Denis Quinqueton, Flora Bolter et Arnaud Alessandrin publient Mariage pour tous. La violence d’une conquête. Dans ce livre riche, ils présentent notamment une enquête qui montre à quel point les personnes LGBT ont été marquées par les débats d’il y a dix ans. Et à quel point beaucoup sont encore traumatisés.
Il y a dix ans, le 17 mai 2013, le mariage et l’adoption étaient officiellement ouverts aux couples de même sexe, après six longs mois de débats sociétaux et parlementaires éprouvants. Pour cet anniversaire, les militants Denis Quinqueton, ancien président d’Homosexualités et socialisme, co-directeur de l’Observatoire LGBT+ de la Fondation Jean-Jaurès, Flora Bolter, ancienne présidente du Centre LGBT de Paris, co-directrice du même Observatoire et le sociologue bordelais Arnaud Alessandrin publient le livre Mariage pour tous : la violence d’une conquête. Un ouvrage composite qui donne la parole à plusieurs témoins de cette période, comme la sociologue Irène Théry, les militants bordelais Jean-Christophe Testu et Philippe Devaux ou l’ancien député socialiste Patrick Bloche. Mais la partie la plus passionnante est sans doute celle où les auteurs se sont intéressés à un angle original du débat : celui des émotions. La question posée est la suivante : quelle trace ces débats ont-ils laissés chez celles et ceux qui les ont vécus ? Entretien.
Avant de nous pencher sur le contenu de votre livre, pouvez-vous nous dire quels sont vos souvenirs personnels de cette période ?
Flora Bolter : Pour moi, cela dépend vraiment de comment on définit la période et comment on la restreint. La période du débat parlementaire a été très intense mais, pour moi, elle a été un peu le nez dans le guidon. C’était les événements, les manifs, regarder le direct à l’Assemblée Nationale… Il y avait un côté assez haletant. Et évidemment beaucoup de colère par rapport à tout ce qui pouvait être raconté. Pour moi, la période avant fait aussi partie de la construction du champ politique qui a permis d’avoir ce débat et ça c’est une bataille qui a été très longue. Nous avons eu l’impression de parler dans le vide pendant très longtemps, jusqu’à ce que ça se retrouve dans le programme et qu’in fine, ça passe. Je me rappelle que j’étais inquiète que ça soit mis très loin dans la liste des priorités, que ça passe en fin de mandature, voire pas du tout. Et à partir du moment où c’est arrivé, on s’est dit « enfin ! ». Il y avait eu beaucoup de mobilisation, de construction, de sensibilisation, mais pas nécessairement auprès du grand public. Donc il y avait une forme de dissonance entre l’espèce de « oui c’est cool » du côté des politiques et le fait que ce n’était pas suivi de réalisation. Il y a eu ce moment de cristallisation au moment des débats qui a été disproportionné. On avait passé un temps fou à créer un « kairos », un moment politique. Mais par contre la construction au niveau politique, de l’argumentation, de tout ce qu’il fallait faire, j’ai l’impression que c’est passé par pertes et profits. On nous disait « c’est une évidence ». Sauf que derrière on a eu des argumentations très fortes, des gens qui étaient armés et qui avaient commencé à s’armer pendant le pacs. Et tout ce qu’on avait fait, on a dû le refaire 150 fois, parce que ça n’avait pas imprimé.
