Dans la scène photographique française, Romain Berger détonne. En détournant les clichés de la culture gay, il lève le voile sur le pire et le meilleur de notre monde à travers une esthétique léchée, des ambiances évocatrices, des sujets provocants...
Comment est venue l'idée de faire de la photographie ?
J’ai fait des études de cinéma à Caen et lorsque j’ai obtenu ma licence en 2011, je suis parti vivre à Paris pour trouver du travail dans ce milieu artistique. Ça a été plus compliqué que ce que je pensais, alors en 2013, j’ai décidé de m’acheter un appareil photo pour réaliser mes propres courts-métrages car c’était moins cher qu’une caméra. La suite, vous vous en doutez. J’ai commencé à m’intéresser à l’image fixe en réalisant que je pouvais réaliser mes propres films seul, techniquement, sans gros moyens, et en racontant mes propres histoires.
Pourquoi joues-tu avec les clichés de la culture homo ?
Au tout début, l’idée de mes mises en scène était de détourner la misogynie des médias. On voit trop de femmes dénudées dans les magazines ou les publicités et je voulais inverser les rôles. Je voulais faire de l’homme un objet sexuel. Naturellement, baignant dans la culture homo, j’avais beaucoup d’images assez érotiques en tête ainsi que de nombreux fantasmes ancrés dans la culture. J’ai décidé de m’en emparer, de les détourner pour en faire des images cinématographiques. Prendre les clichés et jouer avec, c’est aussi une façon de faire un doigt d’honneur à l’homophobie.
Qu'est-ce qui te plaît autant dans la branche "camp" pour t'en revendiquer ?
Ce qui me plaît, c’est le fait d’être libre en tant que gay, de pouvoir m’amuser avec les clichés, d’aller jusqu’à l’exagération car je suis concerné. Comme je le disais auparavant, c’est aussi un bon moyen de se moquer des homophobes. Mon travail doit les mettre en PLS et je l’espère, c’est sûrement provocateur, mais ils font beaucoup de mal alors les bousculer un peu, ça fait plaisir. Avec le camp, on se moque des choses, de l’hypocrisie de la société, de la bien-pensance.
Comment composes-tu tes photos ? Sur une idée précise à développer, sur le ou les modèles, en mode thématique ?
Je compose mes photos en premier lieu avec une idée et un thème. Je ne construis jamais une création par rapport à un modèle, c’est le thème qui amène le modèle. Lorsque j’ai envie d’exprimer quelque chose, que ce soit une histoire ou parfois purement esthétique, je vais chercher le modèle parfait à mes yeux, celui que je vois parfaitement
dans cette scène. En plus d’avoir un coup de cœur artistique pour le modèle, je leur demande toujours s'ils sont ouverts et en accord avec la nudité et la sensualité car il faut être totalement à l’aise avec mes concepts.
Tes clichés posent un regard particulier sur la communauté gay. Que veux-tu faire passer comme messages par tes créations ?
Durant les 5 premières années, mes créations exprimaient la vie secrète de la communauté qui vit ses désirs et fantasmes en secret. Des maris qui s’embrassent en cachette, des amants seuls dans une chambre d’hôtel, etc. C’était une façon de critiquer la société qui attend de nous (homo ou hétérosexuels) que l’on se conforme à des règles alors qu’on est tous égaux et qu'on a tous des désirs cachés. On nous demande de les masquer en société pour correspondre aux attentes, mais une fois chez nous, on les vit librement. Depuis cet été, mon travail est plus ouvert, on ne se cache plus, on est là, présent. C’est pourquoi j’ai décidé de mettre en scène de plus en plus de femmes car je veux être totalement inclusif.
Couleurs, scénographie, provocation se retrouvent dans tout ton travail. Pourquoi ces choix ?
Les couleurs et la scénographie me viennent du cinéma et de mon amour pour Gregg Araki, Gaspard Noé, Wong Kar Wai… Ce sont vraiment mes inspirations. Il y a aussi beaucoup de James Bidgood dans mes images. Pour ce qui est de la provocation, je pense que c’est ma part intérieure qui s’exprime. Aussi surprenant que cela puisse paraître, je suis une personne très introvertie, assez timide, asexuelle et avec un look très classique. Alors, le Romain caché exprime ses fantasmes par ses photographies.
L'exagération est-elle une clé pour la critique que tu fais de la société contemporaine dans laquelle les gays sont confrontés ?
Non, absolument pas. C’est ma façon de faire, exagérer, rire, me moquer, mais beaucoup d’autres photographes le font de façon plus sérieuse. Je n’aime pas les sujets lourds, ou du moins, je n’aime pas aggraver une situation en la rendant plombante. Tu sais, comme ces films queer d’autrefois qui ne montraient qu’un monde triste et sombre. Je veux montrer que derrière les sujets sensibles, il y a aussi de la joie, de la couleur et du plaisir.
Comment se passe une séance photo ?
Ça se passe très rapidement. En vrai, une séance photo dure rarement plus de 30 minutes. Le plus long, c’est le travail en amont. Je construis mes propres décors seul et à la main alors parfois ça peut me prendre une journée. Lorsque le modèle arrive, j’ai déjà effectué tous les tests de lumière, je sais comment il va poser, alors c’est très rapide.
Tes réalisations flirtent avec celles de David LaChapelle, Pierre & Gilles, Araki, Dina Goldstein... Que t'évoquent ces artistes ?
David Lachapelle est MA référence. C’est celui que j’ai découvert en premier et qui m’a donné envie de faire de la photographie. Araki est celui qui m’a donné envie de faire du cinéma.
J’ai connu Pierre et Gilles très tard et même s'ils ont été inspirés par le travail de James Bidgood, ils n’ont pas fait partie de mes références. En France, on me compare très souvent à eux, mais je pense qu'on est très différents dans nos couleurs, nos cadrages et notre façon de travailler.
Où vas-tu chercher l'inspiration pour tes projets ?
Mes inspirations viennent d’un peu partout. Une publicité dans un magazine ou à la TV, des personnes qui passent devant moi lorsque je suis à une terrasse de bar, des discussions sur Grindr... et aussi mes fantasmes.
Alternatif, sous-culture, underground... sont-ils des termes qui te qualifient autant que ton travail ?
Bien que je sois un enfant sage et assez classique, ça me définit bien. Depuis un an, je fréquente le milieu alternatif queer rennais, très différent du milieu LGBT. Depuis que je le fréquente, je suis plus en confiance avec moi-même, moins préoccupé et plus libre. C’est quelque chose dont j’avais besoin et je sens en faire partie.
Pourquoi ton travail est-il plus connu à l'international que dans ton propre pays, d'après toi ?
C’est simple, les 3/4 du temps lorsque je contacte une galerie ou un magazine en France, on me dit que je suis trop vulgaire et que ce n’est pas possible de diffuser mes images. Une galerie m’a dit que j’étais du plagiat de Pierre et Gilles, une autre que mon travail était trop amateur… Travailler en France est très difficile en tant qu’artiste, surtout lorsque l’on propose un travail différent.
Comment définirais-tu ton travail artistique en trois mots ?
Aguicheur, hors-normes, et provocateur.
www.romainberger-photography.com
(en plus j’ai nouveau shop tout beau)
Instagram : romainb_photos