Alors qu’on s’apprête à fêter les 10 ans du mariage pour tous, qui restera comme une étape majeure sur le chemin de l’égalité des droits pour les gays et les lesbiennes, il n’est pas inutile de regarder dans le rétroviseur et voir d’où nous venons. Voici donc les dates importantes de l’histoire des homosexuels en France.
Moyen-Âge
On invoque souvent le moyen-âge pour signifier une régression des droits, en particulier pour ceux des homosexuels (« on a l’impression de revenir au Moyen-âge ! »). Mais ce n’est pas aussi simple. Tout d’abord, les termes homosexualité, gay, lesbienne, etc. n’existent pas encore. Ensuite le Moyen-Âge s’étend sur une dizaine de siècles. Bien sûr, dans un monde dominé par les religions monothéistes et en France, par l’Eglise Catholique, il n’y a pas de bienveillance envers les « sodomites » ou les « bougres», mais les moines, les évêques ou les rois ne cachent pas toujours leurs favoris sans que cela n’ait de conséquence grave. Pour la médiéviste Catherine Kikuchi, qui a consacré un article sur le sujet dans Slate, en 2016, « ce n’est qu’à la fin du Moyen Âge que l’intolérance l’emporte. Les prédicateurs sont de plus en plus virulents contre ce qu’ils appellent le vice sodomite, les pouvoirs publics s’en mêlent et condamnent à mort et au bûcher sans scrupule… Les relations sexuelles entre hommes sont formellement interdites tandis que les amitiés entre hommes sont de plus en plus suspectes. Cela ne veut pas dire que les relations homosexuelles cessent d’avoir court, bien au contraire. Mais les poursuites sont plus systématiques, la désapprobation plus générale.»
Epoque classique
La condamnation morale des relations entre hommes ou femmes marque légèrement le pas. De nombreuses personnalités publiques sont accusées de sodomie sans qu’il y ait de condamnation pénale. Ainsi, Philippe d’Orléans, frère de Louis XIV, peut s’afficher avec ses mignons au vu et au su de toute la Cour.
S’il reste quelques condamnations à de la prison ou à la peine capitale, elles sont plus rares.
1750
Bruno Lenoir, 21 ans, et Jean Diot, 40 ans, sont les derniers hommes condamnés à mort pour homosexualité en France. Ils sont étranglés puis brûlés en place de Grève, l’actuelle place de l’Hôtel de Ville à Paris le 6 juillet 1750.
Une plaque commémorative est dévoilée en 2014 devant le 67, rue Montorgueil à Paris.
1791
L’assemblée constituante créée lors de la Révolution adopte un nouveau code pénal. Il met fin au « crime de sodomie » en cours sous l’Ancien Régime.
1909
Jacques d’Adelswärd-Fersen fonde ce qu’on l’on considère être comme la première revue homosexuelle en France. Il s’agit en fait principalement d’une revue littéraire et poétique, mais quand l’homosexualité est abordée, c’est de manière positive. Ce qui est déjà une nouveauté. Il y aura douze numéros. Les éditions GayKitschCamp ont réédité l’intégrale de la revue en 2022.
1924
Création de la revue Inversions, la deuxième à aborder de manière positive l’homosexualité en France. Le ton est plus « militant» que celui d’Akademos. Mais l’aventure sera plus courte. La revue est finalement interdite pour « outrages aux bonnes mœurs » et « propagation de méthodes anticonceptionnelles » au bout de 4 numéros. Et deux des fondateurs sont condamnés à de la prison pour outrage aux bonnes mœurs. Il faudra attendre 30 ans avant de revoir une telle revue.
1933-45
Lors de la Seconde Guerre Mondiale, les homosexuels font partie des cibles des nazis. Les historiens estiment qu’environ
10 000 personnes ont été envoyées dans les camps de concentration, avec l’obligation de porter le tristement célèbre triangle rose. Il s’agit très majoritairement d’allemands, mais quelques centaines de français, pour la plupart vivant dans les départements alors annexés d’Alsace et de Moselle ont été concernés. Dans le reste de la France, ils n’ont été « que» quelques dizaines.
