La communauté bear et plus largement la communauté LGBT est en deuil. L’artiste plasticien FullMano est mort. Strobo dresse son portrait.
Le fil s’est rompu. On a appris avec stupeur la disparition de José Teixera, plus connu sous son nom d’artiste Fullmano, le 21 septembre dernier, l’année de ses 47 ans. Il est mort d’un arrêt cardiaque dans son sommeil, a indiqué son mari Ludo sur les réseaux sociaux. FullMano était artiste plasticien depuis plus de 20 ans. Son médium c’était le fil, qu’il utilisait de diverses manières : du point de croix, de la couture. Et il s’était imposé un principe : de ne pas coudre sur du tissu.
C’est un enfant de la Seine Saint-Denis. Il y est né, il y a grandi et il y vivait toujours au moment de son décès. Il est d’abord passé par un lycée professionnel d’arts graphiques puis une fac d’art et d’image à Paris VIII, mais, comme il le reconnaissait, principalement pour échapper au service militaire. A la fin du DEUG, il est parti faire le point au Portugal, d’où viennent ses parents, comme il l’explique dans une interview au site Culturopoing.com. C’est là que le fil s’est imposé à lui comme moyen d’expression privilégié. « Dans un sens, le fil a toujours été présent dans ma vie : je travaillais souvent les bandes plâtrées dans une réflexion sur le volume et déjà les fils qui tenaient les pièces avaient une certaine importance. Alors quand j’ai renoué avec cette tradition familiale, cette culture qui a toujours été très présente autour de moi, je n’étais pas vraiment dépaysé. Je viens du nord du Portugal : la broderie y est vraiment omniprésente. Le fil est naturellement devenu une évidence. »
Il a fait sa première expo en 2006, au sauna IDM. Son esthétique était alors très sexuelle et trash, fetish, proche du porno gay. Elle le restera, mais peut-être un peu moins avec le temps. « La représentation gay était une évidence, car elle faisait partie de ma vie, analysait-il dans l’interview de Culturopoing. De par mon histoire personnelle en premier lieu : si le corps masculin a d’abord été tabou pour moi, je me suis mis à le rechercher, et cela dans une forme d’interdit. Je suis arrivé très vite à cette évidence qui concernait la personne que j’étais : « voilà ce que je suis, voilà ce que j’aime. » Ce cheminement nourrit mon travail. Il lui est indissociable. »
Depuis, il a fait de nombreuses expos de ses œuvres et a aussi exposé les autres, avec son collectif P-Arty. Il a aussi édité plus d’une vingtaine de numéros du fanzine Homothétie où il mettait en valeur le travail d’autres artistes.
« Un art que tout le monde peut pratiquer »
Nicolas Maalouly, artiste plasticien lui aussi et ancien président des Ours de Paris nous parle du travail de FullMano : « c’était un travail avec des choses très populaires, des choses de base comme le point de croix. C’est vraiment l’art que tout le monde peut pratiquer. Les références et les codes qu’il utilisait, les gens pouvaient les saisir immédiatement. Et en même temps il avait complètement lié ça au milieu gay, au milieu LGBT. Il avait relié ces deux parties de lui, la broderie qui vient du Portugal, des femmes de sa famille qui brodaient et tout le quotidien de la vie LGBT mélangés. »
Manu l’a rencontré lors d’une expo au bar parisien le Bear’s Den, haut lieu de la communauté ours. Avec son mari Marc, ils sont devenus de grands collectionneurs de ses œuvres. « On a flashé sur son travail, sa façon de faire, son côté très original, son côté très engagé LGBTQI+, explique-t-il. On a acheté énormément d'œuvres de lui, on a fait quasiment toutes ses expos. Parce qu’on aimait beaucoup son travail et qu’on aimait l’homme. »
Manu se souvient du moment où FullMano a sauté le pas pour devenir artiste à plein temps : « il y a quelques années, il travaillait au service com de la mairie de Bobigny. Il m’avait demandé “à ton avis, est ce que cela vaut le coup de me mettre en retrait au niveau du boulot pour une année sabbatique et de monter mon truc.” Je lui ai dit “fonce.” En plus de ses expos et de celles de P-Arty, il a fait la déco de plusieurs bars du Marais, notamment le Coxx, le Quetzal ou le Duplex ». Son motif emblématique, c’est ce cœur en point de croix, qu’on retrouvait dans beaucoup de ses œuvres et qu’il avait tatoué dans la nuque. « Le cœur, c’est une des premières choses qu’on peut apprendre à broder en point de croix, indique Nicolas Maalouly. C’est quelque chose que les gens comprennent immédiatement. C’est un message simple d’amour et de gentillesse. Il a beaucoup utilisé son point de croix pour faire des dessins, il avait des hirondelles dessinées en point de croix. Après il l’a utilisé en pochoir. »
Impliqué dans la communauté bear
Il était aussi un fidèle compagnon de route de la communauté bear et en particulier de l’association les Ours de Paris. « De caractère c’était un ours, c’est sûr, se souvient Nicolas Maalouly. Il s’est présenté à l’élection de Monsieur Ours. Il a suivi ensuite l’élection tous les ans. que ce soit en faisant un cadeau pour Monsieur Ours, des illustrations pour la soirée, en tant qu’artiste associé. Il était tout le temps là avec les ours à la marche des fiertés, il tenait la corde. Il a beaucoup dessiné des ours, humains ou animaux. C’est quelqu’un qui a forgé une esthétique dans le milieu. »
Côté perso, d’aucuns s’accordent à dire que José/FullMano avait un fort caractère. « C’était quelqu’un de très généreux et il avait ses coups de gueule », note Manu. « Une très forte personnalité, renchérit Nicolas Maalouly. Il savait ce qu’il voulait. Et il voulait être respecté. Il était exigeant pour lui et pour les autres. C’est quelqu’un que j’aimais beaucoup. » Et l’ancien président des Ours de Paris de conclure avec affection : « dernièrement il avait fait une expo en Belgique, il y avait des tags et il avait écrit “I’m not a care bear”. Ce n’était pas un bisounours, ça c’est sûr. »