Plus de 35 ans après sa mort, Bayard Rustin va peut-être enfin recevoir toute l’attention qu’il mérite. Netflix diffuse à partir du 17 novembre prochain le biopic Rustin, réalisé par George C. Wolfe, sur un scénario de Julian Breece et Dustin Lance Black (scénariste oscarisé pour Milk et mari de Tom Daley à la ville). Le militant sera incarné par l’acteur Colman Domingo.
Quasi inconnu du grand public, Bayard Rustin fut pourtant aux côtés de Martin Luther King l’une des chevilles ouvrières du mouvement pour les droits civiques des noirs américains, notamment en coordonnant la marche historique de 1963 sur Washington (où King a prononcé son célèbre discours « I have a dream »). Si Bayard Rustin a dû rester dans l’ombre, c’est parce qu’il était homosexuel. Et surtout, qu’il ne s’en cachait pas, à une époque où cela était rare.
Une grand-mère pas banale
Il naît en 1912 dans l'État de Pennsylvanie. Élevé dans la religion Quaker, il doit beaucoup de son caractère à sa grand-mère. Quand il a déclaré à celle-ci qu’il préférait la compagnie des hommes à celle des femmes, elle lui aurait répondu : « j’imagine que tu fais ce que tu as à faire ». Pas une réponse banale pour l’époque. Il commence très jeune à s’engager dans la lutte pour les droits civiques des noirs, alors sévèrement discriminés aux Etats-Unis. En janvier 1953, il est arrêté pour avoir eu une relation sexuelle avec deux hommes blancs dans une voiture. Il passe 50 jours en prison et son nom est inscrit au fichier des délinquants sexuels de la police. Après cet épisode, Rustin se voit contraint de rester dans l’ombre, à la fois pour ne pas se mettre en danger et pour ne pas devenir une distraction pour les causes qu’il sert.
Il initie Martin Luther King à la non-violence
Il continue néanmoins à militer. C’est lui qui initie Martin Luther King au concept de non-violence. Les deux hommes travaillent ensemble, puis sous la pression d’autres figures du mouvement à qui l’homosexualité de Rustin pose problème, le Dr King prend ses distances. Pour Bayard Rustin, les préjugés homophobes n’étaient pas le fait de l’icône des droits civiques. Il déclare ainsi en 1987: « j’aurais du mal à dire ce que le Dr King pensait de l’homosexualité, si ce n’est que je suis sûr qu’il aurait été solidaire et qu’il n’aurait pas eu de préjugés. Dans le cas contraire, il ne m’aurait jamais engagé. (...) Mon homosexualité n’était pas un problème pour le Dr King, mais pour le mouvement. » Ils collaborent à nouveau ensuite pour la grande marche de 1963, qui est un succès retentissant. Rustin en est le coordinateur. Après l’assassinat de Martin Luther King il continue à s’engager, notamment pour les droits des travailleurs.
Adoption de son compagnon
Dans la dernière décennie de sa vie, Il commencer à s’intéresser aux luttes LGBT. Cela coïncide avec la rencontre en 1977, à l’angle de la 42ème rue et de la 7ème avenue, de son dernier partenaire, Walter Neagle. Il a 65 ans, Walter 27. Cinq ans plus tard, pour protéger les droits de son compagnon, à une époque où le mariage n’est pas une option pour les couples de même sexe, il choisit de faire comme de nombreux couples et a recours à l’adopation. Officiellement, Walter devient donc le fils de Bayard. Son engagement pour l’égalité des gays et des lesbiennes, bien que réel, ne supplante pas ses autres engagements pour les droits des afro-américains ou des travailleurs, qui restent l'œuvre de sa vie. Il meurt en 1987 à l’âge de 75 ans.
Voir la bande-annonce:
S’il est loin d’être un inconnu, Bayard Rustin ne sera reconnu à sa juste valeur que bien après sa mort. En 2013, Barack Obama lui décerne la plus haute distinction américaine, la Presidential Medal of Freedom. En janvier 2020, il est « pardonné » par le gouverneur de Californie, Gavin Newsom, pour sa condamnation en 1953. Ce pardon est d’ailleurs étendu aux autres victimes de la même répression à l’époque. Le film diffusé sur Netflix devrait parachever la réhabilitation de cet individu hors norme.
Cet article est disponible dans Strobo n° 25, disponible ici.