Suite à nos articles précédents concernant la difficulté de Paris Fetish de trouver une salle qui accueille son festival, et notre rencontre avec Frédéric Hocquard, maire de la ville de Paris chargé du tourisme et de la nuit. Mous avons fait le point avec Rémi Calmont, directeur du SNEG, le syndicat national des entreprises gay.
Est-ce que la difficulté de trouver une salle pour certains events LGBTQ+ est plus complexe ces derniers temps ?
Rémi Calmont : On a connu une période où des soirées - je ne parle pas forcément de celles à caractère sexuel - pouvaient se dérouler dans des salles totalement improbables, à Gaveau, au Théâtre de l’Empire, à l’Olympia, etc. Les organisateurs ont aujourd’hui du mal à louer des salles pour une raison majeure : si survient un incident, toute la responsabilité repose sur le lieu qui accueille l’événement. Ils peuvent perdre leur autorisation d’exploiter leur salle pendant un certain temps, et ce quelle que soit la nature de l’activité qu’ils y développent.
Se pose aussi la problématique de la disparition progressive de lieux LGBT dédiés.
Il n’y a plus d’entrepreneurs qui investissent dans cette activité. Aujourd’hui, l’immense majorité des lieux de fête est détenue par des groupes tenus par des financiers plus que par des faiseurs de nuit. C’est une activité difficile et très réglementée qui demande énormément d’argent, déjà par rapport à l’acquisition d’un lieu ou sa location. Sans compter les règlements de copropriété qui se multiplient et déclarent que toute activité nocturne, valable pour des clubs comme pour un restaurant ou un bar, d’établissement à licence de débit de boissons, est interdite. Ensuite, il y a toute une réglementation, en termes de sécurité et d’accessibilité, régie par les polices administratives pour garantir la sécurité du public et l’accessibilité de tout ce qu’on appelle les PMR (personnes à mobilité réduite, NDR), de plus en plus lourde. Les études d’impact acoustique sont de plus en plus exigeantes, pour garantir la santé autant du public que des salarié.es. Il y a plein d’obstacles, à caractères financiers, techniques, réglementaires, qui font que c’est difficile de s’improviser exploitant d’un lieu de nuit.
Quid de la diminution des lieux LGBTQ ?
On ne tient pas de statistiques, elles n’auraient aucune valeur, car on n’est pas obligé d’adhérer au SNEG. On n’est pas l’INSEE, on n’a pas de chiffres sur le nombre de commerces LGBTQ+. Il y en a moins simplement parce que c’est la conjugaison de plusieurs facteurs. Déjà il y a une désaffection par les plus jeunes des lieux perçus comme identitaires. Je le constate moi-même, j’ai des amis qui me disent : “mais pourquoi se retrouver dans un lieu LGBTQ+ alors qu’on peut aller n’importe où aujourd’hui ?” Et ce jusqu’au jour où ils se prendront un poing dans la gueule, et se rendront compte qu’on peut aller n’importe où, mais qu’on ne peut peut-être pas se comporter de manière libre, du moins de manière aussi intime que dans un quartier plus privilégié. Je ne dis pas sécurisé parce que malheureusement il y a, encore et toujours, des actes de d’homophobie y compris dans les quartiers les plus queer-friendly. Et puis il y a l’émergence des tiers lieux, qui accueillent des événements LGBTQ+, où on jongle un peu plus avec les libertés et ce qu’on peut faire ou pas en termes d’alcool, de tabac, de stupéfiants, etc. Je n’en fais pas une généralité mais c’est une nouvelle donne par rapport à ce qu’on a pu connaître. Il y a aussi, et on le constate bien au SNEG, une remise en cause des combats des commerces, au même titre que les associations, qui ont participé de l’émancipation, de la libération et de l’affirmation. Même s’ils sont un peu pour certains un peu caricaturaux, vieillissants, en manque de renouvellement, etc. ils ont été et ils demeurent une composante essentielle de notre identité et de notre communauté. Par contre on a le sentiment d’une mairie de Paris-Centre qui n’a absolument aucune politique, aucune volonté directrice de vouloir maintenir un Paris LGBTQ+, un cœur de Marais, un cœur des Halles, puisque les deux quartiers jouent un peu au ping-pong en termes de fréquentation.
