Notre communauté, plurielle et si riche de diversités, a aussi ses travers, ses défauts et comporte en son sein quelques éléments radicaux, minoritaires en nombre, mais très bruyants par nature. Et tout comme les éléments modérés, les radicaux ont toute légitimité dans nos débats car ils relatent avec force leurs expériences, leurs vécus, des histoires parfois douloureuses, ils apportent un éclairage dont souvent la majorité d’entre nous n’a pas connaissance et conscience. Bien que souvent insupportables par leurs excès, ils, elles, iel.le.s nous alertent et nous empêchent de ronronner bourgeoisement, bien assis sur des acquis que nous avons par ailleurs mis des décennies à obtenir. Des acquis pas forcément suffisants pour répondre aux nouvelles situations vécues par certains groupes dans notre communauté LGBTQIAP+ donc. Cela occasionne inévitablement des débats, des réflexions, les lignes bougent. Et c’est là toute l’intelligence de nos modèles communautaires et démocratiques.
Mais un nouveau modèle idéologique, radical et violent, est en train de naître chez les plus jeunes d’entre nous : « tu n’es pas d’accord avec moi, alors je ne débats pas avec toi et je te « cancel »". Entendez : « je ne veux pas parler et débattre avec toi puisque tu n’es pas de mon avis (où est le débat dans ce cas ?), je te bloque, et je n’ai rien à faire de ton histoire, de l’histoire de nos communautés, et désormais, l’histoire commence maintenant avec moi. »
Il s’agit donc d’effacer purement et simplement l’histoire et notre culture et en profiter pour écarter « les vieilles et les vieux » devenu.e.s has been à leurs yeux. Les premières Gay Pride, l’épidémie de vih, les débats sur le mariage pour tous.tes, les combats passés qui leur permettent de vivre aujourd’hui leur identité de genre et leur orientation sexuelle, etc. ? Ils n’en ont rien à faire. Pire, ils, elles et iel.le.s jugent que tout ce qui a commencé avec le mouvement de liberté sexuelle dans les années 60-70 et tout ce qui a suivi est un modèle social et sexuel libéral, consumériste et néfaste. En réponse, certain.e.s, tout aussi imbéciles, les traiteront de « woke », terme fourre-tout largement utilisé par l’extrême-droite et les ultraconservateurs de tous bords. Alors que le mouvement woke devrait nous permettre de nous interroger sur les effets néfastes du patriarcat, sur le racisme institutionnalisé, sur l’homophobie, sur la place de la sexualité dans la société, sur un nouveau modèle de vivre-ensemble plus inclusif, plus féministe et moins raciste, etc.
Mais comme d’habitude dans ces phases de débats communautaires, la question est de savoir où positionner le curseur. Car la violence dans le débat n’entraîne que de la violence en retour, puis des divisions irréconciliables alors même que notre futur politique et social nous impose l’unité et la force du nombre.
Et c’est bien dommage car nous pourrions convenir collectivement du fait qu’il n’y a pas de fumée sans feu, les réactions actuelles parfois extrêmes pouvant être une forme de réponse à des actions (ou inactions) passés. Oui, nous pourrions… à condition de nous parler et ne pas nous canceler mutuellement. Et respecter notre Histoire, nos mort.e.s, nos militant.e.s, nos identités, et tout ce qui nous permet encore aujourd’hui – espérons-le – de faire communauté. Et nous rappeler que l’Histoire est un bien collectif, la canceller, c’est d’abord et surtout se canceller soi-même.
Franck Desbordes, Directeur de la publication