Denis Quinqueton : D’abord, je suis arrivé là-dedans avec l’expérience du pacs, donc une confiance assez limitée dans les responsables politiques. Je me souviens de la réunion que nous avons eu une fois que nous avons eu l’assurance que l’ouverture du mariage à tous les couples serait dans le programme de François Hollande. Notre premier réflexe — et ça raconte quelque chose du rapport au politique — ça a été de nous dire « comment on fait pour que cette promesse ne soit pas enterrée ? ». C’est comme ça qu’on a inventé l’engagement 31. C’est un truc assez couillon. A l’époque il y avait un référendum en Californie qui s’appelait la Proposition 8 et il y avait toute une campagne No Hate / No 8. On s’est inspiré de ça. Evidemment, le 31 fait un moins bon jeu de mot… Mais on s’est dit qu’il fallait populariser ça. Comme ça, elle serait forcément dans l’agenda politique. Je me souviens d’avoir passé cette époque dans une position assez particulière. A la fois j’étais beaucoup trop peu révérencieux pour tout un tas de responsables socialistes et en même temps, j’étais comptable dans le milieu associatif de tous les à peu près — pour employer un euphémisme — qui ont ponctué ce débat de la part de la gauche politique qui au fond, et je dis ça sans mépris et généralisation excessive, n’a pas compris ce qu’elle était en train de faire. Beaucoup de députés n’ont pas eu jusqu’au bout l’analyse de la belle portée de cette réforme.
Le 23 avril reste un moment très particulier. En croisant des jeunes militants, je me souviens en avoir croisé un, je l’ai regardé, il avait 30 ans à l’époque, il en a 40 aujourd’hui, je me suis dit « lui il n’aura pas la même vie que moi et ça c’est chouette ».
Arnaud Alessandrin : J’ai un rapport à ces souvenirs qui est assez différent. Nous n’avions pas les mêmes positions à cette époque. Moi j’étais un militant de province, comme on dit à Paris ! Dans une ville marquée par une droite dure et une extrême droite toujours présente. Et j’avais le souvenir du mariage de Bègles et des débats sur le pacs et des premières manifestations. J’ai gardé un flyer de cette époque, alors que j’étais jeune, qui disait « les pédés au bûcher ». Je ne suis pas certain que pour un équilibre psychologique adéquat notamment quand on est une période d’identification au lycée que ça soit la chose la plus agréable à recevoir. Surtout l’année où on fait son coming out. Je crois que ça m’a plutôt aidé à me dire qu’il était possible de vivre une vie vivable indépendamment de ça et qu’au contraire il fallait s’engager dans cette altérité là. Au moment du mariage pour tous, je suis doctorant et donc je m’engage en tant que chercheur dans ces débats. Je publie une géographie des homophobies, un livre sur le genre et je fais partie de la délégation interministérielle de lutte contre le harcèlement scolaire dirigée par Eric de Barbieux et Johanna Dagorn à l’époque. A cette période-là on ne pouvait pas dire le mot « genre », puisque ABCD de l’égalité, puisque fameuse théorie du genre. On se retrouve donc dans un moment universitaire, où je dois parler d’homophobie et de genre sans pouvoir dire le mot « genre », avec des « veilleurs » et des « veilleuses » devant la conférence et parfois même au premier rang des personnes qui lèvent des panneaux pour m’injurier pendant la conférence. Et je crois ne plus avoir vécu ça sinon cette année avec les débats autour des mineurs trans. C’était un moment de déraison scientifique, un moment déconnecté du rationnel et un moment de débordement de haine assez manifeste.
Dans votre livre, vous abordez le mariage pour tous sous un angle original, celui des émotions. D’où vient cette idée?
Arnaud Alessandrin : Je suis sociologue des émotions, donc je m’intéresse de plus en plus au souvenir et aux émotions, notamment du côté du traumatisme crânien, du côté du vieillir, des discriminations et des résurgences post-traumatiques, mais sociologiquement, pas psychologiquement. Ce qui m’intéresse c’est de quantifier et d’objectiver quelque chose qu’on pourrait balayer d’un revers de la main sous prétexte que ce serait uniquement subjectif et individuel. C’était l’objet de cette recherche, menée avec deux partenaires de travail social qui m’ont donné l’opportunité de faire les enquêtes grâce à des étudiant.e.s et de produire ces statistiques sinon représentatives et robustes, du moins tout à fait fidèles à ce qu’on peut lire et entendre ailleurs sur cette question. J’avais déjà travaillé avec Denis et Flora sur d’autres projets, et je me suis dit qu’entre les éléments statistiques, les éléments politiques et la thématique, c’était des partenaires idéaux.