Certaines soirées avec backroom se seraient vues interdites récemment, qu’en est-il ?
Déjà nous ne rencontrons ce problème que sur Paris, alors que le SNEG a des adhérents un peu partout sur l’ensemble du territoire français. L’ancien directeur au sein de ce service de la police interpellé sur le sujet vient de quitter ses fonctions. La nouvelle patronne vient juste d’être nommée et on a fait une demande de rendez-vous. En 2009 est paru un texte dans le code du tourisme qui répondait à une aspiration portée par les organisations professionnelles représentant les lieux de nuit, dont le SNEG. L’idée était que les discothèques ont besoin d’un régime unifié sur le territoire national pour avoir une même heure de fermeture, tôt dans la matinée. Ce qui permettait d’éviter le nomadisme nocturne, par exemple tu es à Nancy, la boîte de nuit locale ferme à 4 heures du matin parce qu’un arrêté préfectoral le prévoit, et du coup des gens prenaient leur bagnole à la fermeture et faisaient 70 km pour aller rejoindre un club à Metz qui lui fermait à 6 heures du matin. Était-ce bien prudent ? Ce texte paru en 2009 a donné une autorisation d’ouverture jusqu’à 7 heures du matin pour tous les établissements reconnus comme discothèque. Une discothèque, c’est quoi ? C’est tout un faisceau d’indices dont le fait que l’activité soit l’exploitation d’une piste de danse. La police judiciaire à Paris estime qu’à partir du moment où on accueille une backroom dans un lieu LGBTQ+, il perd sa qualification de club. Et par conséquent son droit d’ouverture jusqu’à 7h du matin. En conséquence, il doit demander une dérogation d’ouverture tardive, au-delà de l’heure réglementaire prévue par le département, en l’occurrence, 2h du matin. Donc de nombreux d’établissements, à partir de cette interprétation de la police judiciaire qui leur dit, vous ne pouvez pas ouvrir de backroom, parce que vous perdrez votre caractère de discothèque de discothèque, s’abstiennent d’en accueillir une. Nous avons eu des échanges avec la préfecture de police et la solution c’est qu’une règle soit édictée. Il n’est pas normal que ce texte de 2009 soit compromis, que ce régime de droit de 7h du matin le soit aussi sous prétexte qu’il y aurait la présence d’un espace de rencontre dans ces établissements.
Vous allez lancer une campagne autour de la notion de consentement.
On est dans la continuité du mouvement qui a commencé avec la libération de la parole, le metoo, qui à la base venait d’outre-Atlantique et était féministe. Ensuite, il a été dirigé à l’attention de nos établissements avec le hashtag #balancetonbar. Au SNEG, un nombre d’adhérents se sont retrouvés avec des accusations de violence à caractère sexiste et/ou sexuel avec surprise en se disant : « ah bon, il s’est passé ça chez moi ? » Le problème c’est qu’aucune des personnes signataires de posts sous #balancetombar ne s’était jamais manifestée auprès de l’établissement en disant : « je suis allé chez vous, il m’est arrivé ça, etc. » On a bien senti que les établissements LGBTQ+ recevant du public allaient à un moment être ciblés. On a expliqué aux adhérents du SNEG d’être très vigilants, que leurs salarié.es le soient aussi et ce quel que soit le lieu. Il n’y a pas que les lieux « sexuels » qui doivent être attentifs au comportement de leurs salarié.es déjà et ensuite des client.es
les un.es vis-à-vis des autres. Il faut traiter ces problèmes et ne pas les prendre à la légère en répliquant « ça va, il est 4h du matin, on est là pour s’amuser, tu m’as pas l’air bien farouche, etc. » On est en train de produire notre propre campagne sur le consentement pour faire en sorte que les salariés et les exploitants, lorsque quelqu’un va exprimer une doléance par rapport à un comportement qu’il aurait jugé, inadéquat, traitent le sujet avec le plus grand sérieux, aient un protocole pour répondre à la personne, la sécuriser, l’écouter… Tout un processus qui atteste que le sujet est bien pris en considération.
