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Mathis Chevalier : à « Tomber des nu(e)s » !

Franck Desbordes

Il est au cœur d’un nouveau projet avec Marc Martin qui bâtit des ponts entre la communauté queer et le monde macho des sports de combats ! Modèle et nouvel espoir du 7e art, Mathis Chevalier est notre coqueluche du mois.

C’est l’évènement du printemps : une expo à Paris et un beau livre du photographe Marc Martin qui dévoilent tout (oui, tout !) du jeune comédien et ancien champion Mathis Chevalier. Sans pudeur ni garde-fou, les deux compères nous offrent dans un dédale de nus, érotiques et politiques, une vision de la liberté qui fait du bien. N’en déplaise aux éternels pisse-froids.

Avril : ne te découvre pas d’un fil. Pourtant, ce mois-ci, Mathis Chevalier se montre très à l’aise face à l’objectif de Marc Martin : « poser à poil n’est pas me mettre à nu » dit-il en ouverture de jeu ! L’ex champion de boxe (champion de MMA précisemment, le sport de combat le plus violent qui soit) a choisi de faire corps avec sa nudité pour casser les codes de la virilité et de la bienséance. Effronté, espiègle ou tendre et complice, il s’offre aux regards avec une liberté à Tomber des nu(e)s.

Si l’expression est faible pour décrire les images, le titre du projet est bien choisi ! « comme un beau livre qui, d’une étagère, vous tomberait sur la tête » lit-on en préface de l’ouvrage. Ces photos exposées à partir du 24 avril à la Galerie Obsession risquent bien, en grands formats, de renforcer l’impact. Cette nouvelle galerie parisienne (spécialisée dans le nu masculin) se situe dans une petite rue du 11ème, à l’abri des badauds. Elle se niche à l’étage d’un immeuble sur cour : « on y pénètre, à l’ancienne, comme quand l’art homoérotique était clandestin et que les œuvres circulaient sous le manteau » dit Marc Martin : « l’endroit est propice aux émois ». L’accueil de Florent Barbarossa et Pierre Passebon, maîtres des lieux, est chaleureux. Selon eux, si l’homme - comme objet de désir - reste sous représenté dans le monde de l’art, ce n’est pas un hasard : « encore faut-il que les hommes s’acceptent eux-mêmes en tant qu’objet de désir pour être ensuite exposés comme tel ! »

Marc Martin et Mathis Chevalier lancent ici un défi à la pudibonderie ambiante. Tomber des nu(e)s, c’est l’histoire d’une rencontre entre deux hommes qu’un quart de siècle sépare. D’un côté, le photographe Marc Martin qui ne cache pas son goût pour les hommes. De l’autre, Mathis Chevalier (identifié comme hétérosexuel) qui se joue des étiquettes et du qu’en dira-t-on. Du simple modèle, il déjoue activement les rôles impartis dans la création. Chaque pose impudique est un coup de pied dans une fourmillière. Coup de pied dans l’Histoire de l’Art lorsqu’il pastiche - avec son cul poilu - la fameuse « Vénus au miroir ». Coup de poing dans le monde macho du MMA lorsqu’il porte haut sur le ring un jeune homme trans après le combat. Coup de sang lorsqu’il hurle comme une bête sauvage sur des clichés noir et blanc. Coup de talon lorsqu’il mime Madonna en faisant du stop à poil dans les rues de Grigny, où il a grandi. Coup de gueule contre la guerre dans une métaphore du « Dormeur du Val » de Rimbaud. Coup de pouce aux images déclassées quand il s’agit de réhabiliter celles de Larry Clark. Coup de maître quand il s’entiche des codes cuir pour se la jouer queer. Etouffé sous un sein aussi lourd que notre désir pour lui, Mathis tend la main vers des ailleurs et bâtit des ponts entre les communautés de tout poil. Sur toutes les images de Marc Martin dans Tomber des nu(e)s, l’amour circule, libre. Libres comme le sont ces deux compères-là.

