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A quoi peut servir un ambassadeur des droits LGBT ?

Xavier Héraud

Depuis le mois d’octobre, la France a un ambassadeur pour les droits LGBT, Jean-Marc Berthon. C’est un poste nouveau, pour lequel tout est à créer. Nous avons discuté avec des associations LGBT pour voir ce qu’elles attendent de l’ambassadeur. 

L’été dernier, la Première ministre Elisabeth Borne a annoncé la nomination prochaine d’un ambassadeur pour les droits LGBT. Ce n’était pas une revendication du mouvement LGBT, mais cela figurait au programme d’Emmanuel Macron pour l’élection présidentielle. 

L’ambassadeur a été nommé en octobre. Il se nomme Jean-Marc Berthon et conseillait auparavant Emmanuel Macron sur les dossiers liés aux droits humains. La feuille de mission du poste est assez large : il s’agit d’oeuvrer pour la dépénalisation universelle de l’homosexualité. Il y a du travail : les relations entre personnes de même sexe sont illégales dans environ 70 pays (source: ILGA.org). 

Dans une interview à Têtu publiée en décembre, Jean-Marc Berthon, qui est hétérosexuel, explique que c’est lorsqu’il a été conseiller en charge des droits humains pour Emmanuel Macron qu’il a acquis ses convictions sur la question LGBT : «  la violation des droits des personnes LGBT+ est aujourd’hui l’une des plus générales et des plus graves négations des droits humains dans le monde. Je m’étonne de la relative indifférence des opinions publiques sur cette question. On ne doit plus détourner les yeux de la condition LGBT+ dans le monde ! Cela doit devenir l’une des "nouvelles frontières" du combat pour les droits humains. »

Alors, comment compte-t-il mener à bien sa mission ? « Nous disposons d’un canal européen pour faire avancer les choses dans l’Union européenne, explique-t-il dans Têtu. D’un canal multilatéral, celui des Nations unies notamment, pour soutenir des évolutions positives à l’échelle plus globale. Et il y a bien sûr le canal bilatéral, celui que représentent nos ambassades, nos échanges diplomatiques de haut niveau, par lequel nous pouvons faire passer beaucoup de messages. Enfin, il existe le canal de la société civile : nous voulons être plus présents auprès des associations qui s’engagent à l’étranger, souvent dans des conditions très difficiles, pour améliorer le sort des personnes LGBT+. »

Rencontre avec les associations LGBT

Le projet de résolution pour une dépénalisation universelle à l’ONU semblant au point mort, ce point est sans doute le plus concret. Pour cela, Jean-Marc Berthon a rencontré en décembre et janvier derniers les associations LGBT qui travaillent sur les questions internationales. Bien qu’initialement surpris par la création du poste d’ambassadeur, les militants se montrent plutôt satisfaits de leurs premiers contacts avec lui. 

« Il a une grande qualité d’écoute », note Robert Simon, de Solidarité Internationale LGBTQI. De son côté, l’avocat Etienne Deshoulières, secrétaire général de la toute nouvelle Association pour la dépénalisation universelle de l’homosexuelle (ADUH) estime que Jean-Marc Berthon est « discret mais présent » et les aide activement sur leurs dossiers.

Pour Robert Simon, la nomination de l’ambassadeur dénote un changement radical de ton au ministère des Affaires Etrangères : « jusqu’à présent j’avais ressenti dans mes nombreux contacts avec le ministère des Affaires Etrangères ces dernières années plutôt un ministère homophobe. C’est un changement complet. Est-ce simplement de la diplomatie, du discours, de la façade ? Ou y aura-t-il du changement, l’avenir le dira. »

Quels moyens ? 

La question qui se pose, c’est celle des moyens. « Pour mener des missions il faut de l’argent, et le ministère des affaires étrangères est un ministère qui n’a pas d’argent », indique Robert Simon. « Les associations LGBT anglophones sont souvent plus soutenues par les organisations internationales ou des organisations nationales des pays du Nord », note d’ailleurs Etienne Deshoulières, qui ajoute :  « la structuration s’est faite jusque-là autour de la question du VIH/Sida et pas du tout de la question des droits humains ». 