La dernière Pride a suscité de nombreuses controverses, certain.es ne s’y reconnaissant plus ont annoncé lancer des évènements parallèles. Qu’en est-il réellement ?
On l’a beaucoup ressenti. En amont de la Pride de cette année, des établissements nous ont alertés sur l’absence de chars, donc de musique. L’inter-LGBT avait décidé d’une marche écolo et revendicative et son aspect militant ne devait pas être dissimulé par des sonos puissantes. Au SNEG nous sommes membres de l’inter-LGBT et nous avons vu émerger cette décision. Qu’on soit d’accord ou pas, ce qui se passe à l’inter-LGBT est un processus démocratique. L’immense majorité des votant.es a voté pour, donc on ne peut que respecter cette décision, dans la mesure où il ne s’agit pas de deux ou trois individus qui ont décidé tous seuls dans leur coin de faire comme ça. Des établissements nous ont fait part de leur inquiétude du fait que moins de monde dans le cortège signifie moins de monde le soir dans les établissements. Hors cette année, il n’y a pas eu de déficit de fréquentation dans l’après-cortège. J’entends aussi parler de contre-initiatives. Au SNEG notre statut, c’est la représentation, la défense, et l’accompagnement des établissements recevant du public, nous ne sommes pas organisateurs de soirées ou de manifestations. Si ceux qui souhaitent monter des projets alternatifs sollicitent notre aide, nous serons à leur écoute, et nous participeront pleinement pour faire en sorte qu’il puisse y avoir quelque chose d’autre avec un caractère plus festif, mais qui n’éclipserait pas la Marche pour autant. Ensuite, je me rends compte qu’on est en novembre et que personne ne s’est encore manifesté ! Et ce alors que les Jeux Olympiques de 2024 vont énormément compliquer la tenue d’événements comme la Pride. Ensuite rappelons que ça fait des années, bien avant cette édition 2023, que les commerces se sont relativement désengagés du cortège, à la fois parce que certains ne se sentaient plus désirés, mais aussi parce qu’un char ça coûte beaucoup d’argent. Et puis si des associations réussissent à le faire, je ne vois pas pourquoi des commerces ne pourraient pas ! Malgré tout la vie associative est ce qu’en font ses acteurs et actrices, donc si des personnes morales ou des individus veulent changer les choses, le mieux est qu’ils et elles s’investissent. L’ Inter-LGBT a un mal fou à mobiliser des bénévoles autour de tous ses pôles d’action et commissions (politiques, sociales, sur l’écologie le développement durable, sur les migrants…), et au bout d’un moment le bénévolat c’est très chronophage, épuisant et rarement payant en termes de reconnaissance. Il y a aussi des militant.es plus jeunes qui portent un discours différent de leurs aîné.es sur des sujets relatifs à la communauté LGBTQI, avec des idées, des opinions, des axes de direction plus en corrélation avec des thèmes autour de la responsabilité écologique, l’histoire, le genre, et qui veulent sortir des vieux schémas classiques qu’on a pu connaître, mais c’est la marche du temps ! Ce que je regrette c’est que parfois on a l’impression que tout ce qui a été fait par les ancien.nes est rejeté en bloc, qu’on s’est trompé de combat, qu’on a été trop limitatif, qu’on ne s’est pas intéressé à la diversité… Tout en oubliant de recontextualiser, parce qu’à l’époque il y avait des basiques à défendre comme l’épidémie du VIH qui succédait à la récente dépénalisation de l’homosexualité qui était encore inscrite sur la liste des maladies mentales par l’OMS. Il y avait des priorités absolues qui ne permettaient pas de s’étendre sur des sujets qui à l’époque pouvaient sembler périphériques.