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Pornomelancolia : être ou paraître, la masculinité désenchantée

Strobo Mag

Depuis quelques temps, le réalisateur Manuel Abramovitch s’est lancé dans un cycle de film qui a pour objectif de questionner les masculinités et traite le sujet sous forme d’expériences exploratrices. Pornomelancolia, sorti le 21 juin, loin d’être un biopic sur un acteur porno mexicain entre  dans cette démarche. Strobo a discuté à bâtons rompus avec l’intéressé pour mieux saisir les ambitions de ce nouveau long métrage.

Comment est né Pornomelancolia ?

Ce film s’intègre dans un projet plus global qui est une succession de 4 films autour de la masculinité et la performativité comme personnage central. Mon ambition est de questionner les rapports que nous entretenons avec cette notion et comment on doit construire un personnage pour le regard des autres, comme un personnage qui nous est imposé depuis notre naissance. Et souvent, nous ne prenons pas le temps de le questionner pour savoir si on veut poursuivre cette voie ou pas. J’ai commencé à effectuer des recherches sur la masculinité en Argentine avec Soldado en 2017 pour comprendre ce que cela voulait dire que d’être un soldat et devenir un peu anonyme dans le corps militaire jusqu’à en perdre son identité. Après j’ai fait à Berlin le film Blue Boy pour réfléchir sur les travailleurs du sexe comme un personnage à part entière qui séduit les clients.

J'étudie notamment le sujet dans un contexte capitaliste et post pandémique, les réseaux sociaux, le VIH et ce sentiment de solitude, trait majeur de notre époque à mon avis, afin de laisser apparaître les rapports de pouvoir et de violence qui s’opèrent. Avec Pornomelancolia, je voulais faire un film qui parlait de tout ça. Et c’est à travers Diablo, le réalisateur de porno, que je suis rentré dans le monde du porno mexicain qui me fascine. Sa manière de parler de la culture à travers le porno avec beaucoup d’humour et la réflexion sur des questions politiques qui en ressortent m’intéressent beaucoup. De cette rencontre, j’ai découvert Lalo. Ce qui est important de préciser que ce n’est pas un film sur Lalo. Je l’ai découvert par le biais des réseaux sociaux et la manière dont il vendait son image m’a happé. J’étais fasciné par la manière dont il avait créé ce personnage de macho mexicain et pour moi, c’était super tellement il était conscient de l’image qu’il avait construite de lui-même pour la rendre publique. Il s’est avéré que nous avions beaucoup de points communs sur lesquels échanger. 

Pornomelancolia file la vie de l’acteur porno Lalo. Comment avez-vous travaillé ensemble pour construire cette histoire ?

Nous avons partagé beaucoup de temps ensemble. Pour moi, ce film est avec lui et pas sur lui. L’idée de créer le personnage Lalo pour Pornomelancolia, c’est un peu comme une base sur laquelle nous avons ensuite écrit ensemble le scénario. Nous avons balayé les différents points que nous souhaitions mettre en évidence. Et comme je l’ai dit, c’est l’univers que Lalo a façonné en qualité d’acteur porno qui était intéressant de mettre en avant pour monter que l’on se créé un personnage pour vivre et survivre dans son travail, dans sa famille, dans les institutions… Ce film est donc une invitation à l’exploration de tous les personnages que l’on croise dans l’histoire, dans la vie de Lalo. Chacun prend conscience du personnage social qu’il est, qu’il incarne. Cette idée de performativité que chacun d’entre nous forgeons au gré du temps, comme un animal social qui interprète un rôle, donne une image, construit une identité, celle du quotidien.

Réalité – fiction - documentaire, on ne sait pas trop où nous mettons les pieds avec Pornomelancolia, quelle est votre démarche ?