Mais, poursuit le militant de Solidarité Internationale LGBTQI,  « Jean-Marc Berthon s’est attaché à prendre contact avec le premier financeur de l’aide internationale française, l’Agence Française pour le Développement (AFD). Il a organisé fin janvier une réunion entre l’AFD et les associations LGBT françaises. On peut espérer que pour 2024, l’AFD soutiendra un ou plusieurs projets de soutien du mouvement LGBT, en Afrique essentiellement. »

En revanche, l’AFD ne finance que des projets d’envergure, qui engagent des moyens bien supérieurs à ceux dont disposent les petites associations LGBT françaises, composées en très grande majorité de bénévoles. Mais une solution a été trouvée. « Ils ont proposé que soit constitué un consortium avec comme chef de file une association que l’AFD connaît déjà, Agir ensemble pour les droits humains », explique Robert Simon.  Ce projet pourrait soutenir les organisations comme des personnes poursuivies en raison de leur orientation sexuelle. 

Au sein de ce consortium, l’ADUH voudrait en particulier venir en aide aux personnes poursuivies en raison de leur orientation sexuelle, comme l’indique son secrétaire général : « notre stratégie c’est de dire que chaque procès fait à une personne en raison de son orientation sexuelle ou de son identité de genre est un procès stratégique qui nous donne l’occasion de faire valoir des arguments juridiques pour dire qu'en droit local du pays où a lieu le procès, la pénalisation de l’homosexualité ou de l’identité de genre est interdite soit par le droit local constitutionnel et en tout état de cause par le droit international des droits de l’homme. »

Comme le rappelle une tribune sur le site de Têtu co-signée notamment par Jean-Marc Berthon et Robert Badinter, les arrestations ou les procès visant des personnes LGBT sont nombreux dans le monde : « le rapport "Our Identities under arrest" de l’International Lesbian and Gay Association (ILGA) analyse plus de 900 cas d’arrestations de personnes LGBT dans des pays pénalisants l’homosexualité. Le constat est alarmant. La quasi-totalité des arrestations sont accompagnées de violations manifestes des droits fondamentaux : violences physiques et psychologiques, tortures, viols, absence d’accès aux soins, et notamment aux antirétroviraux pour les personnes atteintes du VIH. »

Contester les lois qui mènent à ces arrestations et ces procès constitue un levier important pour Etienne Deshoulières : « si on regarde comment s’est faite la dépénalisation dans le monde, cela a été souvent fait devant les tribunaux : au Canada, dans les pays du Conseil de l'Europe, aux Etats-Unis, en Inde. Et comme la mission de dépénalisation de l’homosexualité c’est la première mission de l’ambassadeur, je pense que nous pouvons travailler de manière concomittante. » 

Ne pas braquer les pays homophobes

Dans tous les cas, il faut prendre des pincettes. « Les pressions de l’Occident sur les pays qui pénalisent l’homosexualité poussent à accroître l’homophobie, note Robert Simon. L’ambassadeur doit être en train de définir sa stratégie. Il faut à la fois soutenir mais pas braquer les sociétés et les pouvoirs publics dans ces pays. »

Dans sa newsletter, l’Ardhis, qui soutient les demandeurs et demandeuses d’asile LGBT dans l’Hexagone, affirme avoir « invité  la France à ne pas chercher à visibiliser à outrance, surtout à des fins promotionnelles, ses actions en faveur des droits LGBTQI+. Le risque est trop grand pour les militant·e·s locaux ainsi exposés. Surtout, l'Ardhis a rappelé qu'il ne saurait y avoir de lutte efficace pour les droits LGBTQI+ sans entendre et surtout écouter les attentes des militant·e·s eux-mêmes… » Aider sans gêner, cela va demander des trésors de diplomatie. Ce qui a priori devrait être dans les cordes d’un ambassadeur. 

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