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Une brève histoire de la bédé LGBT

Xavier Héraud

Alors que Fabrice Neaud revient avec un nouveau tome de son autobiographie, «  Strobo  » se penche sur l’histoire de la bédé LGBT, de la France au Japon en passant par les Etats-Unis. Un panorama non-exhaustif qui vous donnera peut-être envie de partir à la découverte du neuvième art côté LGBT ou de réviser vos classiques. 

C’est un petit événement pour la bédé LGBT en France. Vingt ans après avoir publié le quatrième tome de son Journal, Fabrice Neaud revient avec un nouvel album, dans lequel il poursuit son ambitieuse autobiographie en dessins et en bulles. Ce nouveau tome, le premier d’une série de quatre albums, s’intitule Le Dernier Sergent (illustration ci-dessus). 

Alors que les représentations des personnages gays, lesbiennes, bi ou trans se multiplient dans tous les arts, on pourrait croire que tout va bien de ce côté-là dans le huitième art. Est-ce bien le cas ? Pour le savoir, nous nous sommes penchés sur l’histoire de la bédé LGBT dans le monde (rien que ça!). Retracer cette histoire n'est pas simple. Il y a pour résumer trois gros centres de création de la bédé dans le monde : les Etats-Unis, le Japon, et l’Europe, avec en son centre la bédé franco-belge. Pour débroussailler le tout, nous avons passé un coup de fil à l’auteur et traducteur Jean-Paul Jennequin, personnage central de la bédé LGBT en France, grâce à son fanzine Bulles gaies dans les années 90 et plus récemment la revue LGBT BD

Les débuts clandestins dans les « Tijuana Bibles »

Il faut traverser l’Atlantique pour voir les premières représentations positives de personnages gays ou lesbiens. Elles apparaissent en premier dans ce qu'on a appelé les Tijuana Bibles, connues également sous le nom Dirty comics ou Eights pagers (ils faisaient huit pages). « C’étaient des bandes dessinées clandestines, publiées aux Etats-Unis, diffusées sous le manteau, et où on voyait des personnages dans des scènes tout à fait sexuelles, généralement hétérosexuelles. Et là-dedans, il y avait quelque part où on assistait à des coïts non-hétérosexuels soit entre filles, soit entre hommes. Ça, c'est vers la fin des années 1920 et les années 1930 », explique Jean-Paul Jennequin.  Certains, note l’auteur français, considèrent aussi le chat Krazy Kat, de George Herriman, comme un personnage crypto-gay, mais « c’était ambigu ». 

La première bédé explicitement gay aux Etats-Unis, c’est un comic strip, Harry Chess, créé par Al Shapiro dans les années 60, qui paraît dans une revue gay, Drum. « Harry Chess est un agent secret, très camp, qui mène des enquêtes assez farfelues en compagnie d'un sidekick assez musclé. C'était explicitement de l'humour gay pour un lecteur gay », explique Jean-Paul Jennequin. Alors qu’au cinéma le Code Hays proscrit toute représentation de l’homosexualité dans les films, la bédé se dote d’un outil similaire. De 1954 à 1989, la Comics Code Authority interdit la représentation de l’homosexualité dans la bédé. Il n’a pas de véritable valeur légale, mais adopté par les principales maisons d’édition, il fonctionne malgré tout comme une autorité de censure, avant d’être progressivement abandonné à partir des années 2000. Il est aujourd’hui quasi caduc. 

Une longue histoire toujours en train de s'écrire

Petit à petit, les personnages LGBT quittent les publications confidentielles ou communautaires pour se faire une place dans le mainstream. Mais, précise Jean-Paul Jennequin, « c’est une longue histoire, qui est toujours en train de s’écrire ». « Dans les années 80, les éditions Kitchen Sink publient un comic book qui s'appelle Gay Comix. A l'époque, c'est un comic underground. Et ça le restera d'ailleurs pendant toute cette année de parution.»

