Game Impact est une association créée en 2016 qui a pour objectif de promouvoir une évolution du jeu (sous toutes ses formes) vers plus de sens et de responsabilité. Strobo a échangé avec Audre, membre de longue date, créateur·trice de jeux (vidéo ou de société), sur des thématiques queer, le plus souvent. Prétexte tout trouvé pour évoquer le sujet des LGBTQIAP+ au centre de l’industrie du jeu vidéo.
Peux-tu nous présenter Game Impact ?
Game impact est une association qui réfléchit aux changements dont la société a besoin, et à la façon dont les jeux vidéo peuvent les porter. Il s’agit à la fois de porter un regard critique sur les jeux produits et les messages qu’ils véhiculent, en comparaison avec les enjeux de la société actuelle, tout en réfléchissant à quels messages et quels moyens de production nous voulons voir dans les jeux de demain. Cela concerne surtout les messages écologiques, mais aussi sociétaux. Les questions féministes, raciales, sociales, et du coup aussi les questions queers.
Tout le monde est bienvenu dans l’association : employés de grosses boîtes, les petits devs indépendants, les gens qui travaillent autour du jeu vidéo, mais aussi n’importe quel joueur qui se pose des questions sur les jeux auxquels il joue tous les jours.
Quelles sont les actions que vous y menez ?
Nos actions varient. A l’attention du public, on propose à la fois des tables rondes, des ateliers pour questionner les jeux, et réfléchir à d’autres constructions pour ceux-ci. Après on a aussi des activités un peu plus discrètes. On a notamment le guide pour représenter les personnes marginalisées qui a été réalisé par l’association avant que j’arrive, et qu’on promeut toujours beaucoup. On aide aussi à la rédaction de chartres inclusives sur les évènements. On intervient aussi parfois simplement pour aider, notamment sur la Game Jam d’ARTE de janvier (le temps d’un week-end des participant·e·s venu·e·s des quatre coins de la France pour créer des jeux vidéo NDLR), où nous étions là pour faire de la médiation si des personnes marginalisées rencontraient des problèmes durant l’évènement.
Game Impact promeut une vision du jeu comme un acteur à part entière dans la société. Comment cela se traduit-il ?
Les jeux, comme les livres, les films, le vocabulaire, et les représentations des choses et des gens en général, ne sont pas neutres, portant souvent des messages politiques. Game Impact tente de réfléchir à ces messages. On le sait, les jeux vidéo tel que Call of duty ne rendent pas plus violent, mais ils peuvent normaliser l’idée que tout le monde pourrait posséder une arme. Les jeux vidéo, au même titre que n’importe quel média, portent les messages que leurs développeurs peuvent vouloir faire passer, ou qu’ils font passer inconsciemment par leur biais.
Nous, ce que nous voulons, c’est reprendre les messages des jeux, et les replacer dans le contexte social et écologique actuel, pour réfléchir à ce qu’ils ont voulu dire. Ensuite, on réfléchit aussi aux problèmes autour de la création de jeux, tel que la consommation d’énergie toujours plus grande des consoles, les conditions de travail dans l’industrie ou le vécu des joueurs dans les communautés de gamers. En 2014, a eu lieu le Gamergate (terme utilisé pour regrouper la controverse et la campagne – NDLR) qui a entrainé des vagues de harcèlements contre les femmes et les minorités. Il n’y a donc pas que le contenu du jeu, mais aussi tous les messages véhiculés autour qu’il convient de modifier.
Enfin, dans l’atelier sur lequel je travaille en particulier dans l’association, on cherche aussi à ouvrir la création de jeu au grand public, pour leur donner de nouveaux moyens de s’exprimer et ainsi apporter via leurs créations, la vision de ce qu’ils veulent pour le jeu.
Inclusivité, visibilité, bienveillance, respectabilité, équitabilité sont des mots que Game Impact défend corps et âme. De quelles manières ?
