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Inter-LGBT, la division en marche

Franck Desbordes

Cette année, les associations qui composent l’Inter-LGBT avaient opté pour un format innovant puisque sans chars et donc pratiquement sans musique, ce afin de réduire l’empreinte carbone de la marche. Bien que l’objectif fût honorable et audacieux, le résultat n’a vraiment pas été à la hauteur de celles, ceux et celleux, venu.e.s fêter comme chaque année leur fierté dans un moment festif.

 

Retour sur l’avant-marche

C’est le 16 avril dernier que l’Inter-LGBT rendait publique la décision de ne plus autoriser les chars à la marche des fiertés, dans un but sécuritaire, mais surtout avec un objectif très écologique. L’absence de chars lui a été aussitôt reprochée par des centaines de marcheurs.euses qui l’ont largement fait savoir sur les réseaux sociaux, la très grande majorité d’entre eux, elles, iel.le.s menaçant de boycotter la marche. Cette colère immense n’a pas influencé l’Inter-LGBT qui a choisi de faire la sourde oreille et limiter – bloquer – les commentaires sur les posts suivants pour éviter le débat et de nouvelles avalanches de critiques. Car l’Inter-LGBT pouvait s‘appuyer sur la décision souveraine des associations qui en sont membres et qui avaient donc validé cette option écolo-radicale. Et tant pis si, au lieu de rassembler, la position divisait. Un comble quand même pour un événement censé nous réunir tou.te.s !

Le retour de la blouse à l’école

Une autre motivation permettait d’expliquer ce nouveau format. En réalité, les chars n’étaient pas vraiment interdits, l’Inter-LGBT s’étant octroyée le droit de louer elle-même une vingtaine de petits camions électriques pour ses associations-membres. Des camions « participatifs » que plusieurs associations auraient pu partager, avec des DJs eux aussi « partagés ». Ainsi, chacun aurait eu la même visibilité quelle que soit la taille de son association. Avec 8 camions loués à 2500 € la journée, que l’Inter-LGBT entendait financer par une cagnotte en ligne, on peut se demander légitimement à quoi sert donc l’octroi. Mais cette cagnotte a plafonné à quelques centaines d’euros les premières semaines pour atterrir avec un résultat de 5 450 € sur les 20 000 € demandés, avec 12 cotisants seulement. Opération totalement ratée donc ! Ce qui sous-entend que même les fervents défenseurs.euses de ce nouveau format ne sont en fait pas si engagés que cela puisqu’ils, elles, iel.le,s n’ont pas pas suffisamment participé pour le financement de ce dispositif. Comme quoi, entre utopie collective et principe de réalité (investissement militant du public), il y a un monde…

Au final, un fiasco

Beaucoup ont boycotté la marche, c’est un fait. Pas grave diront leurs ennemi.e.s idéologiques qui défendront l’idée selon laquelle il y avait de toutes façons beaucoup de monde. Normal, il faisait très beau et la place de la Nation était effectivement bondée. Cela étant, la préfecture de police comptabilisait 56 000 personnes (1) ce qui, au regard des autres villes de France (proportionnellement à leur population) n’est pas non plus un succès immense. Mais le problème est surtout qu’au départ de la marche à Nation, nombre de manifestant.e.s n’étaient pas informé.e.s de l’absence de chars et donc de musique, si bien qu’ils, elles, iel.le.s ont été fortement déçu.e.s et ont quitté la marche dès leur arrivée à Bastille. Plus grave, beaucoup annoncent ne pas vouloir revenir marcher l’année prochaine si l’Inter-LGBT ne revient pas sur cette décision jugée absurde.

L’autre souci durant cette marche est que l’absence de chars musicaux a eu pour conséquence l’invisibilisation quasi-totale des associations qui défilaient, elles-mêmes noyées dans le flot continu de marcheurs.euses. Un paradoxe ! Là où les associations voulaient être plus visibles, le résultat a été inverse à l’objectif recherché. Pour mémoire, dans le passé, les chars permettaient de ponctuer la marche, d’offrir des espaces de respiration qui permettaient justement d’identifier clairement les acteurs communautaires, associatifs ou entreprises LGBTQIAP+.

Dire qu’il n’y avait pas de musique n’est totalement pas vrai non plus. Ici ou là, deux enceintes tentaient d’ambiancer la vingtaine de personnes la plus proche, en capacité d’entendre le son que les haut-parleurs essoufflés peinaient à sortir. Les petites sonos étaient bien souvent sous-dimensionnées, obligeant les DJs à pousser le volume à fond. Une catastrophe musicale, un supplice auditif.

