Pendant des décennies, l’invisibilité ou la valse des clichés étaient la seule approche des réalisateurs à l’égard des membres de la communauté dans les séries. Depuis le début des années 2000, la tendance s’inverse. Les représentations LGBT déferlent au point de se demander ce qui justifie un tel changement de cap. Explications.
Ce n’est pas trop tôt ! Avec plus de 92 personnages LGBT recensés par GLAAD, l’association Gay & Lesbian Alliance Against Defamation sur la saison 2021-2022, la représentation lgbt est à son top. Le phénomène n’est pas nouveau mais révélateur d’un revirement de considération des LGBT sur les écrans. Amorcé depuis bientôt une vingtaine d’années, il est en perpétuel progression. En effet, chaque année, cette association scrute la télé et rend publique un rapport chiffré sur la représentation des personnages queers dans la culture populaire américaine. Là où sur la saison 2019-2020 nous arrivions à 10,2% des 775 personnages de séries apparaissant régulièrement sur les réseaux aux heures de grande écoute, nous passons à 11,9% sur la saison 2020-2021. En combinant les rôles récurrents et réguliers, les personnages LGBTQ ont été au nombre de 141, une « augmentation significative » par rapport au décompte de 101 de l'année précédente, selon le rapport sur le réseau généraliste US.
C’est sans compter sur l’impact que les plateformes numériques nous accordent, faisant pencher la balance franchement en notre faveur. Selon les dernières observations, focalisées sur les séries et saisons diffusées entre le 1er juin 2021 et le 31 mai 2022 sur différents espaces de streaming (Hulu, Netflix, Amazon Prime Video, Apple TV, Disney+, HBO Max, Paramount...), on peut constater qu’elles ont toujours été plus enclin à jouer la carte de l’inclusivité. Selon ce même rapport « Where We Are On TV », un total de 358 personnages LGBTQ régulièrement vus ou récurrents a été répertorié dans les séries proposées par les huit plateformes numériques incluses dans l’étude, soit une augmentation de 217 par rapport au total de l’année précédente calculé exclusivement sur trois services (seuls Amazon, Hulu et Netflix avaient alors été suivis). HBO Max, qui a été lancé au printemps 2020, a atterri à la deuxième place après Netflix. Le service « s’est rapidement bâti une réputation pour ses comédies exceptionnelles inclusives de la communauté LGBTQ ». Les écrans regorgent de personnages qui encore hier étaient au placard, inexistants ou emprisonnés dans les clichés qu’une société hétéronormée leurs imposait sous couvert de bienséance ou, tout simplement de non-considération. Les années 2000 ont permis de faire évoluer les points de vue.
Lancer une offensive
Les réalisateurs ont commencé à faire le ménage sur les préjugés et les codes dans lesquelles la société imaginait les LGBT. Dépoussiérées, certaines séries ont largement contribué à déclencher un minimum de visibilité et de reconnaissance des lgbt aux yeux de tous. La version américaine de Queer as folk a fait grand bruit lors de sa diffusion. Pour la première fois, le quotidien d’un groupe d’ami.e.s gay et lesbiennes à Pitsburg aux USA nous est raconté. Iels sont le cœur du sujet avec leurs joies, leurs malheurs, leurs préoccupations, leurs combats, leurs angoisses. Rien de bien nouveau sous le soleil en termes de pitch, mais malgré tout on ouvre de nouvelles perspectives.
Militantisme, revendicatif, les frontières jusqu’à présent figées sont enfin repoussées et on prête une attention toute particulière à cette bande qui n’est pas plus différente qu’une autre. Nous sommes en décembre 2000, lors de la première diffusion. 83 épisodes de 50 minutes plus tard, le pavé dans la mare est lancé. Bien plus qu’une énième série, c’est aussi la vie lgbt qui est exposée, décortiquée, montrée. L’objectif n’est pas de s’exhiber mais bien de relater ce qu’est être homo aujourd’hui. On y parle violence, homophobie, mal-être, reconnaissance des droits et de la différence, vivre ensemble, engagements, sexualité, parentalité, maladie… Tout un pan de nos vies est à découvert. Un coming out télévisuel radical et franc qui, mâtiné d’une histoire bien ficelée, captive des millions de téléspectateurs à travers le monde. Fini les idées préconçues, les amalgames malencontreux, les faux semblants, nous sommes là et nous le crions. Queer as folk est notre porte drapeau.
Multiples
Diversité, pluralité, fraternité, unité sont les maîtres mots de ce qui se dévoilent alors. Les séries avec comme héros, des personnages qui incarnent des homosexuel.le.s se font pléthore. Mais ce n’est pas le simple fait d’incarner un gay ou une lesbienne qui fait le bonheur des seriemaniacs, c’est aussi le fait que ces personnages sont interprétés par des personnes qui, dans leur propre vie derrière l’écran, sont aussi issue de notre communauté.L’ordre des choses reprend sa place, les premiers intéressés sont ceux qui incarnent de droit leurs rôles. Ce n’est pas innocent, loin de là, depuis quelques temps aux USA, on constate que certains acteurs non LGBT reviennent sur leur interprétation et s’excusent au-devant des médias d’avoir pris la place ou se sentent après coup illégitimes pour tel ou tel rôle. Un revirement de situation qui permet de repenser les choses (bien qu'il y ait là place à un débat légitime).
La déconstruction sur la question des sexualités et de genre est bien plus profonde que ce que l’on peut supposer. ça pèse jusque dans les castings. Queer as folk est l’exemple de référence avec l’intégralité des acteurs qui sont LGBTQ.