L’homophobie, la transphobie, le racisme, le sexisme et les autres discriminations ne sont pas autorisées dans l’association. C’est assez évident pour nous mais pas forcément ailleurs. Quand on arrive dans l’association, on est invité à se questionner sur nos privilèges, ce qui marche assez bien. Quand on a voulu travailler sur l’orientalisme, on a tous été rapidement d’accord pour chercher des intervenants plutôt que pour parler des choses que l’on ne connait pas, et faire relire ce que l’on faisait nous-mêmes. On était très peu de personnes concernées par ce sujet, du coup on n’a pas du tout eu confiance en notre position très privilégiée. Cela s’applique aussi pour les questions queers, ou toutes les autres.
Après, avec Game Impact, on a quand même mis en place ce que l’on appelle un Brave space, où le but est de se forcer à parler de ces sujets, que l’on soit marginalisé ou privilégié, nous sommes tous concernés par les discriminations, et nous devons trouver le moyen d’être capables de questionner ce qui nous entoure pour réfléchir avec le sujet. Personnellement, le Brave space me faisait un peu peur en tant que personne queer. Mais j’ai rapidement vu que cela n’offrait pas l’opportunité aux autres de questionner mon identité. C’est juste un bon moyen de pouvoir tous avancer ensemble, et reconnaitre nos faiblesses ensembles, pour réfléchir à comment rebondir à partir de là.
Rendre visibles les enjeux sociétaux et leurs évolutions est l’une de vos tâches, qu’en est-il de la place des LGBTQIAP+ dans le monde des jeux vidéo ?
Alors… Les premiers jeux vidéo avec des personnages LGBT datent de la fin des années 80… Il y avait des jeux indépendants, tels que Gayblade par Ryan Best ou Caper in the Castro, par C.M. Raph. Très bons, très cools. Le reste, les premières représentations queer dans les jeux un peu plus gros budget… bah c’était entre pas ouf et « à jeter ». Les femmes trans en particulier se sont tout pris dans la figure.
Du coup, depuis, il y a eu du mieux. Le premier mec trans un peu important et apparu dans Dragon Age en 2014. On a pu voir aussi d’autres évolutions : le système d’orientation des PNG des Sims, et aussi des jeux qui ont commencé à faire bouger des choses, tel que « A Normal Lost Phone », ou encore plus récent, « If found ». On a aussi toute la série des jeux de Dontnod qui ne sont pas encore parfaits mais qui permettent à chaque fois d’amener des choses très fortes dans les mondes des Triple-A (jargon utilisé pour classifier les jeux vidéo dotés des budgets de développement et de promotion les plus élevés – NDLR). et puis on a les dernières sorties un peu fun, comme Monster Prom ou Dream Daddy, où l’on peut aller dans le queer à fond, et imaginer un monde où on serait parfaitement accepté.
Néanmoins, on peut voir encore pas mal de problèmes dans le monde du jeu vidéo. A commencer par certaines représentations. A l’image de la série des « Persona » (entre le mec gay qui se comporte comme un pédophile, et le perso trans que tu dois essayer de convaincre de ne pas transitionner), ou les « Fire Emblem » (série de jeux vidéo de rôle tactique – NDLR) qui nourrissent un peu une vision yaoi (dans la culture populaire japonaise un genre d’œuvres de fiction centré sur les relations sentimentales et/ou sexuelles entre personnages masculins – NDLR) des romances LGBT+.
On en a aussi dans l’industrie à proprement parlé, avec peu de personnes queer présentes. Il y en a bien sûr, quelques têtes bien connues qui ont réussi à se faire une réputation, mais pas une lame de fond qui pourrait rendre l’industrie plus inclusive (cela s’applique d’ailleurs pour les autres minorités).
Et enfin, on a les communautés qui ne sont pas super non plus, ou pour ne pas se faire harceler, les joueurs et joueuses trans doivent jouer sans micro pour ne pas se faire harceler. Bien que plein de bonnes initiatives apparaissent partout, on n’a pas encore un vrai changement solide et bien ancré.
Le gaming est-il un univers propice à des messages, notamment LGBTQIAP ?
