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Oui, M. Macron, le sport est bel et bien politique !

Xavier Héraud

Quelques jours avant la Coupe du Monde de football au Qatar, Emmanuel Macron a estimé qu’il « ne faut pas politiser le sport ». On vous explique pourquoi cette déclaration n’a guère de sens.

Le sport et la politique sont-ils liés ? A cette question, on pourrait répondre par la fameuse boutade : le pape est-il catholique? Pourtant, Emmanuel Macron a estimé le 17 novembre dernier, trois jours avant le début de la Coupe du Monde de football masculin au Qatar qu’« il ne faut pas politiser le sport ». Une phrase qui a de quoi laisser sceptique. Car voilà bien longtemps que la politique se mêle de sport et vice versa. Mais peut-être n’est-il pas inutile de rappeler quelques faits. 

Depuis les JO de 1936, le sport est politique

Nous avons discuté de cette question avec Manuel Picaud, coprésident de la Fondation Fier, qui œuvre pour une meilleure inclusivité dans le sport. « Le sport moderne depuis les JO de 1936 s’est politisé à l’initiative d’un certain nombre de régimes qui veulent s’en servir pour des raisons démagogiques, explique-t-il. Malheureusement, cette tendance là, on l'a vu dans de nombreux pays et pas seulement pour les Jeux Olympiques, on a vu ça aussi pour le football, quand ça a été organisé en Russie, ou dans des Etats comme ça, forcément il y a un message politique qui est lancé par les organisateurs. Et aujourd’hui, le Qatar, qui organise la Coupe du Monde de football, ne se cache pas de l’organiser dans un but de soft power. C’est bien une politisation de facto de la part des organisateurs . »

A tel point que cela peut devenir un fort enjeu de diplomatie. On se souvient par exemple du boycott des Jeux de Moscou en 1980 par les Etats-Unis et celui des Jeux de Los Angeles par la Russie en 1984…

Manuel Picaud souligne en outre que le sport reste un enjeu important de politique intérieure. « Le fait d’investir ou pas dans le sport de haut niveau, dans le sport tout public, le fait d’organiser des grands événements élitistes ou des grands événements populaires comme les Gay Games, c’est politique, dans le sens de la vie de la cité, détaille celui qui a coprésidé l’édition 2018 à Paris des jeux LGBT. D’ailleurs, on a un ambassadeur des sports, et une ministre des Sports, ce qu’il n’y a pas par exemple aux Etats-Unis, cela montre bien que c’est politique.»

Depuis le début de son premier mandat, le président de la République est maintes fois intervenu dans le champ sportif, allant même jusqu’à sermonner des athlètes français qui n’avaient pas ramené assez de médailles. Lors de la finale de cette Coupe du monde, on a pu le voir descendre sur le terrain pour tenter de consoler un Kylian Mbappé (qui n’était pas intéressé), puis faire un discours dans le vestiaire des joueurs. A part ça, sport et politique n’ont rien à voir…  

De nombreux exemples historiques

Les Etats ne sont pas les seuls à pouvoir utiliser le sport à des fins politiques. Les sportifs se servent parfois de cette tribune pour faire passer un message. On pense aux Jeux de Mexico en 1968, avec les athlètes américains Tommie Smith et John Carlos qui sur le podium du 200 mètres lèvent un poing noir ganté qui lèvent le poing pour protester contre la ségrégation raciale dans leur pays. Héros de la communauté noire, les deux hommes sont devenus des parias aux Etats-Unis et dans le monde du sport, avant d’être réhabilités il y a quelques années. 

L’affaire du brassard One Love

Au Qatar, tout a été fait pour décourager les joueurs de s’exprimer. Cet aspect s’est cristallisé autour d’un objet emblématique : le brassard One Love, qui représente le chiffre 1 et en arrière plan plusieurs bandes de couleurs (qui ne correspondent pas au drapeau arc-en-ciel LGBT).

Cet inoffensif bout de tissu a été créé en 2020 par la Fédération de football des Pays-Bas, dans le cadre d’un plan de lutte contre les discriminations, après une affaire d’insultes racistes ayant visé un joueur noir. «Les couleurs du logo OneLove symbolisent la couleur de peau et l’origine (rouge/noir/vert) et toutes les identités de genre et orientations sexuelles (rose/jaune/bleu)», écrit la fédération néerlandaise sur son site. Et depuis plusieurs équipes de différents pays l’arborent lors de certains matchs.

Rien de très subversif, mais c’était encore trop pour la FIFA, qui a interdit aux joueurs de la porter, allant même jusqu’à menacer de carton jaune le capitaine d’équipe qui mettrait un brassard. En réaction, la sélection Allemande a posé avec une main sur la bouche pour protester. Elle aura été la seule. En conférence de presse, Hugo Lloris, capitaine de l’équipe de France avait lui-même annoncé qu’il ne le porterait pas, par respect pour la « culture» locale.

