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Et Act Up encapota l’obélisque de la Concorde

Xavier Héraud

C’est l’une des images emblématiques de la lutte contre le vih/sida. Il y a 30 ans, Act Up-Paris, avec l’aide de Benetton, posait une capote géante sur l’obélisque de la place de la Concorde. Trois militant.es se souviennent.

Il est 5h30 ou 6h du matin en ce 1er décembre 1993. Une grosse trentaine de militant.es d’Act Up-Paris débarque sur la place de la Concorde. Une grue est en train de dérouler une capote rose géante sur l’obélisque de Louxor, qui trône au centre de la place, face à l’Assemblée Nationale. Avec des pancartes, les militant.es renomment la place « Place des morts du sida ». L’image fera le tour du monde.

Sur la photo ci-contre, c’est le journaliste Christophe Martet, alors vice- président d’Act Up-Paris (il en devient président l’année suivante). Le cliché est pris par son amie de toujours Agnès Poirier, également militante à l’association. Tout vice-président qu’il était, Christophe n'avait pas connaissance de l’opération. Il savait juste que quelque chose se tramait. « Très peu de gens ont été mis dans la confidence avant l’action, raconte- t-il aujourd’hui. Les journalistes sont prévenus d’une action place de la Concorde et qu’il y aurait sans doute quelque chose de spécial. Jusqu’au bout, on n’était pas à l’abri que cela échoue. »

Une idée de Benetton
Cette action a pu avoir lieu grâce à Benetton. En ce début des années 90, la firme italienne, sous l’impulsion d’Olivero Toscani, communique à deux reprises en évoquant les séropositifs et les malades du sida. En 1992, Benetton avait utilisé une photo du militant David Kirby, entouré par sa famille sur son lit de mort. Le cliché, signé de la photographe Theresa Frare, d’abord publié dans Life Magazine, avait été colorisé et diffusé sur des affiches avec le logo Benetton. Un an plus tard, au début de l’automne, l’entreprise récidive en diffusant des visuels de parties de corps tatoués d’un « HIV positive ». Cette dernière campagne choque beaucoup dans la lutte contre le sida, en particulier Aides. Lalla Kowska-Régnier était, avec Hugues Charbonneau, l’une des coordinatrices de l’action. Elle raconte : « nous avons fait un point en réunion hebdomadaire (RH) [pour parler de la campagne] et dans mon souvenir, c’est l’une des premières fois où on a été incapables de trancher. » La militante poursuit : « et puis il se trouve que de manière quasiment simultanée, il y a eu le premier procès pour contamination d'une personne séronégative par une personne séropositive, c'était un couple, je crois que c'était un couple hétéro, mais j'en suis pas certaine. Il n'y avait pas de polémique à la hauteur de celle que Benetton avait suscité. J'ai rédigé un communiqué de presse. La transmission du VIH allait être criminalisée. Et la prévention doit être l’affaire de toutes et tous et pas seulement des personnes séropos. C’était ça qui  était le vrai enjeu et pas une campagne de pub. » Le communiqué de presse est intitulé « Benetton : Act Up s’en fout ». Il ne passe pas inaperçu. « Quelques heures plus tard, je reçois un coup de fil d'une personne d'une  agence de com parisienne qui fait la com pour Benetton, raconte Lalla. La personne me dit « on voulait vous dire qu'on a apprécié le communiqué d'Act Up. On aimerait bien vous rencontrer. On aurait quelque chose à vous proposer. Un éventuel partenariat. » Avec une poignée d’autres militants d’Act Up, Lalla Kowska-Régnier se retrouve dans un hôtel particulier de la rue des archives. « Et là on nous propose une action, la capote sur l’obélisque. »