Oh oui, à la fois dans les jeux et aussi autour. Si on oublie un peu le monde de l’industrie du jeu vidéo, on peut faire un détour par le mouvement des queer games. Ce sont des petits jeux indépendants, faits par des personnes concernées, qui offrent des nouvelles représentations queer, qui ne sont pas aseptisées pour plaire au grand public. Ça parle de sexualité, de polyamour, d’abus, de maladie et de reconstruction. On quitte la représentation que font les Triples-A pour gagner des « points diversité », ou celle des studios qui veulent passer des messages de tolérance – qui sont très bien au demeurant, mais qui du coup deviennent rapidement répétitifs quand on est soi-même concerné, et on entre dans quelque chose d’intime, dans ce qu’il y a de plus dure, de plus doux, ou de plus banal dans nos vies de personnes queers ou à l’intersection de différentes oppressions.
Au-delà des histoires, ces jeux ont aussi tendances à offrir de nouvelles formes de gameplay (terme anglais difficilement traduisible désignant à la fois l’ensemble des règles gouvernant le jeu et le plaisir de jeu) un peu spéciaux, qui ont tendance à nous sortir des schémas de RPJ action trop classiques des gros studios.
Et enfin on a aussi toute une communauté assez radicale autour de ces pratiques. À une époque, 3 jeux du monde des queers games étaient sur toutes les lèvres : dys4ia, Mainichi et LIM, créés par 3 femmes trans. Elles se sont vite aperçues que leurs jeux étaient piratés sans qu’elles ne gagnent un centime, et ensuite réutilisés par des gens qui expliquaient que grâce à ces jeux, ils comprenaient vraiment les femmes trans. Bref, une appropriation vraiment pas terrible, et un piratage à trop grande échelle de jeux fait par des personnes précaires qui avaient vraiment besoin de cet argent. Du coup elles ont juste retiré leurs jeux de leurs réseaux et sites internet. Voilà. Une volonté radicale de ne pas voir son travail déformé par des personnes cisgenres hétéros qui ne comprenaient rien.
Aujourd’hui il y a plein d’autre créateur·trice·s de jeux queers, tou·te·s concernés de différentes manières par ces problématiques, qui font des petits jeux, et qui interrogent ce que les Triple-A disent d’eux. Cette forte communauté, qui organise dans le monde des festivals, de conférences et des ateliers, cherche à rependre un nouveau mode de production des jeux vidéo. Et parfois ils arrivent à se faire vraiment bien remarquer, tel que If Found qui avait reçu un prix aux Pégases de 2021 (Ces prix sont a à production française de jeux vidéo, ce que les Game Awards sont au marché américain. Ces récompenses ont été fondées par le Syndicat national du jeu vidéo – NDLR)
Mais on retrouve aussi de messages de plus en plus pertinents dans les gros jeux. On a Dontnod qui a tendance à faire beaucoup de jeux avec des personnages queer, même s’il y a toujours certains choix qui sont un peu bizarre dans leurs histoires. L’apparition d’un personnage trans dans The Last of us était incroyable, même si le scénario derrière était pas forcément parfait. Voir des représentations LGBT+ dans les jeux appréciés par les gamers pas forcément bien déconstruits peut faire découvrir des choses à des gens qui ne se questionnent pas forcément sur ces sujets. The Last of us 2 avait ses écueils, mais il fait aussi plaisir à voir, et d’autres jeux comme cela pourront peut-être pousser les thématiques LGBTQIAP+ auprès du grand public.
Quels sont les leviers et biais que Game Impact met en place pour traiter cette large partie des gamers ?