Flora Bolter : C’est vrai qu’on a tendance à aborder les choses de manière historique sur ce qui a été dit tel jour dans l’Assemblée par telle personne et à voir l’évolution du droit, c’est-à-dire des choses peut-être arides et abstraites. Je pense qu’il y a aussi un grand sentiment de violence, parce qu’il y a un sentiment d’injustice. Il y a toujours une forme de colère vis à vis de ces souvenirs parce que c’était une victoire et c’est un progrès social. Et ce n’est pas la même chose de se projeter dans la société, comme le disait Denis, en se disant j’ai exactement les mêmes choix par rapport au mariage que le reste du monde par rapport à ce que ça pouvait être avant. Mais on a quelque part l’impression de s’être fait voler de cette joie, et qu’on nous ait volé notre moment de célébration, comme ça a pu être le cas en Irlande. Non pas que le référendum en lui-même soit un mieux, et je pense qu’il faut se défaire de l’idée que le référendum est l’alpha et l’omega de la démocratie. Mais en Irlande il y a vraiment eu comme une évidence pour la société. Et cette forme d’évidence, c’était ce à quoi s’attendait une partie des politiques au départ et qu’ils n’ont pas trouvé et n’ont pas vu ce que nous on voyait. C’est-à-dire des gens qui fourbissaient leurs armes et qui étaient très remontés. La campagne présidentielle de 2012, c’est la seule campagne où j’ai vu des gens me tourner autour et me houspiller pendant que je distribuais des tracts à base de « vous irez en enfer». On s’est pris toute cette violence dans la gueule. Et on n’a pas pu corriger le tir sur le moment. Donc c’est une victoire, mais c’est aussi l’acte de naissance du Syndicat du crime [La manif pour tous est devenue le « Syndicat de la famille »], puisque maintenant ils s’appellent comme ça, d’un mouvement transnational, d’ailleurs, qui mobilise beaucoup, qui politise nos existences et qui en fait un sujet de débat sur lequel on peut aligner des propos de café de commerce sans le moindre problème. C’était quelque chose qu’on avait plus aux Etats-Unis qu’en France, mais ça a changé et on retrouve ça aujourd’hui pleinement sur les personnes trans et particulièrement les jeunes trans.
Ce que l’enquête montre, c’est que la majorité des gens gardent un souvenir négatif de cette période…
Denis Quinqueton : Son autre qualité, c’est qu’elle se pose comme une contribution pour mettre au jour une grande muette qui est compliquée, c’est la société. C’est ça qui m’a plu dans ce projet. En faisant apparaître ces souvenirs-là plutôt que des souvenirs people, on souligne bien l’effet que ça a produit sur la société. C’est une manière de faire en sorte que les gens soient le sujet de la politique, finalement. On constate le même problème avec les opposants au mariage pour tous, qui sont les mêmes, bien que ça se soit élargi malheureusement, que les opposants aux personnes trans, où tout le monde parle assez au calme d’autre chose qu’eux-mêmes. Tranquillement, ils enfilent les clichés, les préjugés sur une situation qui leurs échappe totalement, dont ils n’ont aucune conscience. Rien que le fait de remettre au centre les personnes concernées, ce n’est pas inutile, même si ce n’est pas une grande découverte militante, ça fait 50 ans qu’on le dit…
Arnaud Alessandrin : Les résultats de cette enquête ne nous ont pas étonné. Ce qui nous importe, comme le dit la philosophe Martha Nussbaum, c’est de travailler sur les émotions démocratiques. La démocratie, ce sont des émotions, qui se sédimentent, ou qui s’évaporent dans le psychisme des citoyen.ne.s et si on ne tient pas compte de ces émotions-là, on passe à côté de ce qui fait la texture, la vibration de l’acte citoyen, la participation ou l’abandon citoyen. Là on a quand même des personnes qui disent « J’ai perdu des amis », « Je me rappelle, dix ans après, ne pas pouvoir retrouver ma famille ». On a aussi des figures ou des instants qui perdurent comme des éléments traumatiques, bien sûr dépassés. On ne va pas utiliser le concept de résilience ici, tout ça a été transformé… Mais on a la Manif pour tous, on a Christine Boutin. A l’inverse, on a Christiane Taubira. Cela veut donc dire que dans les représentations se sont cristallisées des figures repoussoir ou des figures identificatoires très nettes qui n’ont pas été seulement un instant mais qui perdurent dans les polarités sociales sur ces questions-là.
