Après un premier EP très réussi, Sébastien Delage sort son premier album, « Rien compris ». Amour, sexe, santé mentale, le chanteur parisien aborde tous les sujets avec une franchise et une fraîcheur qui font du bien.
Dans l’une des chansons de ton album, L’Ossau, tu rends hommage à ta grand-mère, qui t’a en partie élevé. Comment était ton enfance ?
[rires] Vaste sujet ! Elle a commencé par le divorce de mes parents quand j’avais 4 ans. Ma mère partait vivre en région parisienne et elle m’a laissé chez son père qui vivait dans les Pyrénées atlantique. Sa femme, Bijou, m’a élevé pendant le divorce de mes parents en attendant que ma mère trouve un travail et un appartement en banlieue parisienne. Et après j’ai grandi comme tous les pédés de banlieue, je crois, entre me faire emmerder parce que trop efféminé ou pas masculin, selon ton angle, jusqu’au lycée où c’était un peu plus facile de s’assumer et jusqu’au moment où je suis parti de banlieue parce que c’était trop pesant.
Dans la chanson, tu dis qu’elle avait compris que tu «aimais déjà les garçons». Quand as-tu réalisé que tu étais gay, toi ?
Je l’ai toujours su, je pense comme beaucoup de gens. C’est quelque chose qu’on sait. On se rend compte que si on essaie d’en parler à un jeune âge aussitôt on est recadré par les parents, nos proches, les amis, la société en général, la représentation hétérosexuelle qu’on voit partout dans les médias, les jeux vidéos, les livres. Forcément très vite j’ai trouvé ça honteux. Bijou, ses deux frères sont homosexuels. L’un des deux est mort du sida en 1996. Ce n’est jamais rentré dans l’équation avec elle, je n’ai jamais eu besoin de dire quoi que ce soit et elle s’en fout, ce n’est même pas un sujet. Quand j’ai vu Yves mourir en 1996, je me suis dit « voilà ce qui m’attend ». Jusqu’à tard, c’était quand même une grosse angoisse, de me savoir gay.
Quand t’es tu lancé dans la musique ?
C’est venu assez tard. J’ai touché mon premier instrument en 4ème, c’était une flûte à bec, comme tout le monde. Je n’ai jamais fait de conservatoire, je ne sais pas lire la musique. Au lycée, j’avais des copains qui avaient monté un groupe de rock et au delà de trouver ça beaucoup trop cool, surtout je me suis rendu compte que le rock c’était quelque chose qui me touchait. Et c’est l’époque où j’ai découvert Radiohead, Muse — tout au début, parce que ça fait longtemps que je ne trouve pas ça bien, et des trucs plus vieux, des classiques que je n’avais pas. A part les Rolling Stones, les Beatles et Led Zeppelin, je ne connaissais pas le rock. J’ai découvert une culture indé et même metal. J’en ai écouté pas mal, avec du post core, du progressif. Vers 17 ou 18 ans, j’ai commencé à faire un peu de basse, puis un peu de guitare et bien plus tard je me suis mis à chanter. J’ai eu un groupe d’ados attardés, on faisait des reprises de Rage against the machine et Radiohead dans la cave de la mère d’un pote après le lycée. Après je suis devenu enseignant. Je suis parti enseigner à Londres et quand je suis rentré, au lieu de passer le Capes, j’ai tout plaqué pour faire un groupe, Hollydays.
Ton EP Fou et ce premier album ont été composés en même temps. Dans quel contexte les as-tu écrits ?
C’était suite à la séparation d’Hollydays, et d’une séparation amoureuse assez difficile. Sachant que je n’avais jamais chanté ni écrit une chanson — j’avais composé, fait des arrangements, mais je n’étais jamais allé au bout d’une chanson. A un moment, on m’a diagnostiqué bipolaire et ça a été un refuge formidable pour me recentrer. J’ai réussi à faire 15 chansons en l’espace de deux mois et demi, que j’ai enregistrées et arrangées dans la foulée. L’album est prêt depuis presque deux ans, en vrai. C’est juste que ça a pris du temps de le terminer, de monter le label, etc. Il a été fait dans un contexte mental bien particulier et je suis parti dans les Landes, d’où ma famille est originaire et je l’ai terminé là où on fait cette interview, mon petit appartement de 15 mètres carrés dans le Xème.
