En couple ou célibataires, les hommes gays sont nombreux chaque année à se lancer dans un parcours de gestation pour autrui. Force est de constater qu’avoir un enfant par ce biais n’a parfois rien d’une sinécure: problèmes médicaux, juridiques, retards ou parfois pire. Mais les nouveaux pères sont résilients. Nous vous présentons trois témoignages. Aujourd'hui : Guillaume.
Le sourire et la bonne humeur de Guillaume lorsqu’on le rencontre sont inversement proportionnels à la galère à peine croyable qu’il va nous décrire pendant 45 minutes. Vous ne verrez pas de photo de lui, en revanche, étant donné qu’il est encore dans un processus judiciaire. Son désir de paternité remonte à longtemps. Et il s’était fixé une date butoir: à 30 ans, il voulait un enfant, qu’il soit en couple ou non. Arrivé à 30 ans, il n’est pas en couple mais il se lance. Le choix du pays se fait en fonction du prix et de la proximité. 49 000 euros en Ukraine, alors que dans la plupart des autres pays on dépasse allègrement les cinq chiffres. Et à ce moment-là, l’Ukraine semble plus facile d’accès que la Colombie par exemple où le tarif est à peu près similaire. De plus, il a des amis qui ont eu un enfant grâce à une clinique à Kharkiv, la deuxième plus grande ville du pays, à l’est. En confiance, c’est celle-ci qu’il choisit à son tour.
Il s’y rend une première fois en mai 2021 pour rencontrer la directrice de la clinique et son adjoint. Tests de fertilité. Retour en France. Traitement pour la fertilité, tests à nouveau. Retour à Kharkiv. Première tentative, un échec. Pour une nouvelle tentative il faut payer. La donneuse est « virée », la mère porteuse n’est plus disponible. Il faut donc en trouver de nouvelles. Et payer. Il avait déjà avancé 25 000 euros, il faut en remettre 12 000 de plus. « C'est comme le casino. Il faut toujours passer à la caisse dès qu'il y a un truc», commente Guillaume. Pour maximiser ses chances, deux ovocytes sont implantés. Et cette fois-ci, ça marche, pour les deux ovocytes. Il aura donc des (faux) jumeaux. Ce qui entraîne des frais supplémentaires là aussi.
La Russie attaque l’Ukraine
Alors que la mère porteuse est enceinte depuis quatre ou cinq mois, la Russie de Poutine envahit l’Ukraine. C’est là que les ennuis commencent vraiment. «L’argent que j'avais donné à la clinique et qui était prévu pour toute la grossesse et la pension de la mère porteuse se trouve dans un coffre-fort en dessous de la clinique. Et vu que c'est la guerre, ils ne peuvent pas aller chercher les sous. Ils lui ont donné mon numéro. Normalement, elles n'ont pas de contact avec les pères. Et là, il a fallu commencer à payer. » La mère porteuse le harcèle jour et nuit. Elle ne parle pas anglais, Guillaume ne parle pas russe. Il tente de freiner ses ardeurs, mais doit lâcher 300 ou 400 euros par mois en plus de ce qui était prévu.
Les enfants naissent le 3 juin. Guillaume part avec ses parents deux jours plus tard. Depuis que la guerre a commencé, il faut trois jours pour s’y rendre. Sa première rencontre avec ses enfants n’a rien d’idyllique. «On nous a donné les enfants directement à l'arrière de la clinique. C'était vraiment Chronopost. Avec les deux grandes boîtes de toutes les provisions qu'il y a pour les bébés. Parce que chez eux, ils n'ont pas de primes de naissance. Ils donnent une grosse boîte qui contient presque 15 kg d’affaires. Moi, j'en avais deux. Heureusement, l’hôtel n'était pas trop loin. Sachant qu'on n'a pas le droit d'être dans la rue avec les enfants, parce qu'ils ne sont pas enregistrés. Ils doivent rester avec la mère. C'était tendu.»
Contrats illégaux
Ils se retrouvent à l’hôtel dans une chambre, à trois adultes et deux bébés. Il faut maintenant trouver un bureau d’état civil pour établir les papiers des enfants. Il y en avait trois à Kharkiv, deux ont été touchés par des bombes. «Sauf que c'était un peu borderline de le faire à Kharkiv, précise Guillaume. C'est une des villes où il y avait le plus de GPA. Des Français qui arrivent dans un pays en guerre, à Kharkiv, pour faire un enregistrement d'enfants, c’est pas trop le moment de se faire arrêter. » Parce que, a-t-il découvert ensuite, le contrat qu’il a signé avec la clinique est illégal. En effet, selon la loi ukrainienne, la GPA est réservée aux couples hétéros. Jusqu’ici, les autorités semblaient fermer les yeux sur les contrats qui contournent la loi. Depuis la guerre, cela a changé. Il n’en reste pas moins qu’il doit passer devant un bureau d’état civil. Sur les conseils de la clinique, il se rend dans une autre ville, à Poltava, avec seulement la mère porteuse et un avocat- traducteur un peu louche. On lui conseille d’aller seul au guichet avec la mère porteuse. Comme il ne comprend pas la langue, la personne qu’il a en face de lui refuse de prendre la demande en charge.
Arrestation
De retour à Kharkiv, il tente de trouver lui-même un bureau d’état civil. C’est là qu’il est arrêté par la police ukrainienne, dénoncé par quelqu’un qui était censé l’aider. Après avoir prévenu l’ambassade, il envoie en catastrophe ses parents chez la mère porteuse. «Les flics allaient envoyer une voiture pour vérifier que les enfants étaient là-bas. Donc, course contre la montre de fous. Mes parents sont partis avec deux enfants, 45 minutes de taxi, à peu près, pour aller jusqu'à chez eux, dans un ghetto. J’ai dit à ma mère: « tu y vas toute seule avec les enfants. Papa reste en dehors. Parce que s'il y en a qui s'est fait arrêter, il faut qu'on ait toujours quelqu'un en dehors. Si on se fait tous arrêter, on ne sait pas où on va finir.»
