A l’occasion de la reédition de ses disques et de la sortie de remixes de ses principaux tubes, retour sur une figure emblématique de la pop queer malheureusement emportée dans sa gloire par le sida.
Le 6 août 1983, on apprenait la mort du sida de Klaus Nomi, une des premières victimes « célèbres » d’une maladie dont on ne savait encore rien à l’époque, et qui allait traumatiser durablement la psyché gay. Klaus Nomi, cette étoile filante d’excentricité, cet artiste d’origine allemande, qui mélangeait l’opéra, le rock et l’électro comme personne, et allait laisser une empreinte éternelle sur la pop-culture. Puisqu’on retrouve son influence chez Lady Gaga, qui a toujours crié son admiration pour cet ovni queer, chez le chanteur M qui lui a volé sa coupe de cheveux géométrique ou dans la mode, chez Jean Paul Gaultier ou Thierry Mugler, par exemple. Deux créateurs qui ne pouvaient pas rester insensibles aux looks hors-normes et hypra-camp personnifiés à merveille par le chanteur.
De la Callas aux bas fonds de New York
Né en 1944 dans un petit village bavarois en Allemagne, enfant timide, réservé et sage, élevé par une veuve de guerre, le petit Klaus va très vite tomber dans la musique comme un refuge face à son enfance solitaire et sa différence. Fan d’opéra et de classique, que sa mère écoute en boucle, il se prend également de passion, malgré les mises en garde de sa génitrice, pour le rock & roll. Sa jeunesse, sa fougue et son côté rebelle et sexuel, comme le déhanché pelvien qui a fait la renommée scandaleuse d’Elvis Presley. Un dilemme entre classique et pop dont il expliquait lui-même la genèse en interview : « petit, j’ai volé de l’argent à ma mère pour m’acheter l’album King Creole d’Elvis Presley. Comme elle détestait le rock, elle est devenue furieuse, me l’a confisqué et m’a donné à la place un disque de Maria Callas. Il y a toujours eu en moi cette collision entre l’opéra et la pop. »
Parti à l’adolescence poursuivre des études au Conservatoire de Musique de Berlin, et s’affranchir de la rigidité du cocon familial, Klaus, entre les petits boulots, les cours où il perfectionne l’étendue de son spectre vocal, et ses prestations dans des petits spectacles de bric et de broc, ne rêve que d’une chose : la célébrité et s’envoler pour New York. La ville qui dans les années 70, accueille artistes en devenir, homosexuel.les venu.es des quatre coins du monde y vivre librement leur sexualité, marginaux qui y trouvent un sens à leur vie loin des normes. Une mégalopole en mutation où la scène artistique, grand mélange de peintres, de musiciens, de mannequins, de wannabes, de prostitué.es, de performeurs et de toxicos, s’éclate comme jamais sous les beats disco qui secouent la ville pendant que le hip-hop fait ses débuts et que la new-wave concentre tous les obsédés des synthétiseurs. Au milieu de cette ébullition de sorties nocturnes, de performances, de sexe et de dope, Klaus Nomi se fait vite un nom (qu’il a piqué à Omni, sa revue de science-fiction préférée) avec ses shows bricolés à la va vite, ses costumes entre la drag et l’extraterrestre, ses mouvements robotiques, et son univers musical qui mélange cabaret et synthétiseurs, arias et guitares électriques. Tout comme il devient un habitué des lieux branchés de l’époque, du CBGB au Studio 54, du Mudd Club au Paradise Garage, de la boutique de fringues Fiorucci aux planches du cabaret New Wave Vaudeville. Au point d’être vite repéré par David Bowie (grand prédateur d’idées devant l’éternel) qui va lui demander d’être un de ses choristes, avec son ami, la drag, Joey Arias, lors d’un mini-concert qu’il doit donner au Saturday Night Live, l’une des émissions de divertissement les plus regardées de l’époque !