Le premier rédacteur en chef de Gay Comix, Howard Cruse, et l’une de ses collaboratrices, Alison Bechdel, écrivent quelques années années plus tard deux des plus grands chef-d’œuvres mettant en scène des personnages gays ou lesbiens. Cruse publie en 1995 Stuck Rubber Baby (initialement traduit en France avec le titre Un monde de différence). Le roman graphique raconte l’histoire de Toland Polk, un jeune homme blanc qui découvre son homosexualité dans le sud des Etats-Unis des années 60. Il y découvre aussi la lutte pour les droits civiques des noirs. En 2006, Alison Bechdel, autrice remarquée des comic strips Gouines à suivre (publiés dans les années 80 et 90), sort le bouleversant Fun Home, qui évoque sa relation avec son père, homosexuel dans le placard, qui a fini par se suicider. L'œuvre a depuis été adaptée avec succès en comédie musicale à Broadway et a connu deux suites, C’est toi ma maman ? (2012) et Le Secret de la force surhumaine (2022). 

 

Super-héros gays

La bédé américaine, c’est aussi les comics, ces bédés consacrées aux super-héros, avec les deux grandes écuries Marvel et DC Comics. Elles aussi ont fini par intégrer des personnages LGBT à leurs histoires. « Le premier c’est Jean-Paul Beaubier, alias Véga (Northstar en anglais), de l'équipe Alpha Flight, la division Alpha, qui apparaît avec l'équipe en 1979 ,qui sera explicitement créée comme homosexuelle à partir du moment où la série Alpha Flight aura son propre comic book, indique Jean-Paul Jennequin. Donc, c'est à partir de 1984. Mais en fait, il ne fera son coming out, en déclarant « I am gay » en couverture d'un numéro d'Alpha Flight qu’en 1992. En juin 2012, Véga est le premier super-héros à se marier avec une personne de même sexe. Depuis les super-héros, gay, lesbienne ou bi se multiplient : Green Lantern, Batwoman, Robin (de Batman et Robin), Miss America, etc

Au Japon, personnages ambigüs, yaoi et mangas gays mainstream

De l’autre côté de l’Océan Pacifique, on a le Japon, terre du manga. « Dès 1949, dans sa bande dessinée Metropolis, Osamu Tezuka, qui est un peu le père du manga moderne,  met en scène un personnage qui s'appelle Mitch, un androïde. Mitch peut changer de genre et carrément changer de sexe. D'ailleurs, avec un geste qui est assez équivoque, puisqu'en fait, il s'agit de presser un bouton qui se trouve au fond de sa gorge.  Je ne voudrais pas dire « Mais bonjour la famille ! » », explique Jean-Paul Jennequin. 

Le même Tezuka, dans les années 50, crée le personnage de Saphir, une princesse née avec deux cœurs, un cœur de fille et un cœur de garçon, suite à une erreur de l'attribution des cœurs au paradis juste avant sa naissance. Elle a donc la double nature, masculine et féminine. En 1972, on voit apparaître le manga La rose de Versailles que beaucoup connaissent sous le nom de son adaptation à la télé quelques années plus tard, Lady Oscar.

Diffusée en France en 1986 et 1989 sur Antenne 2, l’histoire de cette jeune femme élevée comme un garçon a  effet marqué toute une génération d’enfants. Mais il s’agit là encore d’un personnage ambigu. Dans la bande dessinée japonaise, le moment où il y a clairement des amours homosexuels qui apparaissent, c'est 1974, l'année où Moto Hagio commence à réaliser Le Cœur de Thomas. « Elle s'inscrit dans une vague de bandes dessinées mettant en scène des amours d'adolescents de sexe masculin, souvent dans des pensionnats,  souvent dans des lieux trop exotiques comme la France ou le Japon. Pour les japonais, c'est super exotique. Et tout ça étant très influencé par Les amitiés particulières de Roger Peyreffitte, dont l'adaptation au cinéma date de 1963 et a eu pas mal d'influence ailleurs, hors de nos frontières », indique Jean-Paul Jennequin. 

