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Homophobie En 2022, une agression physique contre des personnes LGBTI tous les deux jours

Xavier Héraud

Les LGBTIphobies ont-elles augmenté en France l’an dernier ? Réponse avec Joël Deumier, co-président de SOS homophobie, qui évoque les chiffres du rapport annuel de l'association.

 

Comme chaque année, SOS homophobie a présenté son rapport sur les LGBTIphobies. Depuis 27 ans, l'association recense les actes et les paroles discriminatoires qui lui sont signalés. Le rapport 2023, qui porte sur l’année 2022, présente des chiffres plutôt stables par rapport à l’année précédente, mais certains phénomènes méritent d’être soulignés. 

Quels sont les chiffres et les faits marquants de ce rapport 2023 ?

Il y a deux chiffres, deux faits marquants. En 2022, SOS homophobie a observé une agression physique tous les deux jours commises sur des personnes LGBTI. C'est un chiffre qui illustre le nombre d'agressions physiques qui ont été signalés à l'association via ses dispositifs d'écoute. La réalité doit être encore plus sérieuse. Le deuxième fait marquant, c'est l'explosion des actes de transphobie. On a une augmentation de 27% des témoignages de transphobie par rapport à 2021. Ces actes de transphobie ont lieu principalement dans les commerces, dans la vie quotidienne des personnes trans.  Sur internet et enfin dans l'entourage familial.

Il s’agit donc bien d’une aggravation de la transphobie en France. Faites-vous le lien avec ce qui semble être une diffusion accrue du discours transphobe en France ?

Oui, il y a une aggravation, en tout cas une augmentation des signalements de cas de transphobie. On parle d'ancrage de la transphobie dans la société française.  Ça ne veut pas dire que cette transphobie n'existait pas hier et qu'elle s'est révélée. Cela signifie que les victimes parlent de plus en plus et rapportent de plus en plus les actes de violence.  Il y a un ancrage, c'est le premier point. Mais le deuxième point, c’est que ce contexte de transphobie, qui est très clair, on ne peut pas le décorréler de la montée des discours anti-trans, qu'on observe un peu partout aux États-Unis, qui se traduisent en actes, puisqu'il y a un certain nombre de lois dans plusieurs États fédérés qui ont été adoptées qui reviennent sur les droits des personnes trans.  Mais ces discours anti-trans viennent aussi de Russie ou du Royaume-Uni. Ils arrivent petit à petit en France et cela explique aussi cette augmentation préoccupante des témoignages de transphobie.

Le ministère de l'Intérieur a a  présenté aussi ses chiffres. Depuis 2016, ils signalent que les actes anti-LGBT ont augmenté de 129% pour les crimes et délits, et 115% pour les contraventions. Cela s’explique-t-il par une meilleure prise en charge de ces délits et crimes par la police? Ou cela correspond-il à une augmentation des faits ?

C'est toujours les deux. C'est à la fois un ancrage de cette violence,  ce qui est révélé par des chiffres qui augmentent, mais c'est aussi le fait que la police et la gendarmerie prennent de plus en plus les plaintes déposées par les personnes LGBTI, notamment les personnes trans. Ça veut dire qu'il y a une confiance plus grande des personnes LGBTI  dans la police, dans la gendarmerie, et c'est aussi le fait que, de manière plus générale dans la société, il y a une forme de libération de la parole des victimes, c'est-à-dire que les victimes se sentent de plus en plus en confiance pour dire haut et fort qu'elles sont les victimes. Et ça, on le voit aussi dans le phénomène des guet-apens à caractère gayphobe et biphobe.

Ces guet-apens, nous les observons depuis plusieurs années chez SOS homophobie. Nous les nommons « traquenards » dans le rapport annuel, et il y a une dizaine de cas par an à peu près. Nous ne sommes pas au niveau des 300 cas observés [sur les cinq dernières années, ndlr] par Mediapart.  Mais en tout cas, nous, ce que nous voyons, c'est que jusqu'à présent, les gays ou les bis qui étaient victimes de guet-apens n’osaient pas le dire. Parce que ça s’était passé sur un lieu de drague, un lieu de rencontre, donc ils le gardaient pour eux.  Alors que là, nous observons une déculpabilisation et une libération de la parole.

 Vous avez rencontré le ministre de l'Intérieur, récemment. Que lui avez vous dit ?

Nous lui avons dit que face à l'ancrage de ces violences LGBTIphobes et notamment des agressions qui touchent toutes les personnes LGBTI, mais aussi face à la montée des témoignages de transphobie, il fallait impérativement que l'État puisse assurer aux personnes LGBTI une vie sûre et une vie dans laquelle ils peuvent circuler librement, sans être inquiétés ou sans être agressés. Et donc ça, ça passe par une police et une gendarmerie qui ont les moyens d'instruire les plaintes de manière correcte. Aujourd'hui, on voit que malgré les plaintes déposées, les dossiers ne sont parfois pas instruits correctement, ce qui fait qu'au stade de la justice, le juge ou le parquet ne disposent pas des éléments suffisants pour enclencher une procédure. Donc il faut que les moyens de la police et les moyens d'enquête soient renforcés.

Il faut ensuite que les policiers et les gendarmes soient beaucoup plus sensibilisés au phénomène des LGBTIphobies. Parce que bien souvent, la méconnaissance de ces phénomènes conduit, comme pour les violences faites aux femmes, les officiers de police à minimiser des actes ou alors à carrément refuser des plaintes, ce qui n’est pas acceptable. 