Il est aussi beaucoup question de voyage dans ce projet. Pas étonnant que le photographe ne fasse endosser qu’un seul uniforme à Mathis : celui du marin. Du marin qui traine autour des pissotières d’antan à celui tout droit sorti du Querelle de Fassbinder, chaque série s’apparente à une fiction. Le spectateur peut se faire des films à souhait. Et voilà qui tombe bien car Mathis Chevalier (qui délaisse désormais les compétitions) voit son avenir sur grand écran. « Sa force d’incarnation et ses capacités d’improvisation feront de lui un acteur hors-norme » dit Marc Martin : « hors nome aussi dans son rapport à la nudité et au monde queer qu’il côtoie ». Dans l’ouvrage, Quentin Grosset (auteur de la rubrique « Divine Gang » chez TroisCouleurs) dresse la liste des grands comédiens qui - de Joe Dallessandro à Brad Davis - se sont affranchis nus avant lui : « Mathis Chevalier est le fier héritier de cette espièglerie camp avec ce qu’il faut de crânerie, de drôlerie et de malice ». Du petit caïd de banlieue aux héros de la Grèce Antique, il n’y a qu’une page à tourner. Qu’un regard à faire changer. Ce n’est pas la première fois que Marc Martin compte sur Mathis Chevalier. En 2022, il lui offrait le rôle titre de son court métrage musical Mon CRS. Mais c’est la première fois qu’il passe au crible un modèle hétéro. Ses obsessions photographiques sont là, les fans de la première heure ne seront pas perdus. Strobo s’est donc penché sur la personalité de ce modèle magnétique.

Histoire de patienter jusqu’à l’expo à la Galerie Obsession, nous avons échangé avec Mathis Chevalier. Le jeune homme s’est livré avec beaucoup de sincérité et de maturité.

Strobo : Bonjour Mathis.

Mathis Chevalier : Bonjour Franck. Je garde un très bon souvenir de ma première rencontre avec Strobo. Mes grands-parents brandissent encore, comme une fierté, le numéro où Othmane et moi étions en couverture. Je suis heureux de vous retrouver aujourd’hui.

Strobo : Dans Tomber des nu(e)s, tu poses tout nu sans pour autant te mettre à nu, pour reprendre la jolie formule en ouverture de l’ouvrage. En tant que jeune acteur et ancien champion sportif, tu agis comme un résistant à la norme dans cette période pudibonde que nous traversons. Quel est ton point de vue et ta position en t’affichant à l’envers de ces tendances actuelles?

Mathis : La norme de mon point de vue c’est la voix qui mènera notre humanité à sa chute. Trouver notre place, faire partie intégrante d’un groupe social, c’est un phénomène naturel. Mais aujourd’hui il est poussé à outrance par les diktats de la consommation et des réseaux sociaux. Faire le pont entre mon corps d’athlète et la douceur d’une histoire d’amour avec Othmane (NDRL : dans Mon CRS en 2022) c’était déjà un premier pas vers la liberté. A travers Tomber des nu(e)s ,
je continue à explorer ma mixité identitaire en cassant les codes de la bienséance, intérieurement et visuellement.

Strobo : As-tu conscience d’un acte politique dans ta démarche artistique que certains jugeront insolent voire irrespectueux ?

Mathis : Une partie de ma génération se plie au conformisme ambiant. Au vu des réactions ultra violentes envers la différence, je peux le comprendre. Moi je suis de ceux qui s’offusquent d’avantage d’être confronté à la haine plutôt qu’à la nudité. Le rapport à nos libertés se dégrade. Nos libertés individuelles se rétrécissent tellement que je suis fier de cette promenade libertaire à travers l’objectif de Marc Martin : cette démarche artistique était un besoin personnel. Elle avait déjà commencé en banlieue, là où j’ai grandi. Depuis que je sais marcher, certains me trouvent inapproprié et d’autres me trouvent attirant. Le livre de Marc en est une illustration.

Strobo : En co-signant l’ouvrage, tu fais basculer ton rôle du simple modèle à celui de créateur, acteur du processus. Tu reprends à ton compte des postures de la masculinité classique (ou beaucoup moins classique parfois) et tu jongles avec les codes et les références en tout genre (ouvertement queer et très masculin en même temps). Comment s’est passé ta collaboration avec Marc Martin ?

Mathis : Je revisitais déjà des postures classiques de la masculinité via mes réseaux sociaux à la manière d’un « Drag-King ». J’arpentais les musées parisiens en observant cette masculinité en lutte, à comprendre les concepts d’art contemporain, à me perdre volontiers… D’ailleurs, quand j’ai rencontré Marc Martin dans son exposition sur les pissotières (NDRL : « Les Tasses » en 2020), on avait déjà toutes ces références en commun : Jean Genet, Copi, Hervé Guibert, Jaques De Basher, Rudolph Noureev. Je me souviens qu’il était d’ailleurs étonné du décalage entre mon corps rigide et mon goût pour ces personnages ambigus : Madonna et Fassbinder sont pour moi des modèles transgressifs qui me font rêver à un avenir plus radieux. Quand j’ai mimé la photo où Madonna faisait du stop à poil dans la rue en hauts talons, on était en banlieue. Des camionneurs ont klaxonné de joie, il y a eu des appels de phare de la part des femmes au volant et aussi des bandes de gars dans des voitures qui m’insultaient. Mais pas de bagarre au final.