De facto, en empêchant ou presque la musique et l’esprit de fête qu’elle génère spontanément, c’est mécaniquement le caractère revendicatif et politique qui a été mis en avant. On peut facilement imaginer que cela a été voulu, organisé et réfléchi. La politique, c’est bien, c’est nécessaire, et sur ce plan, chez Strobo mag, nous ne sommes pas en désaccord avec les options politiques de l’InterLGBT et la plupart des associations qui la composent. Nous en soutenons même l’essentiel a priori. Pour autant, une marche des fiertés ne peut être uniquement politique, sauf à vouloir en faire totalement autre chose, et dans ce cas, ce n’est plus de Fiertés dont il s’agit mais d’activisme pur (par ailleurs totalement légitime mais dans ce cas on ne ment pas sur la nature de l’événement).

Mais surtout, il y a là une erreur de jugement politique. Comme si faire la fête n’était pas un moyen de manifester. Comme si danser derrière un char et son DJ techno était consumériste et de droite, alors que manifester avec des drapeaux fabriqués en Chine (peut-être par des enfants ou des esclaves ouïgours) serait écolo et de gauche… On marche sur la tête !

Une idée un peu trop verte

Au sens propre comme au sens figuré : un peu trop écolo et pas assez murie. C’est bien connu, en matière d’innovations, il faut toujours attendre un peu pour ne pas avoir à essuyer les plâtres… L’idée était novatrice et audacieuse. Trop peut-être. Et il faut reconnaître qu’il fallait du courage pour s’engager dans une telle voie, celle de la décroissance, là où les autres villes de France et d’Europe rivalisent pour avoir un maximum d’animations pendant leur Pride : plus de 40 chars musicaux à Madrid par exemple !

Peut-être qu’en matière d’écologie, ce qui marche le mieux, c’est la pédagogie et non l’écologie punitive. Tout en faisant les choses graduellement et pas de manière aussi abrupte. D’autant plus qu’en l’espèce, l’Inter-LGBT a d’abord puni ses propres marcheurs.euses. 

La musique est dans l’ADN de nos fiertés

(Et donc les chars qui permettent de la diffuser largement aussi !) Les Gay Prides en leur temps, puis ensuite les marches des fiertés jusqu’à l’année dernière, ont toujours été symbole de fête, de musique, de danse et de partage, autant que de politique, de militantisme et de signal massif donné à nos gouvernants par le nombre de participants. C’est grâce à la foule que nous avons obtenu nos droits : le PACS, le mariage pour tous, la PMA, etc. Cette foule, festive, a toujours dansé derrière les chars pendant que certaines associations se limitaient à porter une banderole. Ça semble logique mais c’est bien le nombre qui fait la force, quoiqu’en disent certaines assos qui pensent que leurs combats – légitimes – seront soutenus par la même mobilisation du public, qui hélas risque de se réduire fortement avec le format proposé cette année.

Même dans les périodes les plus sombres de notre histoire, celle de l’épidémie de VIH/sida, Act Up-Paris par exemple, avec ses chars énormes, diffusait de la techno et affichait fièrement et si justement son slogan : Danser = Vivre. Enlever la musique est ressenti par certains marcheurs comme une attaque faite à cette période, et à eux-mêmes dans leur chair, dans leur histoire souvent douloureuse. Parce que danser est une revanche. Contre l’homophobie, contre toutes les phobies, contre le sida et contre l’extrême-droite. Danser est la plus belle des formes de résistance.

Pour mémoire, feu Jean Le Bitoux, un militant qui a fait énormément pour notre communauté et l’avancée de nos droits, explique très bien dans le documentaire qui lui est consacré « Le gai tapant », la nécessité et l’importance de ce « carnaval » de Paris. Avec le rappel de cette interdiction des manifestations, en donc des carnavals, en 1934 sous la 3ème République, suite un putsch raté de l’extrême-droite, alors très en sympathie avec Hitler. Cette forme de Gay Pride totalement extravertie revêt aussi le symbole de la liberté.

Jack Lang quant à lui, écrivait dans la préface du livre « Gay Pride, l’histoire » de Oliviero Toscani (Editions Scali) : « Ce mot, Gay Pride, est devenu le symbole mondial de la jeunesse, de la reconnaissance de la différence et de la fête. Il incarne un esprit. Celui de la créativité et de l’imagination, du mélanges des cultures. Il incarne la victoire de l’intelligence contre la bêtise et l’ignorance ». Différence, fête, cultures… tout est dit.

Ôter les chars, donc la musique et la fête de la marche des fiertés, c’est à coup sûr la tuer à petit feu.

Le risque touristique

Partout où elles existent, les Gay Prides, les marches des Fiertés ou les Christopher Street Days participent au dynamisme des villes et de leurs communautés LGBTQIAP+. Les touristes présents à la marche ne se limitent pas à cette manifestation, mais celle-ci en est bien le point central autour duquel s’organise le reste de leur séjour. Si les Prides et autres marches de fiertés ne sont plus attrayantes, c’est la destination Paris qui, immanquablement, va tomber. Pas grave pour les écolo-radicaux qui voient en chaque touriste un consommateur, donc un pollueur, oubliant par la même occasion que si la ville de Paris soutient autant les associations LGBTQ+ et celles qui sont engagées dans les questions de prévention qui nous touchent (VIH, IST, phobies, conso de produits psychoactifs, chemsex,…), c’est bien parce qu’il y a en amont des recettes financières dont une partie importante provient du tourisme.

Bruxelles, Madrid, Barcelone, Berlin, Amsterdam,… sont des destinations phares, Paris ne l’est plus. Pour les touristes étrangers présents cette année, et sur un plan purement touristique, cette journée de la fierté a été vécue comme une journée de la honte pour Paris.

Quid de 2024

L’Inter-LGBT changera-t-elle changer de cap l’année prochaine ? Sera-t-elle à l’écoute de ce public énorme qui ne partage pas les options qu’elle a prises ? Sauf à ce que les élu.e.s et administrateurs.trices changent, il n’y a a priori pas de raisons. Parce que quand on s’est engagé dans une démarche annoncée comme « éco-responsable », il est de facto compliqué pour l’organisateur de modifier son projet, sauf à passer pour un acteur moins responsable. Ce qui serait assez compliqué à gérer en termes de communication. La situation semble donc compliquée pour l’année prochaine. Mais pour connaître le bilan que l’Inter-LGBT tire elle-même fait de la marche de cette année, nous essaierons de l’interviewer dans les prochaines semaines et n’hésiterons pas à vous en informer dans nos pages.

Un projet alternatif

Devant les options prises par l’Inter-LGBT pour sa marche des fiertés, un projet alternatif est peut-être en train de voir le jour. Depuis quelques semaines, quelques entreprises, commerces et organisateurs de soirées qui disent « avoir été progressivement écartés de la Marche des fiertés au fil des ans », parlent entre eux et commencent à esquisser un événement réellement festif, alternatif et dansant. Une marche ? Vraisemblablement. Un rassemblement statique ? Peut-être. Rien n’est clair à cette heure mais il est évident que l’envie est là. Cela ravivera toutes celles et ceux et celleux qui veulent danser et retrouver l’ambiance de fête qui a construit et accompagné nos luttes ces trente dernières années. Selon notre enquête, une quinzaine de commerçants et d’organisateurs de soirées se disent déjà prêts à faire un char lors d’une marche alternative l’année prochaine. Mais entre la colère spontanée qui donne l’envie de revanche et l’aboutissement d’un tel projet, le principe de réalité finit souvent par tuer ou diminuer les envies, car il faut avoir du temps libre et ce ne sont pas les chefs d’entreprises ou les orgas qui en ont le plus. Nous verrons bien ce qu’il en est assez rapidement. Mais dans tous les cas, cette proposition encore officieuse suscite beaucoup d’espoirs, eux aussi très légitimes.

 Il y aurait donc d’un côté une marche politique et de l’autre une marche réellement festive et inclusive… Quoiqu’il en soit, le constat est amer : il y a maintenant nettement les pro et les anti Inter-LGBT. Jamais la tension n’a été aussi nette et forte, jamais la communauté LGBTQIAP+ parisienne n’a été aussi divisée. Comme dit plus haut, l’Inter-LGBT est souveraine dans ses décisions. Ce qui engage son entière responsabilité, à commencer par celle de cette fracture violente que nous sommes en train de vivre, puisqu’elle va largement dépasser la seule question de la marche des fiertés et briser encore plus le ciment qui nous liait (bien que les scissions communautaires n’aient jamais été aussi nombreuses qu’aujourd’hui… ceci expliquant peut-être cela.)

(1) Source : Libération, le 24 juin 2023.

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