Adoubé par David Bowie
C’est le déclic pour Klaus qui va trouver dans le costume porté par Bowie ce soir-là, l’inspiration pour son look inimitable et légendaire ! Un plastron noir et blanc de forme triangulaire, un visage maquillé de blanc comme les clowns, un nœud papillon énorme, une bouche peinte en noir en forme de cœur, avec lequel Klaus Nomi entre en scène dans un foutras de fumigènes et d’orgues solennelles. Avant d’entonner des reprises de Mon cœur s’ouvre à ta voix tiré de l’opéra Samson et Delilah de Camille de Saint-Saëns ou de The Cold Song d’Henry Purcell, toutes reprises saisissantes qui font chialer jusqu’aux plus endurcis des punks de l’époque. Happé par la gloire naissante, tout se met à aller très vite pour Nomi. Il réunit autour de lui une troupe (les Nomis) où se mélangent performers, danseurs, producteurs, musiciens, décorateurs, stylistes qui vont l’aider à affiner son personnage où se bousculent les influences. Du Kabuki japonais aux navets de science-fiction, de la dramaturgie de la Callas à Mickey Mouse ! De concerts en performances, de grand-cirque en exhibitions artistiques, la sauce Nomi prend plus que de raison, passionne les foules et les files d’attente s’allongent lors de ses concerts qui délaissent la scène excentrique de New York pour se frotter à l’Amérique profonde qui accueille favorablement ce petit lutin tout de noir et de blanc vêtu.
Une gloire parsemée de tristesse
Pourtant, malgré l’engouement pour la future star, les maisons de disques rechignent à le signer. Car trop décalé, trop étrange, trop exubérant, trop efféminé, en un mot trop gay pour l’époque ! C’est finalement une major française qui va prendre le risque. En 1981, le premier album de Klaus Nomi, et sa pochette où il apparaît dans toute la splendeur du personnage qu’il s’est créé, est un carton qui séduit les foules et se retrouve sold-out en à peine huit jours. Commence alors pour Nomi une vie de star, de tournées mondiales, de fans transi.es, de limousines à rallonge, d’interviews à la chaîne, de passages télé et de performances décadentes au Palace à Paris. Une ébullition médiatique et une hyper-activité qui cachent la détresse profonde de Klaus, sa solitude affective et son manque d’amour. Une tristesse qu’il comble en multipliant les plans cul d’un soir, traînant plus que de raison dans les lieux de drague et les sex-clubs qui se multiplient à l’époque tout en se gavant de pénicilline pour ne pas attraper de cochonneries. Alors que son rêve d’enfance – devenir une diva – est sur le point de se réaliser, qu’un deuxième album Simple Man , plus dansant et électro, affirme le talent de Nomi pour la réinvention continuelle, il tombe malade, maquille son corps soigneusement pour masquer les tâches dûes au Kaposi, se gave de cortisone pour entretenir sa voix qui ne supporte plus les cadences infernales qu’il lui impose. Emporté par une fatigue immense, il est hospitalisé, quasiment abandonné par ses ami.es, qui effrayé.es par cette maladie, dont on ne sait rien des modes de transmission, n’osent venir le voir, le toucher ou le serrer dans leurs bras. Il meurt du sida en août 1983, devenant malgré lui, une des figures phares de l’épidémie, alors que son tube The Cold Song est de la bande-son de toutes les enterrements des premières victimes du sida. Artiste autant à l’aise dans le classique que la pop, l’opéra que l’électronique, le queer que la SF, Klaus Nomi, telle une étoile filante, aura laissé une empreinte indélébile sur la culture gay. Une trace qui se remémore à l’occasion de la réédition complète de sa discographie, la mise à disposition (enfin) de ses titres sur les plateformes de streaming et la relecture de ses principaux tubes (The Cold Song, Simple Man, Lighting Strikes…) par la crème des musicien.nes électroniques (The Hacker, Arnaud Rebotini, Agar Agar…) qui prouvent à quel point ce concentré d’excentricité et de talent est plus que jamais contemporain et moderne. Et toujours aussi fou !