Quand je commence un film, il est important pour moi de prendre toujours le temps suffisant avec les personnes qui seront à l’image, devant la caméra pour qu’on soit d’accord que c’est un film donc que c’est une fiction. Car ça ne peut pas être la réalité, elle n’existe pas. Nous présentons toujours une version, une vision de la vie. Ça peut avoir beaucoup de choses communes avec la vie, mais c’est important de comprendre que ça reste du cinéma. Cette distinction est importante, car lorsque l’on voit le film une fois monté, celui-ci a figé une version de nous-même en plein écran et cela peut provoquer beaucoup des questions et mêmes des pressions. On est donc pas dans le documentaire. Je pense qu'un film de fiction est réussi quand il n’y a plus le poids du « ça c’est moi sur l’écran », mais une version de moi. Ça soulage. On peut prendre plus de liberté à jouer car ce sont des personnages que nous interprétons, et ainsi cela évite d’avoir l’impression que c’est nous à l’écran.

Vous aimez entrainer le spectateur dans le quotidien de personnes qui se métamorphosent en personnages aux confins de leur intimité, jusque dans leurs plus profondes limites. Là on file dans les coulisses du porno, que tirez-vous de cette expérience ?

Un monde dur violent. Le monde est dur mais attention ce n’est pas attenant au porno qui n’est pas en fait le sujet de ce film. C’est tout autant le cas dans la vie de manière globale. C’est un regard circonspect et franc, authentique sur notre temps. J’ai l’impression que depuis la pandémie on est dans un temps où il est difficile de trouver du sens. Le système nous force à rentrer dans le système :  créer des personnages, nous vendre, avoir des avatars de nous-mêmes pour être quelqu’un pour être aimé, pour être validé par les autres. On a l’illusion d’être libre, mais on est totalement victime et prisonnier d’une matrice qui nous enferme et nous laisse seul. C’est un film sur une sensation de vide existentielle qui est un reflet à mon avis de l’époque actuelle. Ce film joue aussi sur le cadre politique, sanitaire en faisant passer des messages forts.  

Ce cycle de film dans lequel Pornomelancolia s’intègre se veut politique ?

Pour moi, faire des films, ce n’est pas pour passer un message orienté ni pour arriver à une thèse. Le public doit jouer à un jeu, s’interroger, se questionner sur son vécu, son rapport aux différentes choses abordées dans le film que ce soit le travail du sexe, la solitude, les réseaux sociaux, le VIH, le pouvoir d'utiliser le corps comme source de travail, le racisme, le colonialisme, le capitalisme, … Toutes les questions sont là dans le film et lui est juste un support pour lever le débat. On ne va pas y trouver toutes les réponses, c’est certain, mais les sujets sont là. Oui bien sûr le fim parle du sexe parce que d’abord, c’est important pour moi de visibiliser le travail du sexe.  On voit pendant le film que l’on peut travailler à l’usine et aussi avec son corps : il y a des contradictions en tout. Je ne pourrais jamais dire que le travail du sexe c’est super, c’est bien, mais tout le temps on évolue dans un système qui nous opprime.

J’ai eu vent d’une polémique née avec un message sur le compte twitter de Lalo où il dit qu’il regrettait d’avoir participé à ce tournage. Que s’est-il passé ? Avez-vous pu aborder ce ressenti avec Lalo lui-même ?

Ça a été vraiment triste car c’est apparu un mois avant la première mondiale du film. Toute l’équipe a été surpris et triste. On a essayé de comprendre ce qui a changé chez lui pour transformer sa perception du film. Il avait vu la version finale du film qu’il avait appréciée et il était censé être là pour le lancement. Et en définitive, il n’est pas venu. Je comprends très bien que la perception du film puisse changer à n’importe quel moment. Mais comme nous avions travaillé ensemble, main dans la main sur tous les points, toutes les scènes, il avait validé le film et sa vision globale dont il en était l’un des architectes. Ça a été tellement soudain cette réaction. Nous en avons reparlé ensemble depuis. Il m’a expliqué que c’est un processus personnel et que ce film a signifié une remise à niveau dans sa vie. C’est juste triste, depuis le début nous avancions sur le fait que c’était une opportunité de discuter sur des sujets qui nous interpellent, qui font échos à notre manière de voir le monde, l’observer, le vivre. Je trouve dommage qu’il n’ait pas fait partie de cette conversation. 