Sur place, sa mère ne réussit pas à joindre la mère porteuse. Ses parents sont donc obligés de revenir. Guillaume, de son côté, est interrogé pendant 10h par la police. Ils questionnent en parallèle la mère porteuse, qui, elle, déballe tout. Les versions s’opposent donc. Il est finalement relâché mais il n’en a pas fini avec les autorités. On lui rend son téléphone et son passeport. Il négocie avec la police pour pouvoir faire partir ses parents. Le tout en étant suivi en permanence par des policiers en civil. Une fois ses parents en sécurité, il peut reconnaître les faits devant la police: « Une fois que j'ai déballé la vraie histoire, c'était beaucoup plus concordant avec ce qu'avait dit la mère porteuse. Donc ils se sont un peu détendus. On voyait que je n'étais pas non plus un gangster, que je n'allais pas m'enfuir avec les enfants. J'ai pu voir les enfants juste avant de partir. »
Les enfants sont placés dans une clinique. «La mère porteuse a interdiction de les voir. Parce qu'elle, elle risquait de perdre sa fille. Celle qui est inquiétée le plus dans l'affaire, c'est elle, parce que c’est considéré comme du trafic d'êtres humains. vu que le contrat est illégal. Quand c'est un contrat légal, ils vont chez le notaire avec la porteuse et ils signent. Du coup, une fois que l'enfant est né, c'est beaucoup plus simple. Les papiers sont directement faits avec les deux parents. Sauf que moi, je n'ai pas vu le notaire. Donc, c'est un contrat caduque. Techniquement, c'est comme si elle me vendait son enfant. Forcément, et là, on comprend pourquoi il y a eu toute cette pression, les 10 heures d'interrogatoire. Parce que c'est une pratique qui est hyper répandue. »
Processus judiciaire
Il rentre en France au bout de 15 jours, sans les enfants, qui restent à la clinique. Commence maintenant un processus judiciaire. Son avocat se révèle être un praticien véreux, qui, lui aussi, lui extorque de l’argent. Il revient en novembre pour pouvoir voir ses enfants. Il reste trois mois. Dans des conditions compliquées, notamment par les alertes à la bombes à la clinique qui l’obligent parfois à rebrousser chemin, il parvient à voir les jumeaux deux ou trois fois par semaine, pendant deux ou trois heures. Il voit aussi la fille d’un autre français qu’il avait rencontré au moment de la naissance de ses enfants et qui s’est fait arrêter quelques jours plus tard.
Cet homme-là le recontacte en avril. Il est rentré avec sa fille et lui conseille de passer par son avocate. Le conseil arrive à point nommé parce que l’avocat véreux n’ayant pas fait son travail, les enfants ont failli partir en orphelinat. Grâce à la nouvelle avocate, au bout de quelques mois, il obtient une première réunion avec le juge et les services sociaux. Nous sommes au mois d’août. Deuxième audience en octobre. Une autre est prévue début novembre, quelques jours après notre entretien. Son avocate est confiante.
« 24 mois de merde »
«J’ai hâte que ça se termine. C’est vraiment 24 mois de merde», dit-il. D’autant qu’en plus de l’histoire en Ukraine, ce passionné de moto a également eu un accident de la route, auquel s’est ajouté un staphylocoque doré attrapé à l’hôpital, et l’appartement qui avait été mis en location pendant son absence a été saccagé par la locataire... Heureusement dans le lot, il bénéficie d’un employeur compréhensif. Il prévoit de déménager en rentrant et de s’installer dans la région parisienne. Ses parents étant près de Lyon, il prévoit de prendre une jeune fille au pair, russe ou ukrainienne, vu que les enfants parleront sans doute un peu russe.
Contrairement aux deux familles précédentes, inutile de préciser que Guillaume ne compte pas rester en contact avec la mère porteuse. Les enfants connaîtront leur histoire, malgré tout. « Je ne raconterai peut-être pas quand ils auront 5 ans. Je ne veux pas cacher l'histoire. Ça reste leur histoire. Ils comprendront bien qu'il y a une histoire derrière le fait d'avoir qu'un seul père. D'ici là, j'aurai quelqu'un depuis un bout de temps, j'espère.» Il en éludera peut-être une partie, cela dit. « Je ne raconterai pas tous les détails de l'histoire. Il faut garder une part de mystère », rit-il.
Au final, la facture s’élève à plus de 100 000 euros, soit le double de la somme qu’il avait prévu d’engager dès le départ. Se retrouver seul avec des jumeaux ne l’effraie-t-il pas? « Oui, ça va être compliqué à gérer, répond-il. Mais bon, une fois la pression redescendue je pense que ce sera plus du bonheur que vraiment du stress. Niveau stress, je ne peux pas faire beaucoup plus [que ce qu’il vient de vivre, ndlr]. »
Quelques jours après notre entretien, il nous apprend que son audience du 3 novembre est reportée au 20. Le juge a exigé qu’il soit présent. Sans doute pour pouvoir récupérer les enfants à l’issue de l’audience, espère-t-il. Après ça, il devra encore patienter un mois sur place, le temps que la mère biologique puisse faire appel. Il espère donc pouvoir rentrer avec ses enfants à Noël.
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GPA, les nouveaux pères: Loïc et Yann, la vie en Rose
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