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Qui veut la peau de la scène Fetish parisienne ?

Franck Desbordes

La prochaine édition Paris Fetish ne se tiendra pas à La Bellevilloise, contrairement à celle de 2023. La salle ayant éconduit le célèbre event en décidant de ne pas renouveler l’expérience. Ce qui pourrait conduire l’association organisatrice à annuler l’édition 2024 si elle ne trouve pas de solution très rapidement.

 

La dernière édition du week-end fetish, de l’association Paris Fetish, qui s’est déroulée en Mai 2023 à la Bellevilloise, a été une réussite totale le temps de la Maniac du samedi soir et de la Recon du dimanche avec une nette augmentation de la fréquentation. Deux soirées thématiques qui ont attiré des adeptes venus de toute l’Europe et transformé les trois étages de cette salle de l’est parisien en une gigantesque playroom couplée à un dancefloor en sueur. Cependant, malgré une excellente communication entre les équipes de la Bellevilloise et les membres de Paris Fetish, une coproduction bénéficiaire financièrement, une sensibilisation du personnel à la nature des jeux sexuels proposés, la possibilité de ces dernier ne pas travailler ces jours-là, une distribution des espaces et des aménagements étudiée soigneusement en amont, Paris Fetish a eu la surprise d’apprendre que la Bellevilloise ne souhaitait pas renouveler l’expérience pour l’édition 2024. Mettant ainsi en péril, la tenue d’un événement complexe, long à organiser, et souvent difficile à expliquer au « grand public ». Un arrêt de la collaboration, justifié par la Bellevilloise, par le fait qu’une employée des vestiaires a fait un malaise à la vue d’une séance de fouet longue et soutenue. Et ce alors que, selon la responsable communication de la salle, le personnel avait été mis en garde au préalable. 

Des explications ni suffisantes, ni justifiées

Contactée au téléphone, histoire de mieux cerner les tenants et aboutissants de l’affaire, la Bellevilloise, par l’intermédiaire de sa responsable communication, tient à nous faire savoir qu’il ne s’agit en aucun cas d’une forme de discrimination. Preuve étant que la salle accueille depuis plusieurs années, et avec succès, la Vendredi XXL, une soirée gay où existe une darkroom, certes plus petite que celle de Paris Fetish. Tout en pointant du doigt l’absence d’inclusivité de la soirée, et ce alors que de nombreux participants ont noté la présence de jeunes fetish non-binaires et que, ces dernières années, la scène BDSM et fetish reste très à l’écoute des questions de genre. Par son caractère uniquement masculin et BDSM, fermé aux femmes, Paris Fetish s’opposerait à ce qui fait la valeur et l’ADN de la Bellevilloise depuis une quinzaine d’années. C’est-à-dire ceux d’un lieu ouvert à tous et à toutes, sans portiers pour recaler quiconque, sans dress-code imposé. Un club non excluant, mais inclusif. « Les WE, les vendredi et samedi soir, explique la responsable média de la Bellevilloise, comme nous sommes une des rares salles underground de l’Est parisien, plus de 400 personnes se pressent à la porte sans savoir de quelle soirée il s’agit. Notre politique a toujours été d’ouvrir notre porte au plus grand nombre. Avec la Paris Fetish, pour la première fois, nous avons dû refuser l’entrée à des femmes, comme à des hommes, après leur avoir bien expliqué pourquoi nous le faisions et en quoi cette soirée était " spéciale ". Même si j’avais pris certaines mesures de sécurité, par exemple en programmant la Paris Fetish un week-end de pont, où moins de personnes débarquent à l’entrée spontanément.» 

Des questions en suspens

Si les équipes de la Bellevilloise, ainsi que celles de Paris Fetish, affirment que l’organisation de l’event s’est parfaitement déroulée, que leurs échanges ont toujours été bienveillants, histoire d’assurer au mieux la tenue de la soirée et ses exigences spécifiques, que la Bellevilloise a proposé à Paris Fetish une liste de lieux susceptibles de les accueillir, mais pour la plupart situés en banlieue (ce qui n’est pas forcément très prudent quand on est habillé en latex des pieds à la tête ou en puppy), quelques questions demeurent.