1942
Le régime de Vichy, par la loi du 6 août 1942 modifiant l’alinéa 1 de l’article 334 du Code pénal [il est déplacé à l’article 331 plus tard], crée une distinction explicite entre rapports homosexuels et hétérosexuels s’agissant de l’âge à partir duquel un mineur civil peut entretenir une relation sexuelle avec un adulte, sans que cet adulte commette une infraction pénalement réprimée : 21 ans pour les rapports homosexuels et 13 ans pour les rapports hétérosexuels (15 ans à partir de 1945). Contrairement à d’autres lois pétainistes, elle n’est pas abrogée à la fin de la guerre.
On estime qu’elle a conduit à l’arrestation (et souvent à la condamnation) de 10 000 homosexuels.
1954
Création d’Arcadie par André Baudry, un ancien séminariste.
C’est à la fois une revue et une association de convivialité. Ses événements de la rue du Château d’eau sont très courus. Ringardisée par des mouvements composés de militants plus jeunes et plus radicaux (FHAR, GLH, CUARH), Arcadie ferme ses portes en 1982.
1960
Sous l’impulsion du député Paul Mirguet, l’Assemblée Nationale vote un texte qui désigne l’homosexualité comme un « fléau social », au même titre que l’alcoolisme et la prostitution. Dans la foulée, un alinéa de l’article 330 du code civil, qui concerne les outrages publics à la pudeur, double les peines quand elles concernent des homosexuels. Cette disposition est abrogée en 1980.
10 mars 1971
Un groupe de féministes, essentiellement lesbiennes, interrompt l’émission de Ménie Grégoire consacrée à l’homosexualité diffusée en direct sur RTL. En sortant, les militantes, rejointes par quelques amis, créent le Front homosexuel d’action révolutionnaire (FHAR).
1973
Excédées par la place prépondérante que prennent les hommes au FHAR, plusieurs militantes claquent la porte et créent les Gouines Rouges.
1974
A la demande des Beaux Arts, la police interdit au Fhar d’y tenir ses réunions. L’association, qui commençait à tourner en rond, cesse d’exister. Se créent alors un peu partout en France des Groupes de Libération Homosexuelle (GLH).
1977
Première marche homosexuelle organisée par le MLF et le GLH de Paris. 400 personnes défilent de la place de la République à la place des Fêtes.
1979
Création du magazine gay Gai Pied, fondé par Jean Le Bitoux, Yves Charfe, Gérard Vappereau, Jean Stern, Frank Arnal et Jean-Pierre Joecker. Premières Universités d’été euroméditterranée des homosexualités (UEEH) à Marseille. Naissance du Comité d’urgence anti-répression homosexuelle (CUARH), qui coordonne plusieurs associations homosexuelles en France.
1980
Ouverture dans le XVIIIème arrondissement de Paris, rue Simart de la librairie Les mots à la bouche, la première librairie gay et lesbienne en France. Elle déménage rue Sainte Croix de la Bretonnerie, dans le Marais, en 1983, puis dans le XIème arrondissement au 37, rue Saint Ambroise en 2020.
1981
Le 4 avril, 10 000 personnes défilent pour la Marche nationale pour les droits et les libertés des homosexuels et des lesbiennes, organisée par le CUARH. En mai, François Mitterrand est élu président de la République. Quelques jours après la marche du CUARH, il s’était engagé à supprimer l’article du code pénal hérité de Vichy. Dès son élection, Gaston Defferre, ministre de l’Intérieur, envoie une circulaire aux services de police demandant la fin des contrôles dans les établissements homosexuels et le fichage des clients. Edmond Hervé, ministre de la Santé, annonce que la France ne prend plus en compte la classification de l’OMS qui considère l’homosexualité comme une « maladie mentale ».
En juin 1981, les premiers cas de sida (que l’on n’appelle pas encore comme ça) sont répertoriés aux Etats-Unis. On en signale en France à partir de la même année.
1982
Abrogation de l’alinéa 2 de l’article 331 du code pénal. C’est ce qu’on a appelé la « dépénalisation ». A l’Assemblée nationale, Robert Badinter, le Garde des Sceaux déclare: « il n’est que temps de prendre conscience de tout ce que la France doit aux homosexuels ».
Naissance de l’emblématique revue lesbienne Lesbia. Elle est éditée par une association et des rédactrices bénévoles jusqu’en 2008. Date à laquelle elle devient une entreprise. Elle s’arrête en 2012.
1984
Création de Aides, à la suite d’un appel du sociologue Daniel Defert, compagnon de Michel Foucault, mort du sida quelques mois plus tôt.