Bizarrement, on a l’impression que pour l’instant cet anniversaire ne va pas véritablement être célébré.
Flora Bolter : Je pense que la date symbolique de la promulgation a pris le pas sur tout le reste. Il y aura des choses le 17 mai, un peu avant et un peu après. Mais c’est vrai que c’est étonnant qu’on soit à ce moment de l’année et qu’il n’y ait rien de marquant qui ait été annoncé. Je pense que quelque part, les gens ne veulent pas rouvrir des plaies mal fermées. Si on veut avancer il va falloir apurer ça. Mais pour cela, on aura besoin d’une discussion que les gens ne sont pas prêts à avoir. Ceux qui seraient susceptibles de fêter le mariage pour tous veulent faire une fête sans aspect négatif, sans rappeler des mauvaises choses. On a la tradition pour Shabbat par exemple de toujours avoir du sel quand on est en train de manger quelque chose de doux pour se rappeler qu’il y a aussi des moments qui ne sont pas doux, qu’il y a un peu d’amertume. Et là c’est pareil. Si on veut célébrer, il faudra se rappeler qu’il y a cette amertume-là. Je crois qu’aujourd’hui les gens ont peur d’en reparler de crainte que ces débats reviennent sur la table.
Denis Quinqueton : On est dans un moment politique particulier. Je ne reviens pas sur la crise démocratique actuelle. Le Mariage pour tous, qu’on le veuille ou non, c’est une réforme qui a été portée par la gauche dans son ensemble. Et on sait qu’aujourd’hui elle n’est pas au meilleur de sa forme. Tout cela contribue au fait que vraisemblablement cet anniversaire ne va pas marquer les mémoires.
Arnaud Alessandrin : L’agenda LGBT est déjà saturé en termes de luttes. Et rajouter à ces luttes des souvenirs qui plus est violents psychiquement et émotionnellement, ce n’est peut-être pas opportun stratégiquement, du moins pour certaines associations ou individus. On peut rajouter enfin un élément interne à l’organisation de ce livre : beaucoup de militant.e.s n’ont pas voulu y participer. En nous disant qu’ils ont tourné la page, que les souvenirs étaient trop présents et qu’ils ne souhaitaient pas revenir dessus, ou bien que les tiraillements interassociatifs ou interpersonnels sont encore trop vifs. Ça a laissé des traces. Et ces traces sont encore visibles aujourd’hui. Au fond, comme une famille qui vient de se déchirer, est-ce qu’on a vraiment envie de tous se retrouver en famille deux jours après pour Noël ?
Mariage pour tous : la violence d’une conquête, Arnaud Alessandrin, Flora Bolter, Denis Quinqueton, Le bord de l’eau, 14€
Chronologie
Janvier 2012 : candidat à la présidence de la République, le socialiste François Hollande s’engage à ouvrir le mariage aux couples de même sexe. C’est l’engagement 31.
Mai 2012 : François Hollande est élu président de la République.
16 Décembre 2012 : 150 000 personnes (selon les organisateurs) défilent en faveur du mariage pour tous à Paris.
13 janvier 2013 : grande manifestation à Paris contre le mariage pour tous à Paris, à l’appel de la Manif pour tous. Ils sont 1 million, selon les organisateurs.
27 janvier 2013 : deuxième manifestation en faveur du mariage pour tous à Paris. 400 000 personnes, selon les organisateurs, ont répondu présent.
29 janvier 2013 : ouverture des débats à l’Assemblée Nationale.
23 avril 2013 : vote définitif à l’Assemblée Nationale. 331 pour, 225 contre. Le projet de loi est adopté.
17 mai 2013 : promulgation de la loi.
29 mai 2013 : premier mariage à Montpellier.