Les années 80 et 90 voient l’émergence du Yaoi ou Boy’s love, du manga qui met en scène des histoires d’amour entre hommes mais destiné à un public féminin hétérosexuel. « Par contre, dans le même pays, surtout à partir des années 90, dans les revues homosexuelles japonaises, apparaissent des bandes dessinées par des auteurs dont le plus célèbre est Gengoroh Tagame », note Jean-Paul Jennequin. Et là, c'est explicitement revendiqué comme gay, G-E-I.» La spécialité de Tagame, c’est la bédé porno, à tendance BDSM. Ce n'est que dans les années 2010 que le japonais s'adressera à un public plus large avec des séries comme Le Mari de mon frère.  A noter d’ailleurs que cette évolution du mangaka n’est pas étrangère à notre pays. Car Gengoroh Tagame connaît bien la France, et, comme le notait Bruno Pham, des éditions Akata, dans un article de Jock.life en 2021, il a été marqué par la violence des débats autour du mariage pour tous. « Il a créé Le mari de mon frère au Japon, pour le jour où il y aura ce genre de débat dans son pays. Son analyse est que c’est l’ignorance qui apporte ce genre de réactions excessives », précisait l’éditeur.  

Outre les œuvres de Tagame — qui après Le Mari de mon frère a dessiné et écrit une autre série grand public, Our Colorful Days  —, Akata a publié également Comme sur un nuage de Okura et Coma Hashii ou Asana n’est pas hétéro de Sakuma Asana. Toutes ont en commun d’aborder l’homosexualité ou les questions de genre avec finesse. Rappelons au passage qu’au Japon où le mariage n’est toujours pas ouvert aux couples de même sexe.

En Europe, un auteur LGBT par pays

D’une manière très différente, des voix LGBT ont peu à peu émergé aussi en Europe à partir des années 70. « On en est arrivé à un moment, dans les années 80, où on peut dire qu'il y avait, grosso modo, un auteur gay presque par pays d'Europe. C'est-à-dire qu'en France, par exemple, il y avait Étienne Mériaux et Alex Barbier, qui étaient publiés dans Charlie Mensuel [un mensuel de bédé de l’époque], à la fin des années 70,  et ensuite les albums dans les années 80 », indique Jean-Paul Jennequin. Il cite aussi Ralph König en Allemagne, Nazario en Espagne, Theo Van Den Boogaard aux Pays-Bas, David Shenton et Kate Charlesworth au Royaume-Uni.

Mais note le français, ces auteurs et autrices n’ont jamais indiqué être gay ou lesbienne. « Il n'y a pas l'idée qu'on fait partie d'une communauté extérieure au monde de la bande dessinée, sauf chez Ralf König, David Shenton et Kate Charlesworth. Mais par exemple, en France, jamais Alex Barbier ou Etienne Mériaux ne se sont explicitement revendiqués comme faisant partie de la communauté gay.  Le seul qui soit véritablement impliqué là-dedans, c'est Copi, qui a publié des bandes dans Gai Pied Hebdo. Et en fait, Copi était là depuis les années 60, mais ses bandes dessinées publiées dans Le Nouvel Observateur, c'était de l'humour camp, mais ce n'était pas explicitement gay. Tandis que les bandes publiées dans Gai Pied, là par contre, c'est beaucoup plus explicite.»

Les choses avancent très lentement ensuite. Dans les années 90, Jean-Paul Jennequin publie le fanzine Bulles gaies. Entre 1996 et 2002, Fabrice Neaud publie quatre tomes de son journal. Le premier reçoit le  prix Alph’Art « Coup de cœur » au Festival international de la bande dessinée d'Angoulême, qui récompense une première œuvre. L’auteur se raconte comme on l’avait peu fait jusqu’ici et évoque ses aventures (souvent malheureuses) avec les hommes et les difficultés à exercer son art. On note aussi l’œuvre d’Hugues Barthe, auteur de Dans la peau d’un jeune homo, Bienvenue dans le Marais ou Mes années hétéro. Il faut attendre 2010 pour voir paraître une autre œuvre majeure LGBT, Le Bleu est une couleur chaude, de Jul’ Maroh. Cette bédé, qui décrit une histoire d’amour entre femmes sur un ton mélancolique et onirique, est adaptée trois ans plus tard au cinéma par Adbellatif Kechiche, avec Léa Seydoux et Adèle Exarchopoulos dans les rôles principaux. Intitulé La vie d’Adèle, le film obtient la Palme d’Or au Festival de Cannes. 