Vous éveillez aussi les consciences dans Pornomelancolia notamment sur des sujets tels que le VIH, la prévention, la PrEP ?

Il me semble Important de visibiliser de tels sujets. On a tellement d’ignorance sur le VIH, c’est une infection avec laquelle on peut vivre complètement normalement si l’on est sous traitement et on n’en meurt pas. Et j’ai tellement l’impression que c’est une discussion courante chez les travailleurs du sexe. Alors j’ai pris pour parti de le présenter sous forme de conversations des plus banales qu’il soit, sans préjudice ni tonalité de drama. Le problème, c’est plutôt le tabou qui ressort sur le VIH ou le travail du sexe dans la société. En gros, le manque d’informations. En abordant ces thèmes, je pointe du doigt les défaillances. 

La présence des femmes est particulière. Elles se font passeuses de message en filigrane sur l’ensemble du récit ?

Il y a en effet 5 ou 6 femmes avec un rôle majeur mais peu visible. Il était important pour moi de marquer l’absence des femmes dans ce monde du porno. J’ai été un peu choqué au début en entrant dans cet univers de travailleurs du sexe, justement parce que c’est un monde d’hommes. Alors j’ai fait en sorte que les 5 ou 6 scènes dans le film qui entourent Lalo soient incarnées par des femmes puissantes (la mère, la comptable, la médecin). Ces femmes sont comme un nuage d’amour sur Lalo, où il peut se sentir à l’aise et aimer. Le reste du film c’est un monde masculin où l'homosexualité est ressentie comme une superficialité âpre. Pornomelancolia est un portrait du monde homosexuel au masculin où l’on craint tellement d’aimer ou d’être aimé par quelqu’un qu'on s’emprisonne toujours dans une solitude. 

On assiste à une gloire malheureuse, celle d’un homme qui par le sexe vit une sorte d’existence qui ne lui appartient même plu. Personnage public enfermé dans la solitude. Est-ce un refuge désiré ou contraint ? 

Aller toujours plus loin pour l’autre… on se questionne, on est touché par la violence de certaines scènes, une sensation de malaise s’installe, mes films tapent là où ça fait mal. Comment être à l’aise dans ce monde, telle est le centre du débat. Je pense que c’est positif d’être mal à l’aise aujourd’hui. On vit dans un système qui essaie de nous mettre à l’aise, nous incite à ne pas réfléchir, juste rester à la maison, regarder Netflix, consommer et acheter sur Amazon… On ne devient pas des humains, mais des robots qui ne réfléchissent pas, du dépensent juste de l’argent. La fonction la plus importante pour moi du cinéma et de l’art en général, c’est de nous rendre ma à l’aise. C’est poser des questions sur la manière dont nous vivons. Pour moi jamais rien n’est négatif ou positif, blanc ou noir, la scène où lors d’un tournage d’une scène porno, on assiste à la montée progressive d’un malaise chez Lalo parle d’imposer ces propres limites. Il était important qu’à la fin de cette scène Lalo disent stop, qu’il ne veut plus continuer, qu’il ne veut pas faire de mal. Oui, il veut être acteur porno, créer ce personnage, réussir mais pas à n’importe quel prix, pas sans limites. Ça parle aussi du cinéma et des rapports de pouvoir dans le 7e art et par extension dans la société de manière générale. C’est pour cela que dans mes films, les décisions se prennent de manière collégiale avec les acteurs. C’est important que tout soit clair dans les informations à transmettre, ce que l’on veut tous. L’idée d’un abus de pouvoir, où un réalisateur veut aller très loin, trop peu pour moi. n

Pornomelancolia, un film de Manuel Abramovich

Distribué en France par Epicentrefilms, diffusé au cinéma à partir du 21 juin.

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