Dans Les garçons de l’été et Chanson de baise, qui figurent sur ton EP, tu parlais de sexualité gay, là tu en parles dans Polyamoureux transi. Le polyamour, c’est l’amour moderne ?
Je ne sais pas si c’est moderne. C’est juste que pendant longtemps on a cru qu’il y avait un seul modèle de couple et d’amour, hétéronormantif, monogame, fidèle. Je ne peux pas nier que dans la communauté homosexuelle et queer c’est moins le cas mais il y a d’autres modèles possibles. Il y a le polyamour, il y a le trouple, le célibat volontaire, le fait de papillonner en amour, il y a des gens à qui ça convient très bien. De la même manière un amour hétéronormatif exclusif va très bien à plein de gens et tant mieux. Je pense qu’à différentes époques de nos vies et à différents âges en fonction de nos expériences, on peut juste vivre nos relations différemment. Et pour moi aujourd’hui, le polyamour est un modèle dans lequel je me sens épanoui et heureux.
Le clip de Chanson de baise était assez cul. Dans ton album tu as une chanson sur l’acteur porno Dale Cooper (et son homonyme de Twin Peaks). C’est quoi ton rapport au porno ?
[Rires] Comme tout le monde j’en consomme. Après, je pense que ça serait bien de consommer ça de façon plus intelligente. Déjà parce que je n’aime pas ce qu’on voit aussi bien dans le rapport hétéro que gay d’ailleurs, le rapport dominant/dominé, pénétrant/pénétré, que je trouve absolument dépassé. On oublie de montrer des gens qui prennent du plaisir. Certain.e.s en parlent depuis quelque temps. Je pense à Ovidie qui fait du porno éthique et féministe, avec des gens en pleine mesure de leur corps, de leur plaisir et de leurs désirs et je trouve ça très bien. Évidemment, je serais hypocrite si je ne disais pas que je consomme aussi du porno mainstream, comme tous par moments. Disons que c’est une déconstruction que j’essaie d'engager.
Dans deux chansons, Spectaculaire et Du bruit encore, tu parles de santé mentale, la tienne en l’occurrence. Écrire et chanter ce type de chansons, ça fait aller mieux ?
Tel que tu me vois aujourd’hui, je dirais oui ! J’ai repris un peu de poids, j’étais très maigre à l’époque où j’ai fait ces chansons. C’est un symptôme et une thérapie, quoi. C’est comme aller chez le psy, ça permet de verbaliser et de donner une forme physique à quelque chose qu’on ressent et de prendre du recul dessus. Moi qui n’avais jamais écrit de chanson, je trouve que ces textes sont un peu maladroits par moments, un peu adolescents, mais en même temps c’est comme ça que c’est sorti à ce moment-là. C’est quelque chose que j’ai travaillé en thérapie. J’estime que le fait d’être bipolaire peut aussi être une force. Ce qu’on appelle les phases maniaques sont des phases très exaltées, ça permet de se mettre à fond dans quelque chose. J’ai commencé à tatouer au mois de mars, j’ai dû en faire près de 150. Je n’avais jamais écrit une chanson et j’ai fait un album en deux mois. Je peux vraiment m’en servir comme d’une sorte de super pouvoir.
As-tu le sentiment que la communauté prend cette question de la santé mentale à bras le corps?
J’espère. J’ai vu pendant le premier confinement, avant que je m’effondre et que je fasse ce disque, beaucoup de gens autour de moi tomber dans le chemsex et dans la drogue dure — quand on consomme tous les jours, c’est de la drogue dure. Je n’ai rien contre, c’est juste qu’à partir du moment où on se met en danger, où on met en danger les autres, il faut quand même avoir conscience de ce qu’on prend. Et j’ai vu des gens se perdre, j’ai vu des gens mourir. Je trouve ça assez inquiétant. C’est peut-être dur ce que je vais dire, mais je me suis un peu éloigné des gens qui fonctionnent comme ça, pour ma propre santé mentale. J’espère que les gens vont quand même faire attention à eux.
Tu as une petite phrase sur le militantisme dans Rien Compris. On entend souvent des artistes se défendre avec vigueur d’être militant. Comment tu te positionnes là-dessus, toi ?
