C’est la rentrée pour les associations sportives LGBT ! Zoom sur Les Coqs festifs, le très dynamique club de rugby. Nous sommes allés rencontrer ses membres lors de l’un de leurs entraînements cet été.
Ce samedi matin de juillet au Stade Pershing à Vincennes, les Coqs festifs sont en mode coqs sportifs. Pas de trêve estivale pour la vingtaine de joueurs présents qui sont venus s’entraîner sur un terrain au milieu des arbres sous le regard d’Alban Vanderkerkove, président du club et de Pascal, surnommé « Maman », qui s’occupe notamment de l’accueil des nouveaux. Aujourd’hui, on pratique une variante du rugby, le touch, pour éviter la rudesse des plaquages et de la mêlée.
Pour Strobo, le président du club revient sur l’histoire de son club, sur les (nombreux) projets de ce dernier et explique comment les Coqs Festifs sont parvenus à nouer de solides relations avec les instances dirigeantes du rugby.
Peux-tu nous présenter l'association ?
Les Coqs Festifs est un club de rugby LGBT friendly de Paris fondé il y a maintenant 17 ans. Il a été créé par un groupe de copains sur la base de ce qui existait déjà dans les pays anglo-saxons : des clubs inclusifs, qui permettaient aussi au début — et c'est toujours le cas un peu aujourd'hui — d'être des refuges pour des joueurs LGBT, essentiellement gays, qui s'étaient fait jeter de leur club ou qui ne pouvaient pas jouer au rugby en raison de leur orientation sexuelle. C'était le cas de certains des fondateurs à l'époque. Le club a été créé sur ce modèle-là. Il a commencé avec sept, huit, puis neuf joueurs, même pas une équipe complète pour pouvoir jouer les matchs. Et puis, petit à petit, l'équipe a grossi pour, 17 ans plus tard, arriver aujourd'hui à 130 adhérents, avec à peu près une cinquantaine de joueurs par entraînement. Il y a une grosse progression. Le club a continué de garder ses valeurs d'inclusion. On a trois piliers chez nous, qui sont évidemment le sport — le rugby, la fête — d'où le nom, et l'inclusion. Nous continuons aujourd'hui par nos actions, qu'elles soient festives ou sportives, à placer nos messages d'inclusion et de lutte contre l'homophobie.
Vous accueillez des hétéros ?
Oui, nous ne sommes pas un club gay. On est vraiment friendly. Même si on ne demande pas l'orientation sexuelle des joueurs qui arrivent dans le club, on estime qu'il y a à peu près 35% d'hétéros dans le club. Tout le monde peut venir. Dans 98% des cas, les gars viennent avant tout pour jouer au rugby, les 2% restants, qui viennent aussi pour le rugby, viennent également pour ce côté refuge suite à des discriminations. Et puis ensuite, dans la vie du club, avec le vivre ensemble, on découvre qui est gay, qui est bi, parce qu'on vient avec les copains, les copines… Mais le but, c'est que le club laisse la liberté à chacun d'être ce qu'il a envie d'être. Venez comme vous êtes, comme on dit chez nous.
En préparant l'interview, je suis retombé sur un vieux sujet qui vous était consacré. Un joueur y racontait s’être fait traité de « sale pédé » lors d’un match contre un club hétéro. Cela arrive souvent ?
Honnêtement, c'était un incident isolé. C'est arrivé une fois, il y a quelques années. En fait, on ne rencontre quasiment que des équipes hétéros parce qu'on fait des championnats. On rencontre parfois les équipes gays quand par exemple on part à Bruxelles rencontrer l'équipe belge, ou on a tous les deux ans un tournoi qui s'appelle Union Cup, qui est un tournoi européen LGBT, et là, le tournoi Monde en 2024 arrivera à Rome, donc ça va être pour nous l'occasion d'aller rencontrer toutes les équipes LGBT du monde, mais principalement, le reste de l'année, dans les championnats, on rencontre les équipes hétéros.
Pour en revenir à l’incident, il s’est déroulé à un moment où on gagnait et l'un des joueurs de l’équipe adverse est sorti du terrain en disant « on ne va quand même pas se faire battre par une putain d'équipe de pédés ». Cela a été entendu par un supporter qui est venu nous le dire. Nous sommes allés voir l'équipe en disant « alors pas de ça ici, et surtout pas chez nous ». Nous nous sommes expliqués, on nous a dit « oui, ce n'est pas un joueur de chez nous.» Nous leur avons répondu « il a le maillot de votre équipe, il joue chez vous, donc au bout d'un moment, voilà ». Mais ça s'est très bien passé, ils se sont excusés ensuite. Honnêtement, c'est arrivé une fois, ça fait plus de dix ans maintenant que je suis dans le club et en tout cas, en face, parce que peut-être que ça se dit par derrière, mais en général, dans 99,99% des fois, ça se passe bien.