Les jeux ne s’amélioreront pas tant que l’industrie du jeu vidéo ne s’améliorera pas non plus. De ce côté, Game Impact fait attention à bien inclure tout le monde dans ses évènements, et dans les évènements où l’on nous demande d’intervenir. Sur les chartes qui ont été créées, l’homophobie, la transphobie (mais aussi le racisme, le sexisme, le capacitisme). On indique nos pronoms explicitement aux évènements, et on demande à tout le monde de faire de même. Dans l’industrie du jeu vidéo, il peut être difficile d’être out. Chez Game Impact, c’est plutôt simple. Et lorsque l’on participe à des évènements tels que la Game Jam de Arte où on a fait la charte, on insère nos valeurs dans notre travail, pour que des personnes qui ne font pas partie forcément de notre association puissent les découvrir, et pour pouvoir aider les autres personnes marginalisées présentes à ces évènements. Enfin, il y a les ateliers, qui permettent de prendre le temps de s’interroger sur tout ce que l’on voit dans l’industrie, ou de créer de nouvelles choses à notre image, avec notre vécu.
La LGBTphobie est une réalité du quotidien qui se profile aussi dans les jeux. Comment la combattre ?
Le meilleur moyen d’empêcher les jeux d’être contaminés par les LGBTphobies, c’est surtout d’avoir de vraies discussions dans les équipes sur ce qui s’écrit, notamment en impliquant des personnes concernées, qui suivent tout le processus d’écriture, et pas qui font juste une relecture à la fin (surtout si c’est pour que les problèmes qu’ils pointent ne soient ensuite pas résolus) voir qu’on les laisse écrire eux-mêmes les scénarios qui incluent leurs vécus et nos interrogations. Ensuite, il y a la question d’avoir en général des équipes diversifiées, et une structure assez plate pour permettre à tout le monde de signaler quand quelque chose ne va pas dans un gameplay. Cela s’applique à la fois pour toutes les discriminations et les minorités sans distinction ; ainsi que pour les associations. On a déjà vu des associations tenter de défendre certaines causes, en faisant un croche- pied à une autre communauté marginalisée.
Mais au-delà de l’écriture du jeu, il faut de vraies formations contre les discriminations en entreprise. On sait que l’association L’Autre Cercle (Fédération référente dans l’inclusion des personnes LGBTQIAP+ dans le monde du travail – NDLR) oriente ses interventions sur ses questions. C’est le meilleur moyen de découvrir les biais inconscients et de les empêcher de s’intégrer ensuite dans les jeux, tout en protégeant les employés queer. Cela peut même aider les employés du monde du jeu vidéo à découvrir ce que les joueurs queers, dont les joueurs de jeux en ligne, peuvent subir de la part du reste des communautés de joueurs, et potentiellement activer de meilleurs leviers de modération. On aurait un gain en termes de représentation de qualité, mais aussi de réductions de LGBTphobie dans les entreprises, et dans les communautés de gamers.
Et enfin… c’est mon opinion personnelle, et je ne sais pas comment le dire poliment, mais il est vraiment temps de dégager « les connards toxiques » qui non seulement écrivent des trucs discriminants, mais qui en plus pourrissent leurs équipes au passage. Je suis désolé, mais il y a régulièrement des scandales sur machin ou truc qui se comportent comme un sale type depuis des années, mais qui a pu rester en place parce qu’il n’avait pas fait la une de journaux. Il faudrait vraiment assainir tout cela.
« Changeons les jeux pour changer le monde » est le crédo de Game Impact. Avec l’évolution des histoires, de la qualité et réactivité des jeux, l’univers du gaming a plus que jamais une responsabilité majeure à jouer pour inventer un monde meilleur ?
Le problème de Game Impact, c’est que les gens qui ne veulent pas se questionner sur le message des jeux vidéo peuvent simplement ignorer notre existence. Nous agissons auprès des gens qui se posent déjà des questions sur les produits culturels qu’ils consomment. On ne va pas dans les écoles, ou dans les entreprises. Du coup, c’est sûr que si quelqu’un a grandi avec des idées homophobes ou transphobes, s’ils ne sont pas prêts à nous chercher eux-mêmes, on n’ira pas les trouver. Ce que l’on peut espérer, c’est que des créateurs et créatrices de jeux changent leur jeu petit à petit, et que les futurs joueurs puissent se questionner à partir de ce qu’ils voient. Mais cela s’applique à tous les sujets de société.
Crédit photo : Fatima Wehbi