Cela ne nous vous aura pas échappé, il y a de plus en plus de rendez-vous, de soirées et même d’établissements « en non-mixité FLINTA ». C’est-à-dire, pour faire très court : interdits aux hommes cisgenres. Flinta, c’est qui c’est quoi ? C’est un nouvel acronyme qui veut dire : Femme, Lesbienne, Intersexe, Non-binaire, Trans et Agenre. Sous-entendu : si vous ne faites pas partie de ces groupes, vous n’êtes pas les bienvenu.e.s.
Alors, spontanément, on est triste parce que nous aussi, en tant qu’hommes gay cisgenres ou bisexuel.le.s ou etc, on aimerait bien s’amuser avec tout le monde, échanger, s’enrichir de nos différences mais aussi sur ce qui nous rassemble, et débattre, se faire engueuler quand on a dit une bêtise qui peut être ressentie comme blessante et ensuite comprendre et apprendre, se lier aussi d’amitié et s’amuser avec des personnes dont nous respectons les parcours, dont nous entendons les difficultés, et avec lesquelles on aimerait se battre pour que leurs droits avancent. Des personnes à qui on aimerait apporter notre soutien sincère sans passer pour des adversaires par préjugement.
Mais non, c’est ainsi, nous sommes invités à rester à la porte. Et de toutes façons, si nous décidions d’entrer, ce serait à nos dépens puisqu’on nous explique que potentiellement nous prendrions la place d’une personne plus concernée que nous. Sur la base de cet argument, certains rendez-vous FLINTA n’hésitent d’ailleurs pas à vous dissuader de les fréquenter. Et passés les remords qui vous rongeraient si vous vous invitiez malgré tout, les regards des client.e.s FLINTA seraient, on l’imagine, bien cruels à votre égard, vous l’Égoïste de service.
Et pourtant, il faut bien reconnaître que la plupart des rendez-vous « en non-mixité choisie » sont totalement légitimes. Ils permettent aux personnes concernées de s’exprimer dans des zones safe sans avoir à débattre pendant des heures avec des opposant.e.s qui empêchent les sujets d’avancer. Ils permettent de libérer la parole aussi. Ces espaces safe sont des îlots de tranquillité dans la vie compliquée de certain.e.s, ils sont absolument nécessaires. Oui quand il s’agit de groupes de paroles, de débats, de tables rondes,…
Mais, quand il s’agit d’établissements, la chose devient en fait plus discutable, surtout si ce sont des lieux de vie et de fête et de divertissement comme des bars, des cabarets,… En France, nos établissements sont des ERP : des Établissements Recevant du Public, et personne ne peut interdire l’accès à un lieu public en fonction de son genre, de son orientation sexuelle supposée (ou son genre présumé), sa couleur de peau, son âge ou sa morphologie, etc. Et puis, comment – matériellement – un homme trans d’apparence masculine doit-il prouver sa transidentité ? Ou une personne intersexe ? Et puis que dire à un garçon queer efféminé déjà victime de follobophie ? Que là non plus, il n’est pas le bienvenu ?! De quel droit !?
En réalité, la création de ces lieux commerciaux repose sur un paradoxe : les responsables de ces établissements entendent proposer un service adapté à une clientèle très ciblée (oui, on y encaisse des euros et les gens restent des clients ) et tant pis si cela prend la forme d’une scission communautaire flagrante à rebours du logiciel inclusif dans lequel elles, ils et iels disent pourtant généralement s’inscrire.
Ces divisions sont un triste constat d’échec. Celui désormais établi que décidément, une partie d’entre nous tou.te.s ne veut pas se mélanger et réfute le sacrosaint principe du vivre-ensemble, le ciment de notre société.
À l’heure où les fachos enfilent leurs bottes pour, paraît-il, bientôt battre le pavé en France et en Europe, est-il bien raisonnable de nous désunir juste avant la catastrophe ?
Mais c’est la vie, puisque c’est si « gentiment » demandé, ici ou là, nous ne ferons donc plus la fête ensemble.
Franck Desbordes, Directeur de la publication