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Lectures de contes pour enfants : quand l’extrême-droite s’en prend aux drag-queens

Xavier Héraud

L’extrême-droite américaine s’en prend depuis quelques temps aux spectacles des artistes drag. Le phénomène s’est exporté en France comme en témoignent deux polémiques récentes à Bordeaux et Toulouse. 

L’extrême-droite s’est trouvée une nouvelle cible : les drag-queens. Le phénomène est parti des Etats-Unis. Les conservateurs — élus ou non — s’en prennent depuis plusieurs mois aux artistes drag, à travers un prisme particulier : celui de la prétendue protection des mineurs. 

Ils veulent interdire la présence de mineurs aux spectacles drag, ainsi que les lectures de contes aux enfants. Début décembre à Columbus dans l’Ohio, une lecture a dû être annulée en raison de la présence d’hommes lourdement armés appartenant à divers groupuscules fascistes (tels que les Proud boys) qui protestaient contre l’événement. En Floride, le gouverneur Républicain Ron DeSantis a tenté d’intimider les établissements qui accueillent des spectacles de drag, en exigeant qu’ils interdisent aux mineurs d’accéder aux shows. 

Nous n’en sommes pas encore là en France, mais certains en rêvent. Et la machine est d’ores et déjà en marche. 

Incidents à Bordeaux et Toulouse

Le premier incident d’ampleur a lieu à Bordeaux, avec la drag-queen La Maryposa. Programmée dans un spectacle pour enfants à l’Iboat le 11 décembre, la drag-queen est la cible des chroniqueurs de Cyril Hanouna dans son émission Touche pas à mon poste le 5 décembre dernier, notamment une certaine Kelly Vedovelli, qui estime que « emmener ses enfants voir ce genre de spectacles, ça va en faire des enfants perturbés, il faut être irresponsable. » 

L’artiste et l’organisation doivent alors faire face à une vague de haine et de menaces en ligne. La mairie soutient et la police vient sécuriser l’événement. 

Second problème à Toulouse, où les drag Shanna Banana et Brandy Snap doivent donner une lecture de contes dans une médiathèque. Les militants d’extrême-droite locaux se mobilisent… et le maire LR Jean-Luc Moudenc accède obligeamment à leur demande en restreignant cette lecture de contes pour enfants aux… majeurs. On se souvient qu’en 2013, le maire de Toulouse avait défilé avec la Manif pour tous. "On ne change pas", comme dirait Céline Dion.  

L’association des bibliothécaires condamne cette « censure »

Choquée, l’association des bibliothécaires de France (ABF) réagit avec un communiqué : 

« Au vu des attaques répétées par des groupes de pression politiques, conduisant à la déprogrammation d’une lecture par des drags queens à Toulouse  mais également constatées dans d’autres villes de France, l’ABF condamne fermement les tentatives de censure quelle qu’en soit l’origine et la cible, et s’inquiète des pressions répétées, parfois violentes, exercées sur les agents autour de collections ou d’actions culturelles. »

L’ABF réaffirme en outre « que les lectures de livres par des drag-queens ont toute leur place en bibliothèque ». « Elles se déroulent d’ailleurs sans trouble particulier pour peu qu’on résiste aux pressions", poursuit l’association. "L’ABF s’insurge contre l’instrumentalisation à des fins politiques de ces lectures par des groupes qui en déforment le propos, stigmatisent violemment leurs auteurs et autrices et font pression en demandant la suppression d’animations."

Seule consolation dans cette affaire: grâce à un certain effet Streisand, les lectures de contes par des artistes drag vont sans doute connaître plus de succès. Dix jours après l’annulation de leur événement à la médiathèque José Cabanis, Shanna Banana et Brandy Snap ont fait salle comble à la MJC Roguet pour une autre lecture. 

Sur Twitter, Enza Fragola, qui anime des lectures pour enfants depuis des années a noté une conséquence «positive» de la « polémique ». « Certaines biblio/médiathèques que je contactais en vain depuis quelques années m’ont contacté pour organiser des lectures. Je pense que ça a réveillé leur volonté d'affirmer leur soutien, leur liberté de programmation, leur vision de leur mission d'ouverture au monde. Et ça fait chaud au cœur », ajoute-t-elle.  

La Briochée veut porter plainte

La réponse peut également être judiciaire. Sur leur flyers les militants d’extrême droite toulousains ont utilisé une image de la drag-queen La Briochée, candidate de la première saison de Drag Race France. Celle-ci a annoncé son intention de porter plainte pour cette utilisation de son image sans son autorisation. 

La bataille ne fait sans doute que commencer. En 2022, l’association Glaad a recensé 141 événements de protestation ou menaces envers des shows de drag-queens dans tous les Etats-Unis. Après les batailles perdues du mariage pour tous et de la PMA, les extrémistes se cherchent de nouvelles cibles. Les artistes drag vont devoir être vigilant.e.s. Et le reste de la communauté serait bien inspiré de leur prêter main forte.

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