 

Strobo : Ton parcours et ton rapport à la nudité te rangent d’ores et déjà du côté des marginaux. Tomber des nu(e)s projette le spectateur dans une sorte de fiction perpétuelle. On a du mal à déceler le faux du vrai. Dans la carrière d’acteur qui se profile pour toi, quels seront les rôles que tu vas privilégier ?

 

Mathis : J’aime les personnages qui font hésiter entre fiction et réalité. Ils sont ceux qui nous permettent de percevoir un ailleurs. Je pense à Vincent Cassel. J’ai une préférence pour les rôles qui nécessitent du travail, de la réflexion et une performance d’acteur. Si nous parlons d’éventails de personnages, je suis le bon, la brute et truand en même temps.

Strobo : Partages-tu ce goût pour une esthétique en marge chère à Marc Martin ? Quel regard portes-tu sur son travail global ?

Mathis : Le travail de Marc m’a donné beaucoup de force et une bouffée d’oxygène : Loin du « paraitre » à tout prix. Voir de la beauté dans les choses dites sales, montrer la marge et la traduire en belles images, c’est plus qu’une esthétique : c’est un acte philanthropique. Lui et moi sommes des drôles de bonhommes : les pieds dans la boue on trouve quand même de la poésie autour de nous. La transgression permet aussi d’explorer les frontières de la création.

Strobo : Il se dégage de Tomber des nu(e)s une réelle force. Elle est surement liée à ton corps de combattant. Une autre valeur, qui fait du bien même si elle semble moins maîtrisée chez toi, est la douceur. Cette douceur (à ne pas confondre avec la mièvrerie) n’est pas une qualité que tu mets en avant sur ton profil instagram par exemple. Pourquoi ?

Mathis : Je ne cherche pas à cacher cette ambivalence chez moi. Mais je reste quelqu’un qui au premier abord aime la confrontation physique. Je dévoile mon autre nature uniquement avec les gens que j’aime ou devant la caméra ou l’objectif. Je crois que c’est un bon deal. 

Strobo : Je retiens de l’ouvrage une photo phare : celle où le champion de MMA que tu représentes s’entraine avec un jeune homme trans. Il y a aussi cette scène avec lui dans les douches communes. A l’aube des Jeux Olympiques, quel message au monde des sports de combats souhaites-tu transmettre à travers cette série ?

Mathis : Je n’attache pas d’importance aux Jeux Olympiques. Pour moi, c’est une course qui fait oublier l’esprit du sport et la communion qu’il crée. C’est un rassemblement sportif qui se dépasse sans cesse dans les violations écologiques et humaines. Et je ne peux pas parler au nom du monde la boxe ou du MMA.

Mais le message que nous souhaitons transmettre dans cette image est simple : La tolérance et le respect, ce n’est pas un choix, c’est un devoir ! Que cela soit sur un ring de boxe ou ailleurs. Le monde change et nous sommes dans un pays de droits : de droit d’être nous-même 

 

Strobo : La liberté semble être ton mot d’ordre. Toi qui, par ton art de vivre nu, tend des ponts envers la communauté queer, quelle est ta position personnelle envers les minorités de toutes sortes que tu n’incarnes pas (forcément) à première vue ?

Mathis : Ne perdons pas espoir. Soyons libres tant qu’on respecte l’autre. Notre nudité et notre corps sont violentés par ceux qui veulent les censurer et ce n’est pas l’inverse. N’ayons pas peur de nous déconstruire et allons vers l’autre. Aimons-nous, tous ensemble.

Strobo : Comment te définirais-tu pour les lecteurs de Strobo ?

Mathis : On vit à toute allure. Je n’ai pas envie de me définir aujourd’hui, j’avance vers le futur et vers les autres. Je laisse ceux qui me regardent percevoir leurs vérités à travers mon image. S’ils voyagent, moi je voyage avec eux.

Strobo : Merci Mathis et rendez-vous le 24 avril à la Galerie Obsession. Pour toustes, en Tomber des nu(e)s !

Mathis : Merci Strobo de m’offrir cette tribune pour m'exprimer.

Références

« Tomber des nu(e)s », le livre (ainsi qu’une édition collector de 50 exemplaires comprenant un Polaroid « full frontal » de Mathis) est disponible en précommande aux éditions  AGUA et sur le site de Marc Martin : www.marcmartin.paris

« Tomber des nu(e)s », l’exposition /vente aura lieu du 24 avril au 8 juin 2024, Galerie Obsession, 5 passage Dallery, 75011 Paris, du mardi au samedi de 14h à 19h : www.galerie-obsession.com

 

Cet article a été publié dans Strobo Mag n°30

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