Comment avez-vous noué des rapports avec la Fédération Française de Rugby ?
Ça a commencé avec la Ligue Nationale de Rugby, qu'on avait approchée dans le cadre de nos programmes. Nous, la politique du club, c'est de dire « Oui,on lutte contre l'homophobie, contre l'inclusion, mais à notre niveau, on est tout petits. Si la parole n'est pas transmise par des plus gros, qui ont forcément une visibilité plus importante que nous, ça finit par être un peu de l'entre-soi.»
Donc on a approché la Ligue Nationale de Rugby, on a échangé avec eux, et ils étaient justement en train de préparer un grand programme qui s'appelait « Plaquons l'homophobie ». Du coup, ils nous ont proposé de travailler avec eux sur ce programme. C’était il y a à peu près cinq ans.
Ils ont fait un sondage auprès de tout le personnel, les joueurs pros, les entraîneurs, les coachs, les juniors, etc. sur les sujets d'inclusion et de lutte contre l'homophobie. Il en est sorti que 75% des personnes interrogées jugeaient qu'il était compliqué de faire son coming-out au sein du rugby. Donc à partir de là, la Ligue Nationale de Rugby a tracé à 75 mètres une ligne arc-en-ciel imaginaire sur les terrains des phases finales du Top 14 et de Pro D2, et a communiqué autour de tout ça. On les a accompagnés là-dessus. Ils ont accepté de mettre le rainbow flag sur l'écran du Stade de France au moment de la finale du Top 14. C’était en 2020, il me semble. Depuis, nous sommes partenaire officiel de la Ligue.
La Fédération Française de Rugby est arrivée ensuite sur des sujets notamment liés à la transphobie. Puisqu'il faut savoir que World Rugby (l’équivalent de la FIFA pour le rugby) a préconisé de ne pas faire jouer les joueurs et joueuses trans dans les équipes du même genre. Donc des fédérations de rugby comme les Anglais, les Écossais, les Irlandais suivent les recommandations de World Rugby en disant, « nous ok, pas de joueurs trans dans les équipes ». En revanche, la France a dit, « Et pourquoi ? Nous on propose de servir de laboratoire pour ça». A partir de là, ils nous ont approchés. Il se trouve que depuis deux ans, on a une jeune joueuse trans aussi chez nous, qui a accepté de servir en quelque sorte d'ambassadrice de cette cause-là. Et on travaille avec eux pour montrer qu'il n'y a pas de soucis quand tu es une femme trans, tu es incluse dans une équipe de femmes. Souvent la question de niveau se pose, et en fait, les premiers tests qui sont faits qu'en fait non, ça ne change absolument rien. Donc c'est comme ça que sur tous ces sujets-là, on a commencé à travailler ensemble. Puis la Ligue et la Fédération se sont mise ensemble avec nous pour organiser notre anniversaire des 15 ans l'année dernière, la festive Rugby Cup. On a joué pour la première fois sur les terrains de l'équipe de France. Ils nous ont ouvert les portes des marques aussi, on a pu faire un terrain. Et tout ça nous a amené pour la saison prochaine à nous associer avec World Rugby et la Coupe du Monde dans l'organisation d'un colloque de lutte contre les LGBTphobies.
Puis ensuite, l'organisation d'un tournoi avec 10 équipes LGBT européennes. De nouveau à Marcoussis. Donc en fait, c'était un test, ce qu'on a fait à petite échelle l'année dernière. Et là, on le refait cette année. Et puis on a pu écrire et réaliser aussi un film, qui s'appelle Rugby Is My Pride, que France 2023, les partenaires LNR, FFR, ainsi que les sponsors ont payé. Ils nous ont tous subventionnés et nous ont donné carte blanche. Donc ça s'est passé, entre guillemets, aussi simplement que ça. Parce qu'il y a beaucoup de travail derrière. Mais ils nous ont dit, ok, vous voulez quoi ? Ils nous ont donné les moyens, ils nous ont donné aussi la diffusion.
Puisque grâce à ça, notre film, et d'ailleurs, petit scoop, le film est en train d'être adapté en anglais. Et c'est Nigel Owens, le fameux arbitre gallois qui avait fait son coming-out il y a quelques années, qui va doubler le film en anglais. Donc ils nous donnent tous les moyens là-dessus. Et eux acceptent de les passer sur leurs réseaux sociaux, de les montrer dans les stades. La Ligue Nationale de Rugby a d'ailleurs diffusé le film à la mi-temps du Top 14, en juin.
