Au Palais de Tokyo, une immense exposition analyse les répercussions de l’épidémie de sida sur les représentations artistiques en les passant au crible de l’intime et de l’activisme. Brillant.
En 2017, Elisabeth Lebovici, la critique et historienne d’art, lesbienne et activiste (elle est passée par Act Up) de surcroît publiait un livre essentiel, « ce que le sida m’a fait » , où elle témoignait des liens tissés et complexes entre l’art et l’activisme pendant l’épidémie de Sida. Mais aussi, et c’était la force du livre, comment le « je » et le « nous » s’articulaient dans cette perception, comment les pratiques artistiques en avaient été modifiées et, surtout, comment articuler cette notion de mémoire collective, individuelle et communautaire ? Six ans après avoir reçu le prestigieux prix Pierre Daix (qui récompense un ouvrage d’histoire de l’art moderne et contemporain) le livre est adapté au format exposition et se déploie de manière gigantesque en plein cœur du Palais de Tokyo. Curatée par François Piron, avec Lebovici comme conseillère, "Exposé.es" en rassemblant une foule d’artistes aux pratiques différentes, tout en rapprochant certains d’entre eux par des jeux subtils de correspondance, ne se veut pas une exposition exhaustive sur comment l’art contemporain s’est emparé du sujet du sida. Mais plutôt, en choisissant comme le déclare Elisabeth Lebovici, « de parler des amitiés et de favoriser des histoires d’amour. » Des photos percutantes de David Wojnarowicz, artiste, activiste et auteur, qui n’hésite pas à se mettre en scène de manière brutale à Michel Journiac qui interroge la condition d’être séropositif, de Hervé Guibert et sa stylisation des ravages de la maladie sur le corps à des peintures peu connues de Derek Jarman, des patchwork des noms aux clichés déchirants de Nan Goldin qui, comme elle le disait, photographiait ses ami.es pour ne pas qu’ils et elles meurent. "Exposé.es " évite le piège de l’exhaustivité, des clichés compassionnels, tisse des liens entre le sida et d’autres combats, et donne à voir, le long d’un parcours, passionnant et émouvant à ce que François Piron décrit comme « une exposition qui prend le livre au pied de la lettre : ce que l’épidémie de sida fait aux artistes, ce qu’elle fait aujourd’hui à une exposition. » Tout en analysant avec perspicacité les répercussions plus vivaces que jamais sur l’art en général et les questions qui en découlent plus particulièrement.
Exposé.es au Palais de Tokyo jusqu’au 14 mai 2023, palaisdetokyo.com