Ces dernières années, pour mettre en valeur les auteurs et autrices LGBT, plusieurs initiatives sont régulièrement lancées, même si elles ne s’inscrivent pas forcément dans la durée. Jean-Paul Jennequin édite neuf numéros de l’excellente revue LGBT BD, qui ambitionne de faire connaître les auteurs et autrices LGBT contemporains. Mêlant sexy et humour, le dessinateur Pochep crée l'éphémère Bulge, le « magazine du paquet ». Ou pour mettre en valeur la bédé porno actuelle, Nicolas Wanstock, libraire aux Mots à la bouche publie deux numéros de TTBM, une revue d’anthologie très hot. En Europe, outre Kate Charlesworth, à qui l’on doit la formidable A Pink Story (2019), Ralf König continue à publier régulièrement des bédés avec son style et son humour si particulier. 

Et l’aventure, bordel ?

Tout est-il si rose ? Jean-Paul Jennequin émet des réserves : « alors, on pourrait se dire, tiens, la bande dessinée franco-belge, il y a le travail de Fabrice Neaud qui est réédité, maintenant il y a un  nouveau roman graphique de lui qui va sortir. Il y a régulièrement des romans graphiques qui sortent ayant pour héros ou héroïne des personnages queers. Parfois, la question de l'homosexualité est au centre de l'histoire, comme dans par exemple Luisa ici et là de Carol Morel, et puis parfois, c'est un peu plus périphérique. Mais moi, ce que j'attends, c'est qu’il soit aussi normal d'avoir des personnages de gays ou de lesbiennes qui sont dans une série par exemple d'aventures. » Peut-être en effet les gays, les lesbiennes, les bis ou les personnes trans dans la bédé pourraient maintenant non pas sortir du placard, puisque c’est déjà fait, mais du moins s’en éloigner. A quand un Lanfeust gay ? Ou une héroïne d’une grande saga de science-fiction lesbienne ? Ou un Tintin qui assumerait enfin son amour pour le capitaine Haddock ? Pour la bédé LGBT, le champ des possibles reste encore largement ouvert.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les incontournables

Stuck Rubber Baby, Howard Cruse

Une fresque inoubliable qui décrit l’éveil à la sexualité et à la conscience politique d’un jeune américain dans le sud des Etats-Unis des années 60.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Fun Home, Alison Bechdel

La dessinatrice lesbienne explore la relation complexe qu’elle entretenait avec son père gay, qui s’est suicidé. Brillant et bouleversant. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le Bleu est une couleur chaude, Jul Maroh

A la mort de Clémentine, Emma lit le journal intime de sa compagne défunte. Ambiance profondément mélancolique, beauté des dessins, on ne ressort pas indemne de cette bédé.  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Journal (4 volumes), Fabrice Neaud

Une autobiographie en bédé d’une intelligence rare. Même si l'œuvre est loin de se réduire à cet aspect, personne n’a décrit avec autant d’acuité les tourments de l’amour non-réciproque.  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le Mari de mon frère, Gengoroh Tagame

Auteur phare du manga SM japonais, Gengoroh Tagame s’essaie ici à une histoire plus mainstream. Essai transformé avec cette histoire belle et touchante. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

A Pink Story, Kate Charlesworth

La dessinatrice britannique mêle son histoire personnelle et celle des gays et des lesbiennes d’outre-Manche lors des cinquante dernières années. Passionnant et souvent drôle.

 

 

 

 

 

 

 

 


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