aussi à se toucher,pour juste s'imprégner du corps de l'autre et oser le toucher parce qu'au final, dans ces sessions chemsex, on y va franco. Et donc, c'était très important pour nous qu'on voie des gens qui se touchent vraiment avec un même temps le respect du corps de l'autre. 

Amours Chimiques, de Corentin Hennebert et Joseph Wolfsohn, au Lavoir moderne Parisien, du 15 au 19 mai.

Photo de Une: Xavier Héraud

Photo de la pièce: Guillaume Colrat. 

Cet article est paru dans Strobo n°30

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