Pour préserver le secret, ceux qui ont connaissance du projet font voter une action de principe en réunion hebdomadaire. « Et puis après on a lancé le process, on a dû se voir trois ou quatre fois avec l’équipe d’événementiel. Tout avait été parfaitement millimétré », ajoute Lalla. La veille de l’action, Hugues Charbonneau et Emmanuelle Cosse négocient avec les représentants de l’entreprise pour éviter que cette image soit détournée à des fins commerciales. La future ministre du logement, qui a 19 ans à l’époque, se souvient : « je me suis retrouvée à négocier avec eux, parce que la crainte qu’on avait c’était qu’on soit poursuivis en justice et qu’on soit ruinés. C’est ce qu’on voit dans le documentaire [de Capa], on les a vraiment fait chier pour qu’ils assument tous les risques juridiques. »

Le jour J, adrénaline et euphorie
Jour J. Plusieurs rendez-vous sont donnés aux militants et journalistes pour essayer de déjouer la surveillance des renseignements généraux. Lalla Kowska-Régnier : « le matin même, il y a une adrénaline incroyable. Il y a eu quelques actions comme ça à Act Up, comme Notre Dame. Mais là c’était moins angoissant que Notre Dame, c’était super chouette. » Emmanuelle Cosse: « à 5h30 on y était. Le dispositif, c’était de faire comme s’il y avait des travaux. Il y avait des mecs en tenue de chantier. Au début, les gens ne voyaient pas ce qu’on faisait. A l’époque, c’était un monde moins sécuritaire. Les flics sont arrivés on avait déjà commencé à poser la capote. On a un peu galéré. La grue n’était pas arrivée suffisamment haut pour que la capote s’enfile suffisamment bien. On a finalement réussi. Et en bas, on a fait un barrage humain pour que ça tienne au moins le temps de faire des photos. » Jean-Marc Armani, photographe pour Libération notamment, qui suit l’association est là pour immortaliser l’événement. Une équipe de Capa filme les militants (le reportage est visible sur Youtube et s’intitule « Act Up : sida guérilla ») Lalla Kowska-Régnier, de son côté, va rencontrer Olivero Toscani, installé sur le balcon d’une suite au Crillon, aux premières loges pour voir l’action. Elle se souvient avoir été «troublée» par ce luxe, après la rencontre à l’hôtel particulier.

« C'était un vrai petit moment d'accomplissement, tu vois. Quelque chose qui se réalise. On n'imaginait jamais qu'on allait pouvoir faire ça »

Les militant.es. exultent. « C'était un vrai petit moment d'accomplissement, tu vois. Quelque chose qui se réalise. On n'imaginait jamais qu'on allait pouvoir faire ça », affirme Lalla Kowska-Régnier. Christophe Martet se rappelle d’un moment « d’euphorie » lorsque la capote s’est déroulée sur l’obélisque : « c’est quand même une action incroyable, assez gonflée. C’est un moment très joyeux. » Emmanuelle Cosse renchérit : « quand on est parti la capote était toujours là. Les flics ont mis énormément de temps à la décrocher. On a fait la Une du New York Times, donc il y avait évidemment une forme de fierté. »

1993, une des pires années de l’épidémie
D’autant, ajoute celui qui préside aujourd’hui l’association Vers Paris sans sida que « 1993 est une des pires années de l’épidémie » : « on n’a aucun très traitement, très peu d’espoir, les gens tombent comme des mouches, on annonce très régulièrement des décès à la réunion hebdomadaire d’Act Up. Et c’est vrai que là on est dans un sentiment de puissance, d’avoir réussi quelque chose de très fort, de presque impensable, et surtout avec un message. L’idée c’était que pour le 1er décembre on puisse parler de préservatif, de prévention, à une époque où ça reste très difficile. Les campagnes sont sinon confidentielles du moins pas très explicites. »
30 ans après, cette action reste « un des grands moments de l’histoire d’Act Up », estime Christophe Martet, qui ajoute : « si tu regardes les images, on n’est pas hyper nombreux à la Concorde... Il fallait se lever très tôt, avec l’idée qu’il peut y avoir des arrestations. On est très peu nombreux, avec un impact énorme. C’est une des images emblématiques de la lutte contre le vih/sida. C’est là où on voit à quel point parfois une image vaut 100 000 discours et qu’il ne faut pas être très nombreux pour faire bouger les choses. »

Photo : Christophe Martet par Agnès Poirier

Cet article a été publié dans Strobo #26

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