1989
Création d’Act Up-Paris par Pascal Loubet, Didier Lestrade et Luc Coulavin. L’association se base sur le modèle d’Act Up-New York, créé par Larry Kramer deux ans plus tôt. Son militantisme sans concession va bouleverser le paysage associatif homosexuel.
1994
Parution du livre Moi Pierre Seel, déporté homosexuel, co-écrit par Pierre Seel et Jean Le Bitoux. C’est le premier récit français d’un « triangle rose ».
1995
Pascal Loubet et Didier Lestrade, deux des fondateurs d’Act Up-Paris, créent la revue gay et lesbienne Têtu, avec le soutien financier de Pierre Bergé. Le magazine se distingue par une volonté de faire un contenu plus grand public, afin d’attirer les grands annonceurs. Têtu se veut initialement mixte, mais après trois numéros, le magazine fait une pause et revient dans une version plus masculine.
1999
Après moult péripéties (un vote raté à l’Assemblée, une manifestation homophobe où l’on a crié « les pédés au bûcher »), le Pacs est voté par le parlement. Il instaure une union civile entre personnes de même sexe. Plusieurs dispositions le différencient d’un mariage : la signature au tribunal d’instance, la dissolution à la mort d’un des partenaires, etc. Les différences seront gommées petit à petit au fil des ans.
2001
Trois ans après avoir fait son coming-out sur M6, le sénateur socialiste Bertrand Delanoë devient maire de Paris. Sa victoire est accueillie par une foule LGBT qui brandit des clés sur la place de l’Hôtel de Ville, là où 250 ans plus tôt, Bruno Lenoir et Jean Diot avaient été exécutés.
Pour la première fois, l’État, par la voie du Premier Ministre Lionel Jospin, évoque la déportation pour homosexualité lors de la cérémonie d’inauguration d’une plaque dans l’Hôtel des Invalides. Le président de la République, Jacques Chirac, mentionnera la déportation homosexuelle dans un discours quatre ans plus tard, en 2005.
2004
Répondant à un appel d’intellectuels dans le Monde, Noël Mamère marie un couple d’hommes à l’Hôtel de Ville de Bègles. Il est suspendu par le ministre de l’Intérieur quelques heures plus tard et le mariage sera invalidé par la Cour de Cassation. Mais l’événement aura participé à diffuser la revendication du mariage. Il faudra attendre 9 ans pour qu’elle soit satisfaite.
2006
Dans un arrêt, la Cour de cassation reconnaît qu’un parent homosexuel peut déléguer l’autorité parentale à son ou sa partenaire.
2012
Lors de sa campagne pour l’élection présidentielle, François Hollande, le candidat socialiste, promet l’ouverture du mariage aux couples de même sexe. Il est élu avec 51,6% des suffrages face à Nicolas Sarkozy qui, lui, proposait le status quo.
2013
Après plus de 6 mois éprouvants, émaillés de manifestations pour et contre et de débats interminables aussi bien au Parlement que dans les médias, le mariage pour tous est enfin adopté.
Le Conseil Constitutionnel valide la loi le 17 mai. La France est le quatorzième pays au monde à ouvrir le mariage aux couples de même sexe.
Le 29 mai, Vincent Autin et Bruno Boileau sont le premier couple homosexuel à se marier, à l’Hôtel de ville de Montpellier.
2014
Depuis le Vatican, où il s’est déplacé, le Premier ministre Manuel Valls enterre définitivement l’engagement de François Hollande à ouvrir la PMA pour les couples de femmes.
2016
Interdits de donner leur sang depuis 1983, les gays et les hommes bis sont à nouveau autorisés à le faire. Il y a d’abord une condition très restrictive: ne pas avoir eu de relation sexuelle dans les douze derniers mois. Cette durée passe à quatre mois en 2020, puis est levée complètement en 2022.
2018
Paris accueille les Xèmes Gay Games. Pendant une semaine, plus de 10 000 sportives et sportifs venu.e.s du monde entier s’affrontent dans un climat à la fois compétitif et convivial. Un beau succès.
2021
Huit longues années après l’adoption du mariage pour tous, la France ouvre enfin la PMA aux femmes seules et aux couples lesbiens, dans le cadre de la révision de la loi de bioéthique. C’était une promesse de campagne d’Emmanuel Macron, qu’il aura tenue, grâce à la mobilisation constante des associations communautaires.