Sur le terrain la consigne a été respectée, mais dans les tribunes officielles, plusieurs ministres ou anciennes ministres ont arboré un brassard, ou pour la ministre de sports française, Amélie Oudéa-Castéra, un pull avec des bandes arc-en-ciel. Seulement des femmes l’ont fait, soit dit en passant…

Pour Manuel Picaud : « Ça montre combien le monde du football professionnel, en particulier dans les instances du foot français, est mal à l’aise sur ces questions et n’est pas prêt à en parler de manière simple. C’est un message édulcoré qui leurs était proposé. «One love», c’est la lutte contre toutes les discriminations et quelque part le message de la France c’est "Liberté, égalité, fraternité", et fraternité suppose qu’on accepte toutes les personnes dans leurs différences. Normalement, cela ne devrait poser de problème à personne de porter ce type de brassard. Aucun pays ne devrait se sentir ciblé. Sauf si effectivement le pays en question considère que les discriminations sont légales et soutient cela.»

« Globalement les organisations sportives ont manqué de beaucoup de courage, renchérit le militant. En même temps, j’avoue à titre personnel, je suis embarrassé de voir des gens porter un brassard s’ils ne sont pas convaincus par son message et qui ne le porteraient pas avec sincérité. Quand j’entend le président de la FFF qui se vante semble-t-il d’avoir convaincu d’autres pays de ne pas porter ce brassard, je préfère qu’il ne soit pas mon porte-parole ou mon défenseur parce qu’avec un défenseur pareil, je vais en taule. »

Le bon moment pour poser les questions

Faut-il donc boycotter les événements des pays où les droits humains ne sont pas respectés? Certains l’ont proposé pour la Coupe du monde de football. Plusieurs villes françaises, comme Paris, Lyon ou Bordeaux ont annoncé qu’elles ne mettraient pas en place d’écran géant pour protester contre ce que le maire de Lyon Grégory Doucet a appelé le « Mondial de la honte ». Au vu des scores d’audience des matchs de l’équipe de France, on peut constater que le message a eu une portée limitée. Lors de sa déclaration du 17 novembre, Emmanuel Macron a estimé de toute façon que ces appels arrivaient trop tard : « Que la question soit climatique ou qu’elle porte sur les droits de l’Homme, il ne faut pas se les poser à chaque fois que l’événement est là. C’est au moment où on l’attribue l'organisation d'un événement à un pays, qu’on doit se la poser ». 

Pour le Qatar, la « question des droits de l’Homme » renvoie notamment au sort que ce pays réserve aux gays. Car l’homosexualité y est illégale. Selon l’Ilga, « les relations entre personnes de même sexe sont interdites par le biais de plusieurs articles du code pénal, en particulier l’article 285, qui criminalise la « sodomie » et la « pénétration » entre personnes de même sexe et peut valoir jusqu’à sept ans de prison.» De plus, les hommes musulmans peuvent être soumis à la loi islamique, la Charia, qui pourrait leurs valoir la peine de mort. L’Ilga précise toutefois ne pas avoir eu connaissance de condamnations à mort d’homosexuels dans ce pays. 

Emmanuel Macron estime donc qu’il aurait donc fallu se poser ces questions depuis longtemps. On pourra rétorquer qu’il est difficile de poser des questions quand la Coupe du Monde semble avoir été « achetée » par le Qatar si l’on en croit les enquêtes de Mediapart publiées depuis plusieurs années.

Et puis la question des droits humains a été abordée très vite une fois l’attribution connue. En décembre 2010, Sepp Blatter, président de la FIFA, avait estimé, semble-t-il sur le ton de la blague, que les supporters gays de football « feraient mieux de s’abstenir de toute activité sexuelle » au moment du Mondial. Sans commentaire.

La question des droits humains, c’est aussi le traitement effroyable des ouvriers qui ont construit les stades. Le Guardian a rapporté à plusieurs reprises la mort d’ouvriers sur les chantiers. Une première fois en 2013, avec la mort d’une quarantaine d’ouvriers népalais, puis en février 2021, en avançant le chiffre de 6500 morts. Les joueurs ont littéralement évolué sur des scènes de crime. Peut-on vraiment faire comme si de rien était? 

Aveu d’impuissance

Au final, la petite phrase d’Emmanuel Macron sur le sport et la politique résonne surtout comme un aveu d’impuissance et de capitulation de la politique face au pouvoir de l’argent. En 1936, Jesse Owens s’est tenu fièrement face à Hitler. « Il voulait que tout le monde soit traité de la même manière et il s’est battu pour ça », a déclaré la petite fille du sprinter noir en 2017. Lors de la Coupe du Monde hélas, aucun joueur gay n’a pu faire de même. Ce ne sont pas quelques brassards timides dans les tribunes des officiels qui vont changer quoi que ce soit.

Lors de son voyage au Qatar, pour assister aux derniers matchs de l’équipe de France, Emmanuel Macron a fait ce commentaire édifiant : « il faut reconnaître que le Qatar organise très bien cette coupe du monde ». Mission réussie pour cette pétromonarchie, qui pendant la Coupe du Monde a pourtant été mise en cause à nouveau pour des faits de corruption, cette fois-ci au Parlement Européen. Ni le sport, ni la politique n’en sortent vraiment grandis.

 

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