Je pense que quand on est pédé et visible, on est déjà militant. C’est politique. Cela ne fait pas très longtemps que ce n’est plus considéré comme une maladie mentale [l’OMS l’a enlevé de cette catégorie en 1990]. On ne peut pas forcer les gens à être militants. Mais il est important de faire les choses à son échelle. Ça commence par ses amis, sa famille, si on peut on peut aller plus loin mais on n’est pas obligé, ça peut être ses collègues de travail. Il suffit juste de normaliser ça. J’ai eu une prise de tête avec ma mère récemment au sujet du clip de Chanson de baise et du fanzine, qui l’ont mise mal à l’aise. J’ai essayé de lui expliquer qu’on n’a pas eu de représentation, nulle part, pendant longtemps, on nous a fait croire qu’on était déviants, donc c’est important d’être visible.
La production de ton album est très dépouillée : guitare-basse-batterie-chant. Pourquoi ce choix ?
Déjà parce que je ne connais pas de pédés qui font du rock. Mais la première explication ça serait que je voulais vraiment faire des chansons. Quand j’ai commencé à composer, si les chansons ne fonctionnaient pas en guitare-voix, je ne les gardais pas. Ce qui fait que je n’ai pas eu de perte. Avec les cinq chansons de l’EP et les dix de l’album, j’ai tout gardé. Je ne me suis pas dit à quinze je m’arrête. J’avais l’impression d’avoir — pardon pour l’expression — vomi ce que j’avais à dire. Quand il a fallu, ça s’est fait tellement naturellement. Les morceaux fonctionnaient avec la guitare, il n’y avait plus qu’à joindre une basse et faire une partie de batterie. J’ai écrit des parties de batteries, qu’on a rebossées en studio avec mon batteur. Ça s’est fait dans la facilité la plus totale. Il n’y a eu aucune question d’arrangement.
Pourquoi la musique à guitare n’est pas vraiment populaire chez les gays? Contrairement aux lesbiennes où il y a la folk, les Rrrriot girls, etc.
Il y a une culture de chansons à guitare chez les gays. On ne peut pas dire qu’il n’y en a pas. Mais peut-être qu’elle n’intéresse pas. C’est dommage parce qu’il y a des trucs super. Je pense à Hunx and his punx, qui est un super groupe américain où ça dit littéralement « ça y est le jock de l’école se met à sucer des bites ». C’est hyper drôle et hyper bien. Je trouve ça dommage qu’on ait le cliché aujourd’hui «t’es pédé, tu dois écouter Mylène Farmer et Lady Gaga». Alors que la culture queer est beaucoup plus vaste que ça. Peut-être parce que les médias ne sont pas prêts à parler d’autre chose que ce qui fonctionne, on passe à côté de beaucoup de projets très intéressants. En France, il y a Oete, ça change un peu, il y a de la guitare, de la batterie, un peu de live… ça change. J’ai eu une overdose d’electro-pop codifiée queer… J’ai envie d’autre chose.
Tu publies sur ton propre label, Drama Queen Music. Pourquoi ?
Avec mon ancien groupe chez Polydor, on était en train de bosser sur la sortie d’un premier EP et de l’album, le directeur artistique m’a dit « surtout en interview, ne dis pas que tu es gay ». Pour lui, tout le monde n’était pas prêt et qu’on pourrait perdre une partie du public qui serait réfractaire à nous écouter à cause de ça. Moi j’appelle ça du nivellement par le bas. Je comprends ce qu’il veut dire, mais je trouve ça dégueulasse. Quand ça s’est arrêté, je me suis dit que je ne voulais plus répondre à des directeurs artistiques qui sont en fait des directeurs marketing. Je voulais être libre de faire ce que je veux et de dire ce que je veux. Et au final, plus ce que je dis est intègre, plus j’ai des retours positifs. Evidemment, c’est très modeste à mon échelle. Mais quand Chanson de baise est sortie j’ai reçu beaucoup de messages de gens qui me disaient «trop bien de voir des clips de rock avec des mecs qui se roulent des pelles». C’est rassurant. J’ai reçu un message d’un mec qui vit en Iran, qui vient de partir vivre en Belgique pour des raisons évidentes de menaces de mort, il m’a dit que ça lui faisait beaucoup de bien de voir ça, il l’a découvert alors qu’il était en Iran et ça l’a bouleversé. Bien sûr ce que je fais ne plaira jamais à tout le monde et je comprends que ça mette des gens mal à l’aise mais je le fais pour moi avant tout et pour les gens à qui ça parlera.
Rien compris, Sébastien Delage, Drama Queen Music. Sortie le 20 janvier. Sébastien Delage sera en concert aux Trois Baudets à Paris, le 9 février.
Photos: Xavier Héraud