Fier.e.s
Les symboles LGBT se diffusent en masse. Le queer est tendance, on y va de toutes parts. The L word sorti en 2004 a été une révélation. La série décrit la vie et les amours d’un groupe de femmes lesbiennes et bisexuelles, de personnes trangenres et de leur entourage dans le quartier de West Hollywood à Los Angeles. Le succès est tel qu'il sera donné une suite sous le titre de The L Word : Generation Q en 2019. Une communauté avec ses codes, son style de vie, pas si éloigné du tout à chacun, mais qui diverge forcément sur ce que l’on entend par "classique". Deux hommes, deux femmes… et alors, voilà que cette notion s’estompe et que les comédiens se dispensent de justifier leur parti pris, leur présence. La série dramatique Pose de Ryan Murphy (2018) a qui l’on devait déjà la série musicale explicitement gayfriendly Glee (2009) met les pieds dans le plat. Le réalisateur nous entraine dans la ville de New York à la fin des années 1980, dans le monde des «ballrooms» et du « voguing » et met sous les projecteurs la communauté noire homosexuelle, transgenre en pleine épidémie du sida. Authentique, vrai, poignant, touchant, fort, la critique a encensé cette histoire que Murphy se délecte à nous présenter avec des personnages haut en couleur qui ont su toucher bien plus qu’une population fan du voguing, mais toute une génération en recherche de référents. Le succès de cette vague de séries qui déboule en cascade et qui parle de genres, de sexualité est aussi un engagement fort des plateformes. Elles ne se limitent pas à produire, elles réfléchissent à comment conquérir de nouvelles audiences, comment attirer et plaire à toute une frange de la population qui se définit à travers le terme de LGBTQIAP+. L’imagination est alors sans bornes. Les équipes qui inventent ces séries sont autant motivées par l’engouement de faire dans le LGBT que de créer des séries à succès. Et sur cette voie,nombreux sont ceux qui sont reconnus aujourd’hui comme des experts en la matière. Mais ce qui est a retenir, c’est que le niveau des personnages qui peuplent nos séries a fait un bond manifeste de la case zéro ou presque à plus d’une centaine et ce n’est que le début ...
Inclusivité, exclusivité, mixité…
Contenter un nouveau public, ne pas froisser les autres, être juste dans la perception, le jeu en vaut la chandelle. Mais certains paris ne sont pas au rendez-vous. Le dernier remake de Queer as folk (2021) s’est soldé par un retour à l’envoyeur. Même si tout le monde l’attendait et que la promesse sur le papier était des plus alléchantes avec un casting jouant sur la diversité dans tous les sens, cela n’a pas pris. Le programme est parti plus vite que tous les papiers qui lui ont été consacrés par la presse militante. Le business est le business ! Savoir s’il y a un cocktail gagnant pour que telle ou telle série se transforme en une équation à plusieurs inconnues. Aujourd’hui le public est des plus volages. II aime son indépendance. Il suit plusieurs séries en même temps. Mais force est de constater que certains modèles semblent plus payants. Là où les qualificatifs tels qu’« impertinent, libertaire, tendre, trash, doux, équivoque, militant, provocateur, dur, pinçant, grinçant, brut », sont évoqués, et plus les téléspectateurs sont au rendez-vous. Les cartons d'audience sont multiples : Oz, Euphoria, Will & Grace, Six Feet Under, AJ and the Queen, ...
Ce qui est flagrant. Les séries qui ont été focus sur des histoires exclusivement gay et lesbiennes se sont fondues dans le décor. Bien que ces séries s’adressent directement à nous, ce serait réducteur de se limiter à ce seul point de vue. Là où les LGBTQIAP n’étaient pas représenté.e.s, iels le sont désormais partout. Alors, oui, il est légitime de se questionner sur le bien-fondé de cette surenchère soudaine. Cette représentation quasi systématique est-elle véritablement indispensable ? Eh ben, oui, oui et oui. D’une part pour affirmer que nous sommes là ! Plus on est ancré dans une réalité fictionnelle ou qui prend forme dans un fait réel, plus on cautionne que cela est normal. être le plus proche de ce que la société est, sans oublier qui que ce soit, voilà le véritable objectif de la diversité. Tout comme les sujets les plus dérangeants. Actuellement, Dahmer nous plonge dans le destin d’un gay tueur en série qui après avoir exécuté ses victimes, les démembrait et mangeait les parties de leur corps. Héros malgré lui, les sujets traités sont aussi divers que variés, comme le prouve The Wilds, Love Victor ou Special…
Surfer sur l'actualité ou l'histoire du mouvement, voilà le nouveau crédo. Il faut mouiller sa chemise. It’s a sin nous projette au moment le plus tragique des ravages du sida. S’inspirer du passé est fondamental pour ouvrir de nouvelles voies. La France est loin d’être en reste puisqu'elle vient de taper très fort avec Chair tendre, autour d'un sujet délicat : l’identité de genre et l’intersexualité. Nous ne pouvons qu’applaudir ! Auparavant, Cent pour cent avec Camille Cottin qui campait une lesbienne maman mettait déjà le doigt sur l’homoparentalité. Skam sur FranceTv/slash abordait l'homosexualité chez les ados. Agiter les esprits, fait naitre des débats, questionner la population, les séries ont un devoir aussi pédagogique qu'éducatif : ouvrir les esprits, faire acte de mémoire. Le mouvement est amorcé, reste plus qu’à l’amplifier, pour que demain la présence LGBTQIAP+ ne soit plus une donnée mais une banalité !