Lucas, 13 ans, s’est suicidé après avoir été victime de harcèlement homophobe pendant des mois. L’affaire a ému la France entière. Au Sénat, l’élue Mélanie Vogel a appelé ceux qui avaient défilé avec la Manif pour tous à faire leur examen de conscience. A-t-elle été entendue ? Rien n’est moins sûr.
Sur la photo diffusée par sa famille, Lucas, 13 ans, arbore un sourire timide. Avec sa coupe de cheveux sage et ses lunettes, il a un petit côté, non pas premier de la classe, mais garçon sensible, au sens le plus strict du terme. Hélas pour lui, c’est le genre d’apparence et de caractère qui font de vous une cible en milieu scolaire. De fait, dans son collège des Vosges, Lucas a vécu un véritable calvaire. Le 7 janvier, comme de trop nombreux ados harcelés en raison de leur homosexualité supposée avant lui, il finit par ôter sa propre vie.
L’affaire émeut la France entière, jusque dans la sphère politique. Ouvertement lesbienne, la sénatrice EELV Mélanie Vogel interpelle le ministre de l’Education, Pap Ndiaye, à ce sujet lors d’une séance des questions au gouvernement le 18 janvier. Et elle le fait avec des mots d’une belle justesse.
« Aurez-vous l’humilité de changer ?»
« Pourquoi en 2023 en France, un gamin homosexuel en arrive à se suicider ? », interroge la sénatrice, avant d’ajouter : « je sais très bien de quoi je parle. Il arrive qu’envisager une vie de moquerie, d’exclusion et de haine, on en arrive à ne plus envisager de vie du tout ».
Mélanie Vogel poursuit : « à toutes celles et ceux qui ont marché avec la Manif pour tous, qui ont raconté que nos familles étaient contre nature, que nos droits étaient d’égoïstes caprices, que respecter les mineurs trans, c’était de l’idéologie, qu’apprendre aux élèves le respect de la diversité, c’était de la propagande, que moi, j’étais un problème, quand je publie des photos avec ma compagne [L’eurodéputée allemande Terry Reintke] précisément pour donner à voir à des adolescents comme Lucas un avenir où ils peuvent avoir une place et pourquoi pas, un jour, être élu de la République ».
Puis, elle s’adresse à la droite de l’hémicycle: « si le suicide d’un jeune LGBT vous gêne, faites votre examen de conscience. Dites-vous que vous vous êtes trompés […] Aurez-vous pour la famille de Lucas, pour ses proches, l’humilité de changer ? ».
Pécresse et Ciotti visés
Dans son viseur, notamment Valérie Pécresse et Eric Ciotti qui se sont fendus chacun d’un tweet de condoléances à la famille de Lucas, oubliant au passage qu’ils avaient défilé et soutenu fortement la Manif pour tous à l’époque des débats autour de la loi ouvrant le mariage aux couples de même sexe. En 2012, lors d’une interview la présidente de la région Ile-de-France avait même proposé, si la droite revenait au pouvoir d’abroger le mariage pour les couples de même sexe et de transformer ceux qui auraient été déjà conclus en union civile. Après l’adoption de la loi, elle a ensuite changé d’avis, mais ne s’est jamais excusée pour avoir défilé avec les homophobes.
Et si l’ensemble de la droite ne demande plus l’abrogation du mariage pour tous, leur opposition à la PMA et à la GPA montrent que l’« examen de conscience » n’a pas été fait, loin s’en faut.
Dans sa réponse, le ministre de l’Education, qui n’a pas défilé avec la Manif pour tous, préfère éviter la polémique. « Quand un enfant met fin à ses jours, il n’y a pas de mot pour dire l’émotion, le chagrin, la douleur. Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ? », répond-il en étouffant un sanglot.
Pour l’aspect concret, le ministre se contente d’annoncer que chaque académie devra se doter d’un observatoire des LGBTphobies.
Des annonces insuffisantes ?