Pourquoi avoir accepté deux soirées fetish dont la Bellevilloise connaissait au préalable la nature sexuelle ? Pourquoi ce qui se passe dans la darkroom de la Vendredi XXL serait plus acceptable, et moins « choquant », que dans celles des soirées Maniac et Recon ? Pourquoi le personnel d’accueil de Paris Fetish affirme ne pas avoir constaté la présence de centaines de personnes non averties de la teneur de l’event voulant accéder à La Bellevilloise ces deux soirs là et se faisant refuser l’accès, mais seulement quelques individus ne connaissant effectivement pas le côté sexuel et fétichiste de la soirée ?  N'y a-t-il pas une légère contradiction entre le discours tenu par la Bellevilloise et le fait que l’établissement va accueillir le marché artisanal de Demonia, la célèbre soirée fétichiste hétéro, en octobre ? Et qu’un simple coup d’œil sur le programme annonce des ateliers comme « maniement du fouet » ou « needle play », censé « redéfinir l’aiguille au-delà de sa relation à la douleur »?

Le kink-shaming en augmentation ?

Il est tout à fait entendable que la Bellevilloise ait été prise de cours, et de surprise, face à la teneur d’un event aussi imposant et spécifique, comme si l’équipe de la salle semblait découvrir la réalité des thématiques et pratiques. Alors que les nombreuses réunions préparatoires avec les organisateurs étaient censées lever le voile sur toute ambiguïté. Les réponses apportées par la Bellevilloise ne nous semblent ni suffisantes ou étayées, et on peut s’inquiéter que son refus, même si non intentionnel, d’accueillir la Paris Fetish Week de 2024 stigmatise un peu plus une partie du public LGBTQ+ et fétish, notamment auprès d’autres lieux parisiens susceptibles de prendre en charge un tel évènement. Depuis quelques années, alors que selon de nombreux organisateurs une soirée gay ou queer n’a aucune chance de réussite si elle n’a pas sa darkroom, une forme d’ostracisme semble se développer selon la nature des pratiques sexuelles observées dans ces darkrooms. Ce que confirmait en filigrane la responsable communication de la Bellevilloise d’un « le coin sombre de la vendredi XXL est minuscule, quand Paris Fetish est plutôt une playroom et une darkroom géantes ! » En bref, les relations sexuelles semblent OK si elles sont « basiques » et restreintes dans un coin, mais non acceptables si elles s’avèrent plus hard et open. Cette discrimination a un nom, il s’agit de kink-shaming, une forme de rejet, d’homophobie ou de fetishophobie, à l’encontre de certaines formes de pratiques sexuelles. Si la communauté BDSM et fetish a de tout temps été pointée du doigt par l’extrême-droite et les homophobes pour dénoncer la soi-disant « dépravation » de la communauté gay, mais aussi par certains gays normatifs considérant que ça donnait une mauvaise image de l’homosexualité (sic), ces accusations ces dernières années, multiplication des réseaux sociaux oblige, se sont développées de nouveau. Notamment chez certains jeunes queer n’hésitant pas à balancer des photos de la Folsom ou de puppies pendant la Pride assorties de commentaires homophobes, se faisant ouvertement les apôtres du kink-shaming, dénigrant les sexualités non « conventionnelles », tout en utilisant la mêmes rhétorique que l’extrême droite homophobe ! Et ce tout en se vantant de déconstruire leur sexualité et leur masculinité de l’autre, cherchez l’erreur ! Mais surtout en manifestant une méconnaissance totale de l’histoire LGBTQ+, et de celle des communautés BDSM et fetish qui, très tôt se sont engagées dans la lutte contre le Sida, se sont ouvertes à tous les âges comme à tous les physiques, ne cessent de s’ouvrir à de nouveaux adeptes comme par exemple les trans et non-binaires, tout en imposant des règles strictes concernant la notion de consentement. Sujet brûlant dans la communauté actuellement, s’il en est.

Paris, ville de la tolérance ?

Force est de constater qu’aujourd’hui, alors que les soirées BDSM et fetish gay –  la KitKat, la Folsom, la Gegen, la Foire aux lopes – cartonnent dans les grandes villes européennes, et spots gays, d’Anvers à Berlin, de Maspalomas à Bruxelles, et sont une marque de progressisme et de tolérance, que Paris est plus que jamais à la traîne dans son refus policé d’accueillir le public fetish, comme de défendre les différentes pratiques sexuelles, préférant céder, sous couvert d’arguments fallacieux, au moralisme et à l’homophobie de l’extrême-droite et des mouvances religieuses. Il est donc plus que jamais temps que ça change !

Nota Bene : nous n’avons rien contre Démonia et ses activités qui sont en parfaite cohérence avec celles de Paris-Fetish ou de Strobomag. Et encore moins contre Vendredi XXL où nous aimons danser très régulièrement avec nos ami.es.

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