Comment expliques-tu que les associations LGBT aient beaucoup plus de mal à nouer des relations avec la Fédération Française de Football ?
C'est souvent la question qu'on me pose. On me demande souvent pourquoi ça marche aussi bien au rugby et pourquoi c'est difficile au foot. Déjà la première chose, c'est que le foot, c'est un sport qui brasse beaucoup plus de monde que le rugby. Je ne veux pas dire que le rugby est confidentiel, ce n'est pas le cas non plus. Mais le foot, c'est vraiment le sport numéro un en France. Ensuite, je pense aussi qu'il y a une vraie volonté côté rugby. Je pense que la vraie raison est là. Avant tout, il y a une vraie volonté des dirigeants. Il suffit qu'il y ait une personne qui dise non, et que cette personne soit haut placée, un président ou une présidente, ça ne se fait pas. Nous, à la Ligue Nationale du Rugby, à la Fédération Française du Rugby, au World Rugby, à la Coupe du Monde, on n'a eu que des gens bienveillants qui nous ont dit « Écoutez, oui, à notre niveau, on va essayer de vous aider, et si on peut faire bouger les choses, alors allons-y. » Donc en fait, je pense que c'est surtout un état d'esprit des dirigeants. Demain, il suffit qu'il y ait un changement de présidence, de direction, et qu'ils disent « non, on ne veut pas de tout ça, on arrête », et il ne se passe plus rien. Aujourd'hui, le président de la Fédération de Foot affirme qu’il n'y a pas d'homophobie dans le foot. Donc c'est un problème de dirigeants, tout simplement.
Le rugby semble être un monde ouvert, mais il y a eu assez peu de coming-outs, finalement. Il y a eu Gareth Thomas, mais c'était après la fin de sa carrière. Pareil pour Campbell Johnstone, des All Blacks. On a juste le français Jérémy Clamy-Edroux, qui l’a fait alors qu’il est encore en activité.
Il y a de l'homophobie dans le rugby comme partout dans la société. D'ailleurs, s'il y a des joueurs qui sont venus chez nous c'est aussi qu'ils se sont fait jeter de leurs clubs et pour certains qui ont subi des discriminations. Donc, le rugby n'a rien de plus, ni de moins, ni de mieux que ce qui se passe dans la société. Donc, tu as aussi de l'homophobie dans des clubs, dans des stades, etc. C'est la première chose. Après, si c'était si open que ça, on aurait plein de joueurs qui feraient leur coming-out. Or, ce n'est pas le cas. Jérémy est le seul à le faire. Il est devenu un peu l'ambassadeur aujourd'hui. Après, ce qu'on trouve dommage, c'est qu'effectivement, Gareth Thomas, Nigel Owens, Campbell Johnstone, ils l’ont tous fait une fois retraités. Comme ça, pas de risque. Il y a toujours la peur de ce que vont dire les autres, ce que vont dire les sponsors, comment on va être accueuilli sur les matchs, être montré du doigt comme quoi on est l’homo de service. Et puis, il y a peut-être une gêne. Alors, parfois aussi, il y a des coming-outs qui se font naturellement parce que les équipes sont au courant, mais qu'il y a aussi des personnes qui ne souhaitent pas médiatiser leur orientation sexuelle. Et ça, ça se respecte. Chez les femmes, par exemple, il y a beaucoup de joueuses lesbiennes. Tout le monde le sait dans leur club. Il n'y a pas de souci. C'est juste qu'elles n'ont pas envie d'être à la Une du journal. Elles veulent juste être reconnues comme joueuses et pas comme joueuses lesbiennes. ça se comprend. Dans le cas de Jérémy par exemple, les joueurs de son club, parfois, étaient au courant. Ça ne posait aucun problème. Lui, il a décidé de médiatiser pour notamment aider les autres à le faire. Ça, c'est toujours bien.
De toute façon, je pense que les sportifs et les sportives sont devenus un peu les super-héros d'aujourd'hui. Ils sont suivis par des milliers, voire des millions de personnes selon leur niveau de jeu. Notamment plein de jeunes. Je dis toujours que si ce n'est pas ces personnes-là qui le font, après c'est compliqué de faire passer les messages. Ce sont vraiment des ambassadeurs ou des ambassadrices. Mais je reconnais qu'il faut un certain courage, peut-être un peu de culot aussi, pour accepter de le faire et d'être mis en lumière pour son orientation sexuelle qui peut parfois gêner.