Le ministre précise sa pensée quelques jours plus tard dans Têtu. Il affirme vouloir généraliser la formation des adultes. Il souhaite aussi « que les portes soient grandes ouvertes » pour les associations qui font de la sensibilisation auprès des scolaires. « C’est le minimum que l’on puisse attendre de l’école », indique-t-il.
Un peu court ? Ces annonces laissent perplexe la sociologue Gabrielle Richard, autrice de Faire famille autrement (Binge Audio Éditions, 2022) « perplexe » et « déçue ». Sur Twitter, elle écrit : « (...) je ne comprends pas pourquoi s’émouvoir des annonces de Pap Ndiaye. La mise en place d’observatoires académiques des LGBTphobies et la création d’un site web « Éduquer contre les LGBTphobies» ont été annoncées dans le Plan national d’actions pour l’égalité, en 2020. Et une (autre) campagne de sensibilisation dans les établissements scolaires ? Certes, c’est mieux que rien, mais je n’ai jamais vu qui que ce soit changer d’idée en regardant une affiche. Monsieur le ministre, j’attends la suite. »
Même son de cloche pour une cinquantaines d’associations LGBT qui signent une tribune dans Têtu le 14 février. Pour elles, « il doit y avoir un avant et un après Lucas ». Jugeant les annonces du ministre insuffisantes, elles réclamentl’organisation au plus vite d’une « conférence sur la lutte contre la haine anti-LGBTI rassemblant associations de lutte contre les LGBTIphobies, chercheur·euses, représentant·es des élèves, des étudiant·es et des personnels. »
Les mots d’apaisement de la mère de Lucas
Pour Lucas, hélas, il est trop tard. Le procureur de la République a annoncé qu’une enquête avait été ouverte pour « harcèlement sur mineur de moins de quinze ans » et que les quatre élèves qui harcelaient Lucas seraient jugés.
En tout cas, ils n’auront pas la haine de la mère de Lucas. Avec une dignité qui force l’admiration, cette dernière prend la parole le 30 janvier lors d’une conférence de presse et tient un discours d’apaisement. « Je n’imagine aucune peine, j’espère seulement que ça les fera réfléchir, qu’ils ne recommenceront pas et qu’ils évolueront », répond-elle à propos des bourreaux de son fils. « Sa colère intérieure », elle dit la garder pour son combat à venir contre le harcèlement scolaire. « Ça reste des enfants », répète-t-elle à plusieurs reprises, rappelant : « c’est aux parents d’apprendre l’acceptation de tous. »
En revanche, elle estime que l’Éducation Nationale n’en a pas fait assez. « Le corps enseignant aurait pu faire plus. Il aurait dû, selon moi, au moins mettre en place des mesures disciplinaires suite aux deux signalements que j’ai faits. » Pour elle, « le plan de l’Éducation nationale n’est pas au point, la preuve. Mon fils n’est pas le seul, nous avons reçu beaucoup de messages. Il faut plus de gens formés dans les écoles. »
L’indécence de Ludovine de la Rochère
Lors de la marche blanche du 5 février, les membres du club de danse où Lucas apprenait le hip-hop lui rendent hommage en dansant sur Kid, la chanson d’Eddy de Pretto, qui dénonce l’injonction à la virilité faite aux jeunes garçons et aux hommes en général. Bien sûr, la chaîne d’extrême droite Cnews vient salir ce moment en invitant Ludovine de la Rochère, présidente de la Manif pour tous, à réagir. Cette dernière se défend d’être un mouvement homophobe, arguant que la revendication de son organisation ne parlait que de la famille. Cette fable ne trompe personne, à commencer par la Justice. L’association a été déboutée à deux reprises lors de ses poursuites contre Act Up-Paris ou l’ancien sénateur Jean-Pierre Michel qui l’avaient qualifiée d’homophobe. Face à la mort de Lucas, harcelé parce que d’autres estimaient qu’il était gay, la décence aurait commandé à la présidente de la Manif pour tous, à défaut de faire son « examen de conscience », d’au moins se taire. Mais c’est visiblement trop lui demander.