SOS homophobie a aussi interpellé le ministre sur la question du mariage pour tous. Nous avons lu tous les tweets qu'il avait publiés en 2012, qui étaient violemment homophobes. Nous lui avons indiqué que le fait de regretter ses propos, c'était quelque chose de positif dans la mesure où il avait évolué sur son opposition à la loi, mais que par contre, en tant que responsable public qui avait à l'époque contribué à générer de la haine anti-LGBT via ses prises de position, il fallait qu'il s'excuse auprès de la communauté. Ce à quoi il a répondu qu'il s'était déjà excusé en 2017 dans une interview au Point, ce qu'on a vérifié, donc on lui a dit qu'effectivement non, il ne s'était pas excusé, il avait simplement indiqué que c'était une erreur de jeunesse. Et donc finalement en réunion, le ministre a dit  « je ne savais pas que mes propos avaient eu cette conséquence-là sur les personnes LGBT et sur leur entourage aussi. Et si tel est le cas, je m'en excuse. »

C'était important qu'en tant que responsable politique, il prononce des excuses. Non pas pour s’être opposé au mariage, il avait tout à fait le droit de s'opposer à un projet de loi.  Par contre, il  fallait qu’il s'excuse pour les propos blessants, stigmatisants et violemment LGBT-phobes qu'il avait eu à l'époque.

Après il y a eu un dernier point, nous avons apporté notre soutien par principe aux victimes de violences sexuelles et aux femmes, face aux accusations de pas mal de victimes de violences sexistes et sexuelles,  de harcèlement et d'actes sexistes notamment à l'encontre  de Gérald Darmanin.

Le gouvernement doit présenter un plan de lutte contre l'homophobie incessamment sous peu.  Qu’en attendez-vous ?

Déjà nous attendons que ce soit un plan qui lutte beaucoup plus efficacement contre les lgbtiphobies. Cela passe par plusieurs mesures que nous demandons depuis pas mal de temps. C'est un plan global, qui couvre plusieurs domaines, l'éducation, la police, la santé, le travail. Nous attendons des mesures concrètes et qui soient surtout mises en œuvre de manière effective.

Parce que beaucoup de mesures issues du plan précédent ont été annoncées mais n'ont pas été mises en œuvre. Je pense notamment à la formation des policiers, des gendarmes et des référents dans les commissariats de police et de gendarmerie, à la nomination de référents.  Ces référents ont été annoncés déjà en 2019 et ont fait l’objet d’une évaluation en 2020. Flag (l’association de policiers LGBT) a contacté ces référents pour leur demander comment ça allait, s'ils avaient besoin d’aide. Et Flag a eu énormément de retours de personnes qui ont parfois découvert qu'elles étaient référentes. Donc il y a un sujet d'effectivité.  Ce plan-là, il faudra qu’il soit ambitieux sur le plan des mesures. Et il faudra que les mesures annoncées soient effectives. C'est ça qu'on attend des pouvoirs publics. C'est de mettre les moyens pour que les mesures soient concrètement appliquées.

On parle beaucoup de harcèlement scolaire ces derniers temps,  avec entre autres la mort de Lucas, Dinah et d'autres.  Est-ce que les réactions du ministre vous semblent à la hauteur ?

Le ministre a annoncé une heure de sensibilisation au harcèlement, notamment via les réseaux sociaux. Nous considérons que la question du harcèlement en général à l’école et notamment du harcèlement LGBTIphobe doit être prise au sérieux et que les annonces ne doivent pas être précipitées. Une heure de sensibilisation ça va toujours dans le bon sens, car ça permettra de sensibiliser les collèges qui mettront en œuvre cette heure. Par contre, si cette heure de sensibilisation est faite, il est impératif qu'elle permette d'aborder la question spécifique du harcèlement scolaire LGBTIphobe,  parce qu'il y a des spécificités.

Cela veut dire évoquer comment les LGBTIphobies peuvent se manifester,  comment elles se manifestent concrètement,  quelles sont les conséquences sur les personnes concernées, sur les victimes et comment l'élève, en tant que témoin, peut intervenir. C'est très important que ces trois points soient abordés.

Par ailleurs, le dispositif anti-harcèlement scolaire Phare,  lancé en 2022 dans les écoles élémentaires et les collèges et en 2023 dans les lycées doit absolument être évalué. Pas dans l’immédiat, puisque le plan a été lancé il y a peu de temps. Mais je crois que le collège où Lucas a été harcelé  était un des collèges concernés par le dispositif Phare. Il est donc impératif d'identifier pourquoi ça n'a pas fonctionné et comment on peut faire mieux.

Après sa campagne présidentielle,  Eric Zemmour avait annoncé qu'il souhaitait un peu, plus ou moins, noyauter les associations de parents au niveau scolaire. Cela a-t-il un impact sur vos actions dans les établissements ?

Nous avons eu des cas de collectifs conservateurs qui s'organisent pour décourager certains principaux de collèges à faire intervenir SOS homophobie.  Mais il ne s’agissait que de certains cas, et nous en avons toujours eu. Par contre, on a eu, au moment du débat sur l'élection présidentielle, des attaques répétées du candidat Eric Zemmour contre les interventions de l'univers scolaire, notamment de la SOS homophobie. Et ça, c'était totalement inacceptable. Mais nous continuons à sensibiliser environ 30 000 élèves par an dans à peu près 200 établissements scolaires.  Nous continuerons, malgré les intimidations, malgré les tentatives de